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CHAPITRE IV

Description tl'Icarie ; — d'lcara.

Le lendcmain matin je m'etais remis au lit apres avoir pris un bain dans I'hotel , lorsque Valmor vmt m'inviter, de la part de sou pere, a passer la soiree dans sa famille. J'acceptai avec empressement, impatient que j'etaisde voir les personnes dont ii m'avait parle pendant la route ; et nous nous donnames rendez-vous pour quatre heures.

— Et la belle invisible, luidis-je, I'avez-vous ramenee ? — Non.

— 11 faut qu'elle soit laide pour se cacher avec tant dc soin. — ■ Laide ! oui, horrible 1 mais certainement vous trouverez (car vous la verrez quelque jour ) qu'il est impossible d'avoir un caractere plus aimable.

Comme il sortait , Eugene entra.

— C'est mon compagnon de voyage dont je vous ai parle, lui dis-je. — Comment s'appelle-t-il ?

— Valmor. — Valmor ! Je vous en felicite , car j'en ai oui parlcr comme d'un des jeunes Icaricns les plus distingues et les plus nobles.

ET D'ICARA. 19

—II m'a dit que son pere est un des premiers magistrals.— Oni, je le connais , un serrurier.

— Sa soeur Gorilla est une des beautes d'Icaric. — Oui , c'est cela mfime, une charmante couturiere.

— Mais que dites-vous? Un serrurier , une couturiere! — Eh bien , qu'est-ce qui vous etonne ? Esl-ce qu'une couturiere ne peut pas etre jolie? Est-ce qu'un serrurier ne peut pas etre un excellent Diagistrat?

— Mais il y a des nobles ici?... — Oui, beaucoup de citoycns nobles , celebres , illustres ; des mecaniciens , des medecins , des ouvriers qui se dislinguent par quelque grande decouverte ou par quelquc grand service.

— Quoi! la Reine n'est pas entouree d'une Noblesse de naissance? — Quelle Reine?

— Mais la Reine d'Icarie, la Souveraine dont m'a souvent parlo Valmor, en vantant tonjours son incpuisable bonte , sa soUicilude pour le bonheur general, sa prodigieuse richesse el sa loule puissance : j'avais bien du plaisir a trouver une Reine qui fail lant d'honneur a la Royaute. — Mais , encore une fois, de quelle Reine parlez-vous ? comment la nommez-vous ?

— Eh 1 Valmor ne nVa pas dit son nom : il m'a dit seulement que c'etait la souveraine d'Icarie quipossedait les voitures, les chevaux, les hotels , les bateaux a vapeur, et qui Iransportait les voyageurs en veillant partout a leur surele. — Ah ! j'y suis , s'ecria-t-il en ^clalant de rire : cette souveraine que vous avez prise pour une Rehie, c'est la Rrpublique, la bonne et I'excellente Republique, la Dcmocralie, rtgalile. Je Contois que vous ayez pu croire qu une Reine possedait toules les proprietes ettout le pouvoir ;mais comment avez-vouspu penser...? Ahl milord, il faut deposer ici tous vos prejuges aristocraliques , et vous faire democrale comme moi, ou fuir bien vile ce pays, car je vous previens que I'air qu'on y respire estmortcl pour raristocralie.

Nousverrons, nous verrons, monsieur le de'mocrafe / mais,

auparavant, voulez-vous conduirc un oristocraie dans Icara? — Volonliers, parce que je suis siir de vous desaristocraliser des picds a la tote ; mais voulez-vous voir la ville sans vous fatiguer beaucoup ?

— Certaincment , si c'est possible. — Eh bien , suivez-moi.

Eugene me conduisit alors dans le grand salon commun , oil se trouvaicnt un grand nombre de carles et de plans immenses. «— Jctons d'abord, dit-il, un coup-d'ceil sur cette carte d'Icarie,

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contenant seulement ses fronlieres, ses provinces ct ses communes.

Vous voycz qu'Icarie est bordee au midi et au nord par deux chaines de monlagncsqui la separentdelaPagilieet du Miron, a I'orient par un fleuve , et a I'occident par la mcr qui la scpare du pays des Marvols, par lequel vous etes arrive.

Vous voyez aussi que le territoire se divise en cent provinces , a peu pres egales en etendue , et qui le sont de meme en population.

Voici maintenant la carte d'une province ! Vous voycz qu'elle se parlage en dix communes a peu pres egales ; que la ville provinciale est a peu pros au centre de sa province, et chaque ville communule au centre de sa commune.

A present, voici la carte cVune commune! Vous voycz qu'outre la ville communale, elle contient huit villages et beaucoup de fcrmes, rrgulierement dispersees sur son territoire.

Regardons maintenant cette autre carte (Vicarie, faile pour indiquer les montagnes et les vallees , les plateaux et les plaines, les lacs et les rivieres , les canaux et les chemins de fcr, les grandes routes et les chemins provinciaux.

Voyez ! voila les grands chemins de fcr en rouge , les pelits en jaune , les routes a ornieros en bleu , et tous les autres chemins en noir. Voyez aussi tous les canaux , grands et petits , toutes les rivieres navigables ou canalisees. Vous voyez egalement toutes les mines et les carrieres en exploitation.

Voyez aussi les chemins provinciaux sur cette carte de la province, et les chemins communaux sur cette carte de la commune.

Etdi(es-moi maintenant s'il est possible devoir des communications plus multipliees etplus faciles!

J'etais en effet emerveille ; car c'est mieux encore qu'cn Angleterre.

Nous examinames ensuite un magnifique plan d'lcara.

— II est parfaitement regulier , m'ecriai-je !

—- Oui, repondit Eugene. II a ete trace a volonteen 1784; et I'execution, commencoe depuis cinquante-deux ans, ne sera pas entierementterminee avant quinze ou vingt.

Voyez 1 la ville, presque circulaire, est partagee en deux parties a pen pres egales par le Tair (ou le Majestueux), dont le cours a 6te redresse et enferme entre deux murs en ligne presque droite, et dont le lit a (iiii creuse pour recevoir les va-sseaux arrivantnar la mer, ^

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Voila le port, los bassins, et les magasins qui foment presque unc ville ciilit!re 1

Vous voycz qu'au milieu de la ville, la riviere se divise en deux bras, qui sY-loignent, se rapprochcnt et se reunissent de nouveau dans la direction primitive, de maniere a former une ile circulaire assez vaste.

Cette ile est une place , la place centrale, plantee d'arbres, au milieu de laquelle s'eleve un palais enfermant un vaste et superbe jardin elevc en terrasse, du centre duquel s'elance une immense colonne surmontee d'une statue colossale qui domine tons les edifices. De cliaque cote de la riviere, vous apercevez un large quai borde de monuments publics.

Autour de cette place centrale et loin d'elle, vous pouvez remarquer deux cercles d'autres places, Tun de vingt et Tautre de quarantc, presque egalement eloignees les unes des autres et dispersees dans toute la ville.

Voyez les rues, toutcs droites et larges 1 En voila cinquante grandes qui traversent la ville parallelement a la riviere, et cinquante qui la traversent perpendiculaircment. Les autres sont plus ou moins longues. Celles que vous voycz pointccs en noir, et qui joignent ensemble les places, sont plantees d'arbres comnie les boulevards de Paris. Les dix grandes rouges sont des rues dc fer; touteslesjaunes sont des rues a ornieres artiuciellcs, et lesbleues sont des rues a canaux.

— Et qu'est-ce, lui demandai-je, que toutes ces larges et longues bandes roses que j'apergois partout entre les maisons de deux rues? — Ce sont des jardins qui se trouvent sur le derriere de ces maisons. Je vous les montrerai tout a I'heure.

Mais voyez d'abord ces masses distinguees par de logerestcintes de toutes les couleurs qui comprennent toute la ville. 11 y en a soixante ; ce sont so'w&nle quartiers (ou communes), tousapeu prcs ogaux, et reprcsentant chacun I'etendue et la population d'une ville communale ordinaire.

Cliaque quartier porte le nom d'une des soixante principales villes du monde ancien et moderne, et presente dans scs monuments et ses maisons I'architecture d'une des soixante principales nations. Vous trouverez done les quartiers de Pekin, Jerusalem et Constantinople, comme ceux de Rome, Paris et Londres ; en sorte qu'Icara est reellement I'abrege de I'univers terrestre.

Voyons le plan d'un de ces quartiers I Tout ce qui est peint est (3diQcc public. Voici I'ccole, I'hospice, le temple I Les rouges sont

de grands ateliers, lesjaunes sont de grands magasins, les bleus' sont les heux d'assemblees, les violets sont les monuments. i

Remarquez que tous ces edifices publics sont tellement distriboesqu il y en a dans toutes les rues, et que toutes les rues comprennent le meme nombre de maisons avec des edifices plus ou moins nombreux et plus ou moins vastes.

Void maintenant le plan d'une rue. Voyez ! seize maisons de chaque cote, avec un edifice public au milieu et deux autres aux deux extremites. Ces seize maisons sont exterieurement pareilles ou combmecs pour former un seul bStiment, mais aucune rue nd ressemble completement aux autres.

Vous devcz avoir maintenant une idee d'Icara : voulez-vous exammer encore le plan d'une maison et d'un monument, ou biea sortir un peu ? — Sortons , courons !

— Si vous voulez, nous irons prendre le bateau a vapour audessous du port, afin de remonter la riviere jusqu'a la place centrale. — Oui, allons, courons, voyons d'abord quclques jardins '

Nous entrames presque aussilot, par un magnifique portique, dans un de ces vastes jardins , et je reconnus avec plaisir ceux quej'avais vusa Tyrama.

Ce jardin formait un vaste carre compris entre les maisons dc quatre rues (dont deux paralleles et deux perpcndiculaires ) , traverse au milieu par une bande de gazon entre deux allecs sablees avec un joli sable rougeStre. Tout le reste etait en gazon jusque contre les murs, ou cultive et couvert de fieiirs, d'arbustes d'arbres fleuris et de fruits. '

^ Toutes les facades des maisons (les facades de derriere) etaient d'une architecture champetre et variee, garnies de treilia^-es peints, et tapissees de plantes grimpantes vertes et fleurics.

Tout cet ensemble composait un magnifique jardin , qui parfumait fair en meme temps qu'il charmait les yeux, et formait une delicieuse promenade publique en meme temps qu'il augmentait les delices des habitations contigues,

. — Et la ville , me dii Eugene , est couverte de jardins du meme genre, comme vous I'avez vu sur le plan; car il y en a entre toutes les rues, sur le derriere de toutes les maisons; et le gazon du milieu est souvent remplace tantot par des arbres ou des berceaux, tantot par des ruisseaux ou meme des canaux hordes de jolies balustrades ; et dans tous, comme dans celui-ci, le pubhc entre par quatre superbes portiques au centre des quatre rues, tandis que Chaque maison a sa porte particuliere.

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— Vraiment, m'ecriai-je eiichantu, cc3 jardins sont aussi beaux que nos niagniliques squares de Londrcs ! ...

—Comment, aussi beaux, reprit Eugene! dites done cent fois preferables a vos squares aristocratcs.fermes de murs ou de luuites grilles ot de haies qui souvent ne permettent pas meme a i'oeil du Peuple d'y penelrer, tandis qu'ici le Peuple se promene dans ces jardms democrates,parcourantcescliarmantesalleesgarniesdejolis bancs,

etiouissant completement de la vue du reste par-dessus celte charmanle bordure de ficurs, en meme temps que chaque maison a la jouissance exclusive de son jardin , separe des aulres par un simple fil de fer que vous ne pouvez apercevoir. Aussi , voyez comme tous ces pelits jardinssont bien cultives, comme ces gazons sont peignes, comme ces fleurs sont belles, et comme ces arbres sent planles, tallies et faconnes en mille formes differentes 1

— Quoi, chaque maison a son jardin ! Que de jardimcrs il taut pour lescuUiver tous! — Pas un, ou tres-peu, parce que chaque lamille met un de ses principaux plaisirs dans la culture des lleurs et des arbuslscs. Vous ne vovez maintenant que des enfants et leurs meres ; mais ce soir, vous verrez parlout dos hommes, des fommes, desieunesgarQons et des jeuncs Ulles travaillant ensemble dans

leurs jardhis Mais aliens vite, si nous voulons achever notre

course.

— II y a surement des cabriolets ou des fiacres, comme a Paris et a Londres: prenons-en un pour aller plus vite ! — Qui, prenez, prenez ! 11 n'y a pas un fiacre, pas un cabriolet, pas meme un eciuipane dans ce miserable pays democratique 1

— Que dites-vous?— La verite; car regardez! dans toute la lon"-ueur de cette immense rue, vous n'apercevez pasune voiture...

Z. Et il n'ya pas d'omnibus? — 11 n'y a que les staragomi (charts populaires) que vous avez deja da voir : nous allons en

prendre un. • j i

Nous entrames en effet dans un staragomi qui passait dans la rue voisine. C'ctait une espece d'omnibus a deux elages, contenant quarante personnes assises de front sur huit banquettes a cinq places, ayant chacune son entree parliculiere placce sur le cole. Tout paraissait combine pour la commodite des personnes , pour rendrc la voiture chaude en hiver et fraiche en cte, surtout pour 6viter tous les accidents et meme tousles inconvenients. Les roues 6taient placees sous la voiture et fixees dans deux ornieres en fer sur lesquelles trois superbes chevaux les entrainent rapidement. Nous rencontr&mes je ne sais combien de ces staragomi qui nous

croisaient dans les ornieres do Taulre cote de la rue, prcsque tous : de formes diff erentes, mais tous bien plus Elegants que les omnibus j anglais et frangais.

Eugene me dit que la moilie des rues (de deux en deux) avaient dcs omnibus ; que cinquanle grandes rues en avaient chacune assez pour qu'ils se succedassent sur toule la route de deux minutes en deux minutes, et qu'il y en avait des milliers d'autres avec des destinations speciales, en sorte que tous les citoyens etaient transportes partout plus commodement que si chacun avait un equipage.

A I'extremite de la rue, nous primes, sur un chemin de fer, un autre staragomi qui nous conduisit au-dessous du port, et la nous enlrfimes dans un bateau a vapeur pour remonter la riviere jusqu'au milieu de la ville.

Je me crus a Londrcs, et j'eprouvai un indefmissable sentiment de plaisir et de regret, quand j'apercus un immoi^se bassin, des canaux, d'autres bassins moins grands, des quais superbes, des magasins magnifiques, des milliers de petits vaisseaux a vapeur et a voiles, des milliers de machines pour les chargements et les dechargements,enfmtoutlemouvementducommerceetderindustrie.

— A I'autre extremity de la ville, me dit Eugene, nous trouverons un autre port jtrcsque aussi beau, pour les bateaux qui apportent les produits des provinces.

J'etais toujours emerveille de plus en plus : mais je fus ravi qiand, avangant dans I'interieur de la ville, sur ce Majestueux couvcrtd'une mullilude de barques legeres, peintes et pavoisees, je vis se developper, a droitc et a gauche, les quais plantes d'arbres et bordes de monuments et de palais. Ce qui me ravissait surtout, c'elaient les bords de la riviere qui, quoique emprisonnes entre deux murailles en ligne droite, etaient irreguliers et sinueux, plus rapproches ou plus eloignes, couverts de gazons, de fleurs, d'arbrisseaux, de saules pleureurs ou de hauts peupliers, tandis que les murs des quais etaient souvcnt caches par des plantes grimpantes.

Avant d'arriver a la place centrale , nous rcncontrames deux petites lies charmantes, couvertes de verdure et de fleurs, et nous passames sous quinze ou vingt ponts superbes, en bois, en pierres ou en fer ; les uns pour les pietons et les autres pour les voitures ; ceux-ci plats, ceux-la courbes ; les uns d'une ou deux arches, les autres de dix ou quinze.

La place centrale, sa promenade sur le bord de I'eau, son vaste

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palais national , son jardin interieur, sa gigantesque statue, me transporterent d'admiration.

Eugene me conduisit ensuite a un pont bizarre appele le Sagal (ou le Srtui ), compose de cordes paralleles et inclinees , attachees d'un cote au sommet d'une tour de vingt pieds au-dessus du quai, ct de I'autre cote au bord de la riviere sur Taulre rive. A chaque paire de ces cordes est suspendue une espece de nacelle contenant quatre personnes; et la nacelle, coulant doucementle long des cordes, prend les passants sur la tour et les depose sur la rive opposee. Une autre tour, d'autres cordes et d'autres nacelles ramenent de meme les voyageurs.

JY'prouvui une inexplicable jouissance (car je voulus en essayer) quand je me vis francliir, comme d'un saut , Fablme ouvert sous mes pieds. On y courrait, comme autrefois aux montagnes russes, si Ton n' avail pas trouve le moyen d'en eloigner ceux qui ne se presenteraient que pour s'en amuser.

J'etais encore ebloui et etonne de tout ce que j'avais deja vu, lorsque Valmor vint, a I'heure convenue , me prendre a I'liotel.

Que de staragomi vous avez ! lui dis-je ; est-ce que , par hasard , ce serait encore voire Republique qui ferait vos chars populaires comme vos chars vo'jageurs et vos bateaux, sans consulter autre chose que la commodite des citoyens ? — Vous Tavez devine.

— Et ces enormes chevaux de trait que j'ai vus (car ils sont magnifiques, vos chevaux de trait, aussi beaux, jecrois, que nos colosses anglais), est-ce qu'ils apparliennent encore, avec leurs chariots , a la Republique ? — Vous devinez tout !

I — Mais c'est un fameux entrepreneur de diligences , de coches, .d'omnibus et de transport , que votre Republique I — Comme votre Monarchic est un fameux entrepreneur de poste aux lettres , de .poudre et de tabac ; aveccette difference cependant que votre Monarchie vend ses services, tandis que notre Republique donne les siens.

— Mais si tous les chevaux et toutes les voitures appartiennent a la Republique, il faut qu'elle ait une belle ecurie, votre Republique 1 — EUc en a cinquante ou soixante, aux extremilcs do la ville.

— Elles doivent etre curieuses ! — Voulez-vous en voir une ? nous avons le temps.

— AUons !

Nous montons en omnibus, et nous voila dans on quarlier d'ecuries.

J'etais emerveille ! Figurcz-vous uiie immense ecurie a qualre elages, ouplulotcinqimmenses ecuriesrune sur rautre, propres, lavees , peintes , belles comme des palals , et contenant ensemble deux ou trois mille chevaux.

Figurez-vous , a cote, d'immenses magasins de grains et de fourrages.

Figurez-vous d'immenses hangars a plusieurs etages pour y deposer les voitures.

Figurez-vous aussi d'immenses ateliers de charronncrie , d'aulrcs de ferrerie, d'auires de sellerie, renfermant tous les ouvriers occupes des chevaux et des voitures.

Valmor prenait plaisir a me faire remarquer I'economie, I'ordrc et tous les avanlages qui resultaient de ce nouveau systeme de concentration : point d'ecuries parliculieres ni de remises dans les maisons d'habitation ! point de fumier, ni de foin, ni de paille, Iransportcs dans les rues 1

J'etais si etonnu et si absorbe que j'aurais passe la toute la nuit, si Valmor ne m'uvait pas rappele qu'il etait temps de rejoindresa famille.

Nous la trouvSmes reunie dans le salon.

La , se melaient quatre generations : le grand-pere de Valmor, vieillard d'environ soixante-douze ans, prive de sa vieille compagne depuis quelques annees , chef de toute la famille ; son pere et sa mere , ages d'environ quarante-huit a cinquante ans ; son frere aine avec sa femme , et leurs trois jeunes enfants ; ses deux soeurs, Gorilla, ugee de vingt ans, el Celinie, qui n'en avait que dix-huit; enfin deux onclcs, dont I'un etait veuf, et dix ou douze cousins et cousincs ou pelits-cousins de tous &ges ; en tout vingtquatre ou vingl-six personnes.

Le vieillard, sans ctre distingue par la beaute de ses traits, avait, sous ses cheveux blancset sur son front decouvertct ride, un air de noblesse et de bonte qui me faisait prendre plaisir a le regarder.

Le pere de Valmor me proscntait I'image de la force et de la dignite.

Sa mere etait, de toutes celles qui se trouvaient la, celle que la nature avail le plus mal partagee du cote de la figure ; niais il semblait qu'on voulail Ten dedommager, ou qu'elle avait en bonte ce qui lui manquail en graces , car c'est elle qui me paraissait le principal objct de toutes les caresses.

Lcs cnfants 6taient presque tous charmants , surtout un peli£ neveu dc Valmor, qui venait souvent s'asseoir sur scs genoux.

L'une de scs cousincs etait malheureusemeiil privee d'un oeil ; niais deux aulresetaicntcxtrememcnt jolies. Sa socur Celinio, avec ses beaux cheveux blonds toaibant en boucles sur ses epaules et son teint de lis et de rose , m'a paru belle comme une Anglaise ; etsa soeur Gorilla, aux yeux noirs et brillanls, m'a semble plus belle encore , avec toute la grace et toute la vivacite d'une Frangaise.

Tout respirait la magnificence , un gout parfait , une elegance exquise, dans le salon qu'ornaient encore des ileurs et que remplissait un air parfume. Mais ce qui renibellissait surtout a nies yeux, cY'taient la serenite, lajoie etlebonheur qui brillaientsur toutes les figures.

Je n'en revenais pas de trouver la le serrurier et la couturiere dont Eugene m'avait parle.

Valmor m'avait d'abord presente a sonpere, qui m'avait presente au grand-pere ; et c'est celu; ci , comme patriarche , qui m'avait presente a tout le reste de la famille.

La conversation fut d'abord gencrale ; et Ton me fit boaucoup de questions sur rAngletcrre. — Je connais votre patrie, dil levieillard; j'y suis alle en 1184 pour y remplir une mission que m'avait confiee notre bon Icar , mon ami, et je conserve un souvenir rccoiinaissant de I'accueil que j'y ai recu. Elle est bien riche et bicn puissante, votre patrie ! Votre Londres est bien grand, et renferme de bien grandes beautes ! mais, milord, permettez-moi de vou^lc dire, il y a quelque chose de bien hideux, de bien revoltant , de bien honteux pour votre Gouvernement ; c'est I'horrible miserequi devore une parlie de la population ! Je n'ciublierai jamais qu'en sortant d'une fete magnilique donnee par un de vos grands se* gneurs , je rencontrai les cadavres d'une femme et dc son enfant qui, presque nus, venaient de mourir de faim et de froid sur le pave. (Ici , les cnfants pousserent un cri d'effroi qui me fit une douloureuse impression.)

— Ah , vous n'avez quetrop raison , lui repondis-je ; j'en rougis pour mon pays et j'en ai Fame dechiree ; mais comment faire? Nous avons beaucoup d'hommes genereux et de femmes chari-

tablcs , qni donnent immensemcnt aiix pauvres — Jclesais,

milord ; je connais m6me un jcune seigneur, aussi modcste que bon, qui vit-nt ile faire cons'.ruire, dans une de scs tcrres, un liopital ou sa bienfaisante hunianile entretient cmquanle-cinq mal-

heureux. (Je rougisinvolontairement a ces mots ; mais je me remis bien vitc , ne comprenant pas comment il aurait pu connattre ce qui meconcerne persomiellement....) Ceux-la fonthonncura leur pays, conlinua-t-il ; qu'ils soient benis ! leur bienfaisance est bien plus belle a nos yeux que toutes leurs richesses et tous leurs titres.lls ont meme beaucoup plus de merite que nous , parce qu'ils ont a lutter contre les entraves d'une mauvaise organisation sociale, tandis que nous, grace a notre bon Icar , nousn'avons pas de Pauvres....

— Comment, vous n'avez pas de Pauvres 1 — Mais non, pas un : avez-vous aperQu un seul homnie en haillons, une seulc habitation ressemblant a une masnrc ? J 3voyez-vous pas que laRepublique nous rend tous egalement ribhes, exigeant seulement que nous tra- Vaillions tous egalement ?

— Quoi , vous travaillez tous ?

— Eh oui, et nous en sommes heureux etfiers! monpere^taitduc et I'un des plus grands seigneurs du pays , et mes fils devraient etre des comtes , des marquis et des barons ; mais mes fils sont. Tun serrurier, I'autre imprimcur, et le troisiemearchitccte; Valmor sera pretre , son frere est peintre en batiments ; toutes ces bonnes fillcs que vous voyez ont chacune un metier et n'en sont pas plus laides ni surtout moins gentilles. Est-ce que notre Corilla n'est pas une jolie couturiere ? Vous I'irez voir a son atelier 1

— Vraiment , je suis confondu...

— Ah, ah , milord , puisque vous etes venu nous voir pour apprendre , nous vous en montrerons bien d'autres 1 mais nous ne pourrons vous montrerni oisifs ni domestiques...

— Vous n'avez pas de domestiques?

— Personne n'en a ; le bon Icar nous a delivr^s du Deau des domestiques, comme il les a delivres du fleau de la domesticite.

— Mais, je m'yperds, quel est done ce bon Icar, dontj'entends parler si souvent? Et comment avez-vous pu?.... — Je n'aurais pas assez de temps pour vous I'expliquer aujourd'hui ; mais Valmor, sur qui vous paraissez avoir jete quelque sortilege pour vous en faire aimer , et son ami Dinaros , I'un de nos plus savants professeurs d'histoire , se feront un plaisir de tout vous expliquer, de tout vous faire voir, et de repondre a toutes vos questions. Vous pouvez meme vous laisser diriger par eux dans I'etude que vous voulez faire de notre Icarie.

— Aimez-vous les fleurs , milord ? me demanda I'une des mamans. — Beaucoup, madame, je ne trouve rien d'aussi joli.

— Rien d'aussi joli que les fleurs? reprit en rougissant une des

jeunes filles... — Oui, mademoiselle, ne vous en deplaisc, rien de plus joli que... certaines... roses.

— Vous n'aimez pas les enfants? me dit une des petites filles, qui sY'tait placee entre mes genoux et qui me regardait d'un ml scrutateur que je ne pouvais definir. — Je n'aime rien plus que les pclits anges, lui repondis-je en I'embrassant.

— Aimez-Yous la danse? me demanda Celinie. — J'aime a voir danser ; mais je ne suis pas un bon danseur.

— He bien, vous apprendrez, milord, reprit Gorilla ; car je veus danser avec vous.

— Aimez-vous la musique? me demanda brusquement son perc. — Passionnement.

— Vous chantez...? — Un pcu.

— De quel instrument jouez-vous? — Du violon...

— Nous ne presserons pas milord aujourd'hui, dit le vieux grand-pere ; il paiera sa delte une autre fois ; mas puisqu'il aimc la musique, allons, mes enfants, chantons! Ma chere Gorilla, faisons voir a milord ce que c'est qu'une couturiere d'Icarie.

— Mais, repris-je tout bas, ne faites-vous pas comme les pcintres, qui pretendcnt faire voir tous leurs tableaux ct qui ne montrent que leurs chefs-d'oeuvre? — Vous verrez, vous verrez, me rcpondit-il en souriant.

Les enfants s'etaient deja precipites pour prendre une guitarc, que I'un d'eux presenta avec un sourire charmant a Gorilla , ct ^'dlulor prit sa flute pour accompagner sa soeur.

Sans se faire prier davantage, et sans paraitre meltre de prix a son talent, Gorilla chanta. Son aisance, son naturel, sa grSce, son <}clatante beaute , la purete de sa prononciation , sa voix brillante, scs yeux petillants d'esprit, tout me transporta de ravissement.

Un second air, dont le refrain ctail repetepar touteslesjeuncs Clles ct les enfants, m'enchanta davantage encore.

— Notre chant palriotique ! s'ecria le pere de Valmor. Et VaJmor Tavait entonne deja ; et tous les enfants chantaient en chocur ; ct les pores, qui jouaient aux echecs, les meres, qui jouaient a une autre table, avaient suspendu leurs jeux, pour se tourner du cote des chanteurs; et tous, entraines par le meme enthousiasme, finirent par melcr leurs voix pour chanter la patrie ; et moi-memcje me surpris faisant chorus au troisieme couplet, ce qui excita de grands rires et de grands applaudissements.

Jc n'avais jamais rien vu de si ravissant.

Dons un moment, pendant qu'onriaitde mon enthousiasme mu-

sical , la tabic se trouva couverte de fruits frais ou sees, de confitures, de cremes, de galcaux, et de plusieurs breuvages legers. Tout fut servi par les jolies mains des jeunes fiUes; tout fut presente avec le sourire enchanteur des enfants.

— Ehbien! milord, me dit le vieillard rajeuni, pensez-vous que nous ayons besoin de laquais pour nous servir? — Assurement non, quand (ajoutai-je tout bas en m'approchant de lui) on est servi par les graces et les amours...

J'adressai, tant bien que mal, auxmamans et aux papas, quclques compliments sur leur famille; je remerciai de Taimable accueil qu'on m'avait fait; je me retirai, rempli de delicieux souvenirs; et le sommcil ne vint lentement fermer ma paupiere que pour me bercer des plus riantes illusions.

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