LAHARPE, BUONAROTTI. SI
reur contre Diderot, son pretendu Code de la Nature ot la Communaute ;
Qui traite Diderot de sophiste, de charlatan, ([''astucieiix, dHmmoral, d'insolent, d^execrable, d'tnsense ou de scelerat, meritant Vhospice des fous ou Vechafaud et m^me Venfer eternel ;
Qui defend la Propriete sans prouver son excellence ; qui trouve presque parfaite I'organisalion actuelle ; et qui ne voit dans la masse des pauvres que des faineants et des vagabonds qui ne doivcnt qu^a eux-m^mcs leurs vices et leur denuement ;
Enfin , qui s'ecrie :
« La Communaute est iine abominable folia... 11 faiulrail iin volume pour detainer ce que le seul mot parlage des biens contient A' extravagances et d'iniquiiis... A celui qui demande ce parlage, on ne pent repondre que par le pisiulet ou[iarle gibet. — Les institutions de Lycurgue ne pouvaient elre et ne furcnt pas long -temps en vigueur (rien que cinq cents ans!), bieniuC dies fu rent affailjlics et eludees de toutes manieres; etleur memoire devint si odieiisc qu'un roi de Sparte fut mis a mort pour avoir voulu les faire revivre. (Jesus- Christ et Socrate, aussi,iurent mis a mort! II approuve done cette mort d'Agis ! el il ne parle pas du roi Cleomene , qui fit comme Agis! ) — L'Egalitc des droits poliliques est une extravagance et nne impoasibilite... Sophistes hypocrites et insenscs, voire Egalite est absurde et vile, tanUis que notre Inegalite est heureuse et sage. »
Certainement un pareil avocat de la Propriete etde I'lnegalite doit leur faire plus d'ennemis que d'amis I
ficoutez a present Buonarotti, compagnon de Babeuf condamne a la deportation , qui, en 1828, encore banni, sans espoir et sur le bord de la tombe , public I'histoire de celte conspiration et de ce proces, afin d'exposer leur doctrine sur ia Communaute !
Voyez le vieillard raconter leurs deliberations sur la Communaute , Tcnthousiasme subit d'Amar pour cette doctrine qu'il ignorait comme tant d'autres et qui lui parut tout a coup capable et seule capable de faire le bonheur du Genre humain !
Voyez~le developper dans toutes ses applications a la France leur systeme de Communaute dejouissance et de travail, fonde sur I'education, sur les moeurs et sur la vertu I
Entendez-le soutenir que ce systeme etait la Redemption de I'Humanite I
« Je n'ignore pas,dit-il dans sa preface, que les prinripes poliliques el economiques que j'ai du exposer rcncontreront Ijeaufoup de desaii|inibateurs ; mais ce n'est pas une raison pour ne pas les puiilier : tant d'aulies pretendues errcurs sont devcnucs des virites incontestablcs! IN'est-il pas d'uilleurs aussi des liomnies qui ne se laisstnt pas eWouir par le clinquant de la
Societe civilisee el par les systemes prones par ceiix qui s'arrogent le droit de diriger ropinion? Cesliommes apprecicront peut-etre I'importancede ces principes et donneront qiiclques regrets a la memoire des citoyens courageux qui, pcnctres de ]euT justice , et tiers d'expuser lew vie pour les soutenir, les scellerent enfin de leur sang.
» Fortement lie a eux par la conformite de nos sentiments , je partageai leur conviction et leurs efforts ( leurs perils et leurs souffrances) ; et si nous nous trompions, notre erreur elait complete : ils y persevererent jusqu'au tombeau; et moi, apres y avoir depuis lung -temps riflechi , je suis demeure convaincu que cette Egalite qu'ils chrrissaient est la seule institution proprea concilier tous les vrais bcsoins, a bien diriger les passions utiles et a donner a la Societe une funne libre, paisible , heureuse et durable.
1) Un moment avant notre condamnation , Bubeuf et Darthe recurent de moi, sur les bnncs de la haute-cour de Vendome, devant la haclie aristocratique qui allait les frapper, la prumesse de venger leur memoire en pwbliant un rccit exact de nos intentions communes, que I'esprit de parti avail si etrangemcnt defigurees; pres dw terme rfeia t;ie, je m'acquitte de cette obligation , que la prison et mille autres obstacles m'ont empeclie de remplir plus tot. u
Pesez combien sont graves ces paroles d'un descendant de Michel- Ange ; d'un noble Florentin , eleve dans la cour du Grand-Due de Toscane, qui prefera la cause de la Justice et de la Philosophic a la fortune qui I'attendait ; d'un Philosophe qui se condamna a vivre dans la pauvrele et presque dans I'indigence, pour vivre independant en se consacrant a I'etude ; d'un homme long-temps martyr de son amour pour THumanite , et qui ne cessa jamais de mediter sur les moyens de la rendre heureuse.
Voyezle memeBuonarotti, toujonrs fidele a sesprincipes de Philosophic, (aire des vceux pour le succes do I'Ecossais Robert Owen, qui suit une autre marche , une marche lenle et pacifique , pour etablir la Gommunaute en Angleterre et en Amerique.
Voyez ce R. Owen ;
Adopter le principede la Communaute de travail, de jouissance etdVducation ; — Organiser une Communaute de pins de deux mille onvrirrs reunis dans la vaste filature de I\'cw- Lannarcic , en tcos e; — entrepremlre la Rcforme de la Sociele ; — proposer un plan de Communaute universellc; — enthousiasmer un grand nomhre de di'Ciples; — se transporter avec quciqurs-uns d'entre eux en Amerique, pour y fondrr des f'illes-Conmvnautes; — prcclicr sa doctrine partout, meme devant le Congres americuin; — se faire de nombreux partisans; — acheter un immense terrain dans le desert de rOuesl, et partir avec sa famille et beaucoup de disciples pour y fonder la Communnnte de riew - Harmony ; — revenir en Angleterre, s'adresser a tous les Rois dans I esperance de les convcrtir ; — organiser la Societe coupuralive h Londres, et beaucoup de Societes du meme genre en Angleterre; — et converlirainsi des centaines de milliers dliommes au sysleme de la Communaute.
R. OWEN, MISS WRIGHT. Si 9
Et quel est cet Oiven ? Encore un homme vertueux, un Philosophe indulgent et pacifique , un Riche ami de I'ilumanite , qui sacrifie 1,200,000 fr. et toute sa vie au bonheur de ses semblables !
Quel donimage qu'il ait eu Irop de confiance dans la bonte des Souverains et des Aristocrates ; qu'il ait decourage le Peuple en assignant de trop courtes epoques a la realisation d'esperances qui ne se sont pas encore realisees ; et qu'il ait employe , en essais de Communautes partielles et trop petites , qui ne peuvent ruussir, un capital qui , bien que considerable , etait insuftisant pour tons les bcsoins d'une Communaute-Modele , mais avec lequel on pouvait produireun effet incalculable sur I'opinion en I'appliquant uniquement a la predication de sa doctrine 1
ficoutez la celebre Miss Wright , disciple d'Owen et pr^chant comme lui la reforme , dire aux Americains , dans ses Lectures et dans son Journal :
•'Voire Declaration d'indepondance de 1776 proclame, k la face de Dieu cldrs INations, que tons les hommes sont libres el egaux; mais ce n'est qii'une vaine tlieoiie sans pratique, puisque vous conservez Vesdavage, puisqiie vous opprimez les Indiens, puisque vous avez parmi vous quelques riches qui vivent dans lopulcnce et Ic luxe , et beaucoup do puuvres qui poussent des ci-is de misere ! vous n'avez pas meme YeguUle d'instruclwn el d'educalion. Vous vous vantez de voire liberie , et vons etes les esclavcs de vos pretres et df la superstition ! vous vous vantez d'etre des republicains, et vous avez nne education anti-republicaine! vons vous vantez de voire democratic, cl vous ne savcz pas utiliscr votre droit de suffrage pour dissiper I'ignorance, pour elablir une cduralion commune et populairc, pour amener graduellement VegalUe cTej'.rni usance el dc bonhnir et la plus grande somme de bonheur pour tons ! Si viiiis voulez ilrevirilubleinenl egaux et libres, unissez-vuus, assodczvous pour organiser un sysleine diovcxTio^ commune. »
« Craucoup de disciples de la meme secte, dit Achille Mural, sc sont elablis dans los grandes villes, et clierchent a produire une revolution politique en scmparant de lesprit des pauvres ot des ouvriers, etenles diriseanl conhe les riches. Us preclipul la loi agraire, la division eguledes proprieles, I'universalite dune cducaliun graluite, ot tachent par la do s clever au pouvoir. Us ont deja reussi, dans la ville meme de Kew-York, a conduire une ou deux elections; mais cet engouemeiit ne pent etre que temporaire. »
ficoutez Saint-Simon ranimer en France les idees d'figalite et de Communaute ; proclamer la perfectibilite indefinie de Thomme, la loi constante et providentielle du progres ; precber la fraternite et Vassociation ; annonccr un nouveau Christianisme , une grande Reforme , un nouvel avenir. Ecoutez-le attaquer la mauvaise organisation sociale :
a La Societe aclueUe csl veritablemenl le vwnde rciiversc : — puisque la
Nation a admis ponr priiicipe fondamental que les pauvres doivent etre g^nf reux envers les ?7'c/if'.s , ct qu'en consequence les moins aiscs sc privent journellcment d'une partle de leur ncccsmirc pour ausnienter le swperflu des gros proprietaires ; — puisque les plus grands coupnbles , les voleurs gineranx , ceux qui pressurent la totalite des citoyens et qui leur enlevent trois ou quatrc cents mi'lions par an , se trouvent charges de (aire punir les pclits delils centre la Societe ; — puisque I'ignorance, la superstition, la paresse, Ic goiit de plaisirs dispendieux torment Tapanage des chefs supremesde la Societe, ct que les gens cop«6if5, econojJies et luborieiix ne sont employes qu'en subalternes et comme des instruments; — puisque, en un mot, dans tons les genres d'occupation ce sont les hommes incapables qui se trouvent charges du soin de diriger les hommes capablcs; — puisque cesont, sous Ic rappoit de la moralite , les hommes les plus immoranx qui sont appeles a lormer les citoyens a la vertu; — et que, sous le rapport de la justice distributive, cc sont les grands coupables qui sont preposes pour punir les lautes des petils delinquants ! »
Enlendez-le domander que la capacite solt organisee pour Vamclioration la plus rapide, sous le rapport moral, intellcctuel et physique, du sort de la classe la plus nombreuse et la plus utile; — et que cliacun soit retribub selonses oeuvresi
Et quel estce Saint-Simon? Un homme descendant dc ce Due de Saint-Simon qui se pretendait descendant lui-meme de Charlemagne ; un Philosophe qui fait ecole et secte , qui compte parnii ses disciples une loule de jeunes talents et surtout de savants elcves de I'ecole Poly technique, et que ses apotres transforment en un second Jesus-Christ I
ficoutez maintenant les Saint-Simoniens , Enfantin a leur tete, attaquer les vices de la Societe 1
« Vesclavage ef-t encore vivant au milieu de nous, car ily a encore drs hommes qui vivent du travail de leurs semblables; il y a encore des malheureux qui ne peuvent trainer leur triste vie qu'a la condition U'engraisser I'oisivete des prlvilegies de la naissance.... Pen importe qucl'oisivETE lie s'appclle \Ay\s, Marquis, Comte, Baron, Gentilhomme , s'il faut la saluer encore des noms de rentier, capiialiste , proprietaire , bourgeois!
n Les proprietaires etanl tons les lieritiers ou les subslitues aux droits des anciens Seigneurs, la constitution de la Propriele n'est que la modification du servage; comme le servage n'est qu'une transformation de I'esclavage : la constitution actuelle de la Propriete doit done eprouvcr unc rclorme complete...
» Nous voulons abolir I'herilage et transformer la Propriiti en metlant i leur place des institutions qui satisferont bicn davanlnge tous les sentiments d'afTection paternelle, et qui uniront entre dies non pas quclques classes d'hommes , mais toutes les classes sans exception. »
Voyez maintenant leur systeme 1 lis veulent : L'AssociATiONUNiVERSELiE, OU lorganisation definitive de riJumanile,
SAINT-SIMON , FOURRIER. 52i
pour ramelioratlon progressive du Peiiple ; — lediicatlon pour tous ; — le classement ct Temploi do chacun suivant sa capacity; —la division et la distribution du travail ; — le travail de chacun pour le bonheur de tous , et le travail de tous pour le bonheur de chacun ; — la Propriete socials et commune; — les produits sociaux et communs; — la retribution selon les tewDres; — Tambition de chacun reduite a suivre les progres de ses supirieurs et a elever ses t«/e7"jc«rs; — aucune heredite ni aucun privilege de naissance; — I'egalite entre la temme et riiomme; — le droit d'associe, de suffrage et d'eligibilite pour tous; — le Gouvernement monarchique, mais electil et confie au plus digne par les plus dignes.
Vous le voyez , les Saint- Simoniens veulent une reforme radicale, I'abolition de la Propriete individu^lle, le travail pour tous avec I'education et le bonheur ; et leur association universelle n'esl autre chose que la Comnnmaute !
Comnieles Pythagoriciens , ils s'associent; ils s'organisent ; ils ont une habitation commune , un nouveau costume commun ; ils vont precher partout leur doctrine ; et bientot ils comptent un grand nombre de sectateurs, de jeunesgcns et de femmes, parmi lesquels se font remarquer beaucoup d'hommes de talent , et des riches qui consacrent leur fortune a la cause du progres et de THumanile.
Malheureusement les Saint-Simoniens ramenent tout a la religion , aux ideas , aux formes et aux denominations rcligieuses ; c'est un nouveau Christianisme qu'ils veulent etablir ; Saint-Simon est un DiEU qui vient reveler au Monde une religion nouvelle ; leur nouvelle Societe est une Eglise ; tous leurs fonctionnaires sont des Pretres ; leur chef, naguere confondu dans la foule , s'appelle Pape et Pere ; et leur gouvernement , quoique electif , est a la fois une Monarchie , une Aristocratie, et surtout une Tueocratie armee du pouvoir absolu.
Et ces dernieres idees , si contraires a la Philosophie du 18" siecle , amenent des schismes interieurs et arretent les progres de la secte nouvelle.
flcoutez niaintenant un autre philosophe qui consacre aussi sa vie au bien de I'Humanite , qui fonde une autre ecole ou brillent encore des hommes de talent, Fourrier et ses disciples, cherchant la Reforme Sociale dans la /{e/brme Ikdustrielle , dans I'Asso- CIATION , dans le regime societair<i subslitiie au regime de morcellement!
Us veulent la reforme industrielle , en organisant la Commune sociETAiRE ; — la Reforme civile, en rendant tous les associes proprii'taires et capitalistes ; la Reforme politique, en etablissant Vunile administralive, el I'electionou le suffrage universel , avecun
Roi h^r^ditaire ; — enfin la Reforme religieuse , en etablissant Vunite de croyance et de pratiques.
Leur Commune societaire doit posseder un terrain d'une lieue carree, et comprendre trois ou quatre cents families ou douze cents individus. — Elle forme une seule Societe en commandite, qui exploite une seule propriete avec un immense capital immobilier et mobilier, qui loge et travaille dans un immense et seul bailment , appele phalanstere , et qui n'a qu'une seule cuisine et qu'un seul menage.
lis veulent que les douze cents Communicrs soient divises , suivant leurs vocations et leurs gouts , en groupes , en series et en phalanges.
lis veulent que le travail soit attrayant, du choix de chaque travailleur, varie , a courte duree , et facilite par des machines qui produisent le plus possible.
lis ne veulent point de salaire maisune partcomme associ3,non un partage egal du produit total mais un partage proportionnel suivant le capital , le travail et le talent de chacun.
lis veulent que la femme et Venfant aient leur part et soient independants.
lis veulent, avec de pareilles Communes societaires , organiser successivement des cantons , des arrondissements , des departenicnts , un Empire et le Globe entier.
Comme vous le voyez, c'est au fond la Communaute, avec I'inegalite de fortune conservee , avec des riches sans pauvres : c'est une Communaute defectueuse, je crois; mais c'est une Communaute !
C'est en vain que Fourrier cTierche 4 millions puis 1,200,000 fr. pour fonder une Commune societaire, et qu'il espere la cooperation du Gouvernement en garantissant un produit quadruple ; ii ne pent malheureusement hasarder un essai qu'avec un capital trop faible pour donner quelque chance de succes ; et comme tons les autres systemes , le sien reste a I'elat de doctrine et de theorie.
Je ne vous parle pas d'autres projets d.'' associations industrielles fondecs sur les memos principes, ni d'un nouveau systeme d'ossociation manufacturiere indiqueaux ouvriers anglais par I'ingenieur Ch. Babage, professeur au college de Cambridge.
Mais ecoutez les fondateurs d'une autre ecole, Buciiez et Roux*,
* Europcen , journal ; — Hisloire parlementaire Ac la revolution frangaise. — Beaucoup d'autres ouvrages.