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CHAPITRE XV

Association el Propagande poup la Communaute.

Les Strangers s'etaient r^unis de nouveau pour deliberer sur la question ajournee avant le cours de Dinaros , celle de savoir si la Communaute etait applicable a leurs pays ; et tout annongait une grande majorite pour I'affirmative.

L'opposition fut vive cependant : Antonio monta le premier a la tribune , et declara que son opinion etait bien modifiee par tout ce qu'il venait d'entendre et de voir, mais que neanmoins il doulait encore quele systeme Tcarien, tout desirable qu'il etait, fut acluellement praticable en Espagne.

— Je concevrais ce doute, repondit un Carbonaro Italien proscrit par le pape en 1831 , si nous n'avions pas I'experience d'lcarie ; mais quand Icariea fait I'essai de son systeme, en 1782, n'etait-elle pas dans la meme position que sont aujourd'hui I'Espagne, I'ltalie et presqae tons lespays civilises? La position de ces pays aujourd'hui , en 1836, n'est-elle meme pas plus favorable quecelle d'Icarie, cinquante-quatre ans auparavant, surtout quand ils ont pour modele une experience qui a si bien reussi ? Pour obtenir le succes des Icariens , chaque Peuple n'aura qu'a repeter ce qu Is ont fait , et pourra mfime faire mieux encore en evitant les favtes que leur inexperience en 1782 a pu leur faire commettre.

Supposez la Communaute adoptee en Amerique , en Angleterrc, en France : y aurait-il quelque chose de plus facile que Texeculion aux Etais- Unis ? Si tout le genie industriel des Anglais , si tout le genie inventif des Frangais etaient mis en oeuvre pour faire ce qu'ont fait les Icariens , ces deux Peuples ne reussiraient-ils pas aussi facilement que ceux-ci ?

Presque tous les opposants declarerent qu'ils admettaient la posgibilite d'application si tout le monde etait d'accord ; mais que les Aristocrates et les riches n'y consentiraient pas, et que leur propre hesitation venait de la crainte qu'il ne fallut repandre beaucoup de sang pour vaincre leur resistance.

— On procedera lentement et doucement comme I'afait Icar, repondit un Polonais.

— D'ailleurs , dit Eugene , est-ce que la Communaute ne fera pas le bonheur des riches comme des pauvres ? Pourquoi douter que beaucoup de Nobles se montreront justes et genereux, et comprendront leur veritable interet , comme I'ont fait les Nobles Icariens en 1782, comme I'a fait la Noblesse Frangaise le 4 aout 1789, comme le fait aujourd'hui notre ami Lord Carisdall, I'un des plus riches Seigneurs d'Angleterre, qui veut consacrer toute sa fortune a I'etablissement de la Communaute dans son pays?

— Je connais, ajoutai-je (moi William), beaucoup de Lords et beaucoup de Seigneurs en France, en Prusse, en Hongrie, en Italie, en Espagne , meme en Russie et ailleurs qui desirent autant que nous le bonheur de I'Humanite.

— Quant a I'effusion du sang, dit un autre orateur, je citerai une anecdote que j'ai apprise il y a quelques jours. Pendant les seize annees qu'il a vecu apres la revolution de 1782, Icar se plaisait a raconter souvent que son plus delicieux souvenir etait d'a-

voir eu le bonheur d'etablir son nouveau systfeme sans repandre de sang. He bien , nous ferons comnae lui I

— Nous ferons comme lui 1 repeterent une foule de voix.

Les orateurs, qui appartenaient a cinq ou six des pays voisins (a la Virginie, auTaron, etc.), firent connaitre que Texemple d'lcarie etait suivi sans obstacle dans leurs pays, quoique avec moins de progres, parce que ces pays ont moins de ressources.

Deux Americains de New- York et de Philadelpbie affirmerent que rien ne serait plus facile que I'application du systeme dans les vingt-quatre Republiquesunies. Usajoulerent que TAmeriqueavait fait deja beaucoup de Reiormes partielles qui conduisent a la Communaute ; que, dans plusieurs des Etats-Unis , les banques aristocratiques perdent leurs privileges ; que la poste aux chevaux est suppriniee pcur les voitures particulieres ; que les boarding-house (menagcs communs) se mulliplient dans les nouvelles villes pour nourrir les families en commun ; que les ouvriers ne veulent plus travailler que comme associes ; et que les domestiqiies deviennent chaque jour plus rares. Leurs discours furentaccueillis par de longs applaudissements.

— J'ai ete dans ma jeunesse I'un des Aristocrates les plus intolerants, dit le venerable pere Francis (missionnaire ficossais) : depuis , je me suis fait Prelre , et j'ai parcouru presque toutes les parties du monde. Aujourd'hui je suis vieux : I'age a mCiri toutes mesidees, etjen'hesite pas a vous declarer ma conviction profonde que le systeme d'Icarie est praiica/>ie partout. J'hesite d'autant moins a faire cotte declaration qu'elle ne m'engage a rien ; car nous verrons tout a I'heure ce qui nous sera propose comme moyen d'execution : si nous pouvons peu, nous ferons peu ; si nous ne pouvons aller vite, nous irons lentement. Mais je crois que nous pouvons quelque chose....

La cloture ayant ete demandee et decidee , environ 200 s'abstinrent de voter, declarant qu'ils n'avaient pas encore de conviction , et plus de 9,500 declarerent le systeme applicable. Ce vote fut accueilli avec de longues et bruyantes marques de satisfaction.

Plusieurs membres de la minorite , entraines par celte enorme majorite, declarerent que, puisque la majorite etait si forte, ilsse

rangeaient k son opinion , parce que cette circonstance leur semblail rendre rapplication plus facile.

Vint alors la question de savoir s'il fallait commencer actuellement I'application.

D'autres orateurs de la minorite soutinrent qu'il fallait laisser I'entreprise a la prochaine generation , ou attendre que quelque grande Nation Europeenne eut commence ou qu'un nouvel Icar se presentat.

— Et si un second Icar, repondit un gros AUemand, met autant de temps a paraitre apres le premier que celui-ci apres Jesus- Christ , il faudra done attendre 1 800 ans ? Si la France attend I'Angleterre et que TAngleterre attende la France , chacune attendra bien plus long-temps encore ! Si la generation presente renvoie I'afiaire a la generation prochaine, pourquoi celle-ci ne la renverrail-elle pas de meme a la suivante ? Et nous ferions alors comme ce barbier qui avail ecrit sur sa porte : demain on rase ici pour rien , et qui , quand quelqu'un voulait etre rase gratis , lui repondait en riant : Lisez mon enseigne ; c'est Remain qu'on rase ici pour rien (eclats de rire). Pour nioi, j'adopte la maxime Aide-toi, le del Vaidera; c'etait aussi celle d'Icar, qui prepara ses plans longlemps avant la Revolution. Je ne sais pas si nous ferons peu ou beaucoup ; mais mon avis est que nous ne disions pas comme le barbier, demain , et que nous commencions des aujourd'hui.

Les cris Aux voix I se confondirent avec les braves, et I'epreuve donna una majorite plus forte encore que la precedente.

Que pouvons-nous faire pour etablir la Communaute? fut la quatrieme question posee.

— Que pouvons-nous faire? s'ecria le plus fougueux opposant. Mais oil sent notre armee, notre tresor, notre pouvoir pour etablir la Republique et la Communaute en France , en Angleterre , en Europe ? Quel est parmi nous I'lcar rev^tu d'un pouvoir dictatorial? Poignee d'etrangers pour chaque pays , que pouvons-nous? Rien , rien , absolument rien !

— Nous pouvons si peu , dit un autre , qu'en verite nous ferons aussi bien d'attcndre I

— Nous ferions mieux , dit un troisleme ; carnous pourrions retarder au lieu d'avancer Tevenement que nous desirons : souvent on recule en voulant aller trop vite. La poire n'est pas encore mure I

"^ Et oil en serait Icarie , repondit Eugene , si son Icar avait tenu

ce langage? Icar n'a-t-il pas commence plusieurs annees avant la Revolution? N'a-t-il pas commence quand il 6tait seul etsans puissance ? Faisons comme lui ; commengons des a present!

— Mais voulez -vous done etablir la Communaute par la violence? lui cria une voix retentissante. Vous voulez done des conspirations, des emeutes, des attentats, une revolution?

— Non, non, repondit Eugene : et puisque vous me faites une pareille objection, expliquons-nous completement!... Je partage sans restriction les sentiments et les principes de moderation , de tolerance ct de philosophie professes par Dinaros ; plus heureuK que vous, puisqu'il m'honore particulierement de son amitie et que j'ai le bonheur de I'entendre chaque jour , je suis profondement convaincu comme lui que la violence serait plus funeste qu'utile. Plus je reflechis sur le passe, plus je considere le peu d'instruction des masses et le peu de prudence des chefs , et plus je redoute une revolution par la force ; plus j'aime le Peuple , plus je lui suis devoue,et plus je desire une Reforme qui nesoitpas 6phemere; plus mes vceux sent ardents pour la Communaute, plus je suis impatient de la voir etablie solide et durable, et plus je veux pour elle I'assentiment universel.

Et comme un vrai patriate doit tout sacnfier a Vinter^t reel du Peuple, comme quelques annees ne sent rien dans I'existence des Nations et de I'Humanite, j'aime mieux la Communaute commen- Cant dans dix ans avec un Peuple eclaire que la Communaute commengant dans un an avec un Peuple trop incertain dans ses opinions ; loin d'en compromettre le succfes par trop de precipitation, je prefere I'attendre long-temps; et, loin de desirer la violence et d'y provoquer, si ma voix 6tait assez puissante pour 6tre 6coutee, je crierais bien haut: « Point de conspirations, point rf'e- » meutes, point d'attentatsi discutons seulement, eclair ons V opinion • publique I »

— Mais vous attaquez la Charte frangaise 1 — Non, je veux qu'on 6claire les filecteurs, les D6put6s, la Nation et le Gouvemement, sans rien attaquer par la violence.

— Mais vous voulez d^truire la Monarchic et amener la Republique I — Non, je veux seulement encore qu'on Eclaire les £lecteurs, les Deputes , la Nation et le Gouvernement , pour qu'ils consentent a etablir le suffrage universel (qui n'est prohib6 ni par la Cbarle ni par la loi). Jc ne ticns ni aux noms ni aux personnes »

8S8 PROPAGANDB.

et peu m'importe que I'organisation politique s'appelle Monarchie, Democratie , Societe, Gouvernement representatif , ou de toute autre maniere, pourvu que le Peuple ait son droit de suffrage; peu m'importe meme le nombre et le titre des Gouvernants et leur liste civile, s'ils donnent au Peuple I'figalite et la Communaute ; qu'il y aitunbienfaiteur du Peuple, et ce n'est pas moi qui m'opposerai a ce qu'on lui decerne tous les litres les plus pompeux , tous les honneurs et tous les millions qu'il pourra desirer , s'il est possible qu'un bienfaiteur de I'Humanite mette du prix a des tresors I

— Mais vous attaquez la Propriete ! — Pas du tout ! Profondement convaincu que toute attaque violente a la Propriete ne peut enfanter que la guerre et des calamites pour les pauvres comme pour les riches, je veux la respecter, ainsi que tout ce qu'on appelle droits acquis ; je demande qu'ils soient conserves a la generation presente et qu'il n'y ait de changement que pour la generation future, preparee a le supporter sans en souffrir : je veux seulement qu'on eclaire les filecteurs et les Deputes, le Gouvernement et la Nation, pour qu'ils admettcnt les Reformes qu'ils ont incontestablement le droit de consentir et d'executer , et , comme Icar et Dinaros , je demande qu'en admettant le principe de la Communaute et en Tadoptant de conviction , sans repugnance et sans arriere-pensee , on s'y prepare par un systcme transitoire assez long pour concilier tous les interets.

— Mais vous excltez la haine des pauvres centre les riches 1 — Non, non I au contraire ! Le pauvre hait le riche depuis le commencement du monde, avant moi et sans moi , et c'est sa misere qui I'excite a cette haine! Loin de vouloir I'envenimer, je veux I'adoucir en la detournant sur les choses seulement ; je veux qu'on eclaire les pauvres comme les riches et les riches comme les pauvres, dans leur interet commun, en leur montrant la verite, en leur indiquant la veritable cause de leurs maux communs et le remede qui les fera jouir d'une felicite commune. En un mot , loin de faire un appel aux passions violentes, je veux n'invoquer que la Raison, la Philosophie, la Justice, et, s'il le faut, les passions genereuses, pour assurer le bonheur de THumanite.

— Mais enfin que pouvons-nous faire? lui cria un autre des opposants. — Que pouvons-nous faiie ! repondit Eugene , voici mon avis :

Nous nous trouvons ici des etrangers de presque tous les pays : h6 bien, nous pourrions former une grande Association, qui choisirait des partisans de la Communaute parmi les hommes les plus respectables, les plus populaires et les plus influents, et qui publierait des ouvrages pour faire connaltre I'organisation d'Icarie.

L'association ne flt-elle pas autre chose «elle rendrait un immense service ; car admeltez que des millions de Frangais , des millions d'Anglais, des millions d'Allemands, des millions d'Amencains so pronongassent en faveur de la Communaute , et jugez ensuite de I'inlluence que ce fait seul aurait sur Vopinion publiquel

Et quand on dit que Vopinion est la reine du monde, ce n'est pas un de ces mots menteurs qui trompentsi souvent les hommes; car le triomphe du Christianisme atteste que les bourreaux mime's et leurs tortures sont impuissants contre les idees et les croyances.

He bien 1 si, comme je vous le disais I'autre jour, toute la France 6lait reunie dans une salle et entendait expliquer I'organisation d'Icarie, toute la France, je n'en ai pas le moindre doute, voudrait cette organisation pour elle (I'Allemagne aussi! I'Espagne aussi! la Prusse aussi 1 entendait-on crier de tous cotes) ; et la Communaut6 s'etablirait partout sans effusion de sang, sans la moindre violence, par la seule force de ropiNioN publique.

Mais, puisqu'il est impossible de reunir materiellement la France, par exemple , dans une salle ni dans une plaine , reunissons-la d'une autre maniere , et faisons-lui connaitre Icarie en lui distribuant des ecrits qui lui tiendront lieu de discussion.

— Mais l'association est prohibee par vos lois frangaises ! lui cria son antagoniste.

— Je le sais, et j'en gemis.... Mais des lois qui depouillent I'homme d'une de ses plus precieuses liberies, celle de s'associer et de se reunir pour discuter et s'eclairer sur le moyen d'etre heureux, ne peuvent etre que des lois exceptionnelles et momentanees dans le pays de la philosophic et de la civilisation, surtout quand I'Angleterre et I'Amerique sont en pleine possession etjouissance du droit illimite de s'associer et de s'assembler, de prScher et de publier, de parler et d'ecrire : et d'ailleurs, la loi de France n'empdche pas de discuter par ecrit.

11 nous faudra long-temps peut-^tre ; mais que sont quelquea annees dans la vie des Nations ? Avant deux ou trois ans , nous aurons des millions de suffrages, probablement ceux des hommes les plus celebres par leurs lumieres et leurs vertus, et nous arri'.

verons certainement au but, je le repete, par la seule force de la raison, de la persuasion, de la conviction et de Vopinion publique.

C'est sur I'Angleterre... (mais j'apergois mon venerable ami qui demande la parole... — Continuez, lui crierent le vieux missionnaire et beaucoup d'autres) c'est sur I'Angleterre principalement, sur la France et sur Idl fitats-Unis d'Amerique que 1' Association devrait, a mon avis, concentrer ses efforts ; et si le Peuple Icarien veut nous preter quelque appui, personne, je crois, ne pourra plus demander ce que 1' Association pourra faire...

(Les applaudissements turent si vifs que je n'en fus pas moina surpris qu'enchante.)

Mais le silence se retablit bientot quand on vit a la tribune la blanche chevelure du venerable pere Francis.

J'appuie de tous mes voeux, dit-il d'une voix solennelle, I'avis du jeune homme qui vous propose de recueillir partout les voix favorables a la Communaute ; mais, tout en approuvant sa prudence et sa moderation , j'irai plus loin que lui, parce que mon Sge m'autorise peut-etre a plus de hardiesse : c'est de la propagande qu'il faut faire ! C'est une nouvelle mission qu'il faut accomplir ! Apotres d'Icar, imitons les apdtres de Jesus-Christ /... Partons d'Icarie pour parcourir la terre et precher aux Peuples la Communaute 1 fieri- j vons, parlous, discutons, persuadons, convertissons I j

Presque accable par la vieillesse, je voulais mourir en paix dans le paradis terrestre d'Icarie ; mais je suis pr6t a traverser de nou-' veau les mers : j'irai , si vous le voulez, jusque dans le nord de I'Amerique, non pour y revoir les sauvages que j'ai visites autre-' fois, mais pour y precher la Communaute a la Nation qui peut-6tre ressemble le plus a Icarie. Oh, que j'y mourrais heureux si ma voix pouvait contribuer a Tadoptlon d'un systeme qui completerait son bonheur et ferait celui de I'Amerique entiere 1

Ces paroles du vieillard produisirent tant d'attendrissement et d'enthousiasme qu'on demanda de toutes parts la mise aux voix du principe de V Association, et la nomination d'une Commission qui pr^senterait a I'Assemblee unprojet d'organisation de la Societal

L'Assemblee adopta cette proposition a I'unanimite, et se separa avec autant d'exallation que si la Communaute avail du commencer le Icndemain sur les cinq parties du monde I

PKOPAGANDE. tS4<

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