EDUCATION MORALE
J'arrivai chez Dinaros avant I'heure indiquee , et nous sortimes en causant.
— Vous devinez , me dit-il , que le comite d'education et nos legislateurs ont fait pour Teducation morale comme pour I'educalion physique et comme pour I'education intellectuelle.
lis ont fait plus encore , s'il est possible , parce que I'ame et le coeur de I'homme nous paraissent plus importanls que son corps et son esprit.
Aussi vous seriez 6tonne si vous lisiez les discussions de nos philosophes et de nos moralistes a ce sujet , ainsi que le nombre immense des questions qu'ils ont examinees et des preceptes qu'ils ont adoptes.
C'est encore a la famille , et surtout a la mere , sous la direction du pere , qu'est confiee la premiere education morale ; et par consequent les cours de maternite dont je vous ai deja parle hier enseignent aux percs et meres tout ce qu'ils doivent faire pour rendre, autant que possible, leurs enfants parfaits au moral comme au physique.
Vous seriez emerveille si vous voyiez avec quelle sollicitude les meres, et tous ceux qui se trouvent autour d'elles, epient, examinent et dirigent les premiers sentiments et les premieres passions du jeune animal , pour arreter les mauvaises inclinations a leur naissance et pour developper les bonnes qualites. NuUe part, jc n'en doute pas , vous ne verrez des meres plus tendres , ni des enfants moiiis pleureurs, moins criards, moins coleres, moins tyrans, en un mot moins gates.
Le premier sentiment que la mere cherche a developper dans son
enfant c'est Vamour filial, une confiance sans reserve et par consequent une o6e'issonce aveugle, dont la mere elle-meme sait prevenir I'exces. C'est la mere qui apprend a I'enfant a cherir son pere, et c'est le pere qui lui fail raisonner son amour pour sa mere^
Aussi, nos enfants sont habilu^s a adorer et a ecouter leur mere et leur pere comme des divinil^s souverainement bienfaisanles et 6clairees.
Des que Tenfanl a quelque force , on Thabitue h se servir luim^Tne et a faire tout ce qu'il peut faire sans le secours d'un autre. Aussi, c'est avec plaisir, par exemple, que Tenfant netloie ses velements et sa chambre , sans se douler qu'autrefois il ne I'aurait fait qu'avec un sentiment de repugnance el dc honte.
On I'habitue m^me ensuite a servir sa mere et son pfere, puis ses parents plus &ges , puis ses freres et soBurs aines , puis les amis et les etrangers qui viennent dans la maison ; et rien n'est moins importun et plus aimable que nos enfants s'empressant autour de tout le monde pour 6tre de quelque utilite.
On habitue aussi Tenfant a soigner, servir et protdger son frere ou sa soeur plus jeunes ; et cette sollicilude fraternelle est Tun des premiers bonheurs dcrcnfance.
C'est ainsi que Tenfant sliabitue k tous les travaux du mdnage, sous la direction des aines, qui font faire aux plus jeunes lout cc qu'ils peuvenl faire ; et tous ces travaux, oil cliacun donne et regoit I'exemple, s'executeni en riant et en chantant.
Chaque jour, Tenfant est lev6 k cinq heures, en hiver comme en 6t6 ; et pendant une heure ou deux , il s'occupe de ces travaux domestiques sous un habit de travail : puis, toujours sous la surveillance d'un alne, il fait sa toilette, dans laquelle on Thabituc a faire dominer la proprete, en y joignant le gout, la gr&ce et I'clegance, non par un sentiment de vanite, mais par un sentiment de devoir et de convenance envers les autres. Puis, il commence ses travaux d'etude, toujours sous les yeux de sa mere ou de ses alncs, jusqu'a I'heure du dejeuner et du depart pour I'ecole.
Vous concevez combien de legons de soin, d' attention et d'arfresse I'enfant revolt pendant les operations du menage el de la toilette, et combien d'autres legons utiles on lui donne pendant I'etude et le repas , toujours en y melant des caresses 1
\ous concevez aussi combien doivent s'enraciner les habitudes d'amour entre tous les parents, de protection et de tendresse de la part des atnes pour les cadets, de respect et de reconnaissance de la part des cadets pour les alnes I
Je vous ai deja dit que, apr6s trois ans, quand I'enfant sait parler, on reuni*. ensemble, pendant quelques heures, tous les enfant^
d'une meme rue , Giles et gargons , pour se promener ou pour jouer , sous ia surveillance d'une ou de plusieurs de leurs meres , afin de fortifier leur sante : mais le principal but de cette reunion est de commencer a les habituer a la societ6 , a I'egalite et a la fraterniU , habitude qu'on s'attache sans cesse a developper plus fortement d^s qu'ils commencent a frequenter I'ecole.
Mais voici I'ecole du quartier : voyez quel monument , que d'inscriptions, que de statues, quelle magnificence dans I'exterieur 1 Voyez aussi que d'espace autour , et quels beaux arbres 1 et touta-l'lieure, vous verrez quelle magnificence encore dans rinlerieur 1 Tout n'annonce-l-il pas ici que la Rcpublique considere I'fiducation comme le premier des biens , et la jeunesse comme le tresor et I'esperance de la patrie 1 Tout ici n'inspire-t-il pas aux enfants unc sorte de respect religieux pour I'fiducalion et pour la Republique qui la leur donne ! Vous voyez ces hommes qui entrent la-bas ? ce sonl les instructeurs qui se rendent dans leur salon.
Neuf heures vontsonner; attendons un moment pour voir arriver les enfants.
Les voici ! regardez ! tenez, voici toute une rue 1 Ne dirait-onpas une petite armee composee de douze compagnies, de tailles, d'figes et d'uniformes differents ? Tous les enfants de chaque faiiille se sent rcndus , sous la direction de I'aine, dans un b&timent de leur rue ; et tous les enfants de cette rue , reunis dans ce bailment , se sont ranges par &ge et par ecole sous la direction du plus &ge de chaque ecole , et sont partis tous ensemble pour venir ici sous la direction d'un des atnes.
Ce soir , en quittant I'ecole , ils se rangeront ici par families dans I'ordre des niaisons de leurs rues, et, la petite troupe parcourant sa rue , chaque famille quittera la bande pour entrer dans sa maison , apres avoir dit amicalement adieu a ses camarades.
Vous voyez combien ils sont propres, avec leurs uniformes pour chaque Sge , et combien ils paraissent heureux, au milieu de leur discipline, en arrivant a I'ecole ! Maintenant que vous avez vu passer toutes les rues du quartier , entrons vite dans la grande salle 1
Nous entrSmes dans une salle immense , ornee des statues des hommes qui avaient rendu les services les plus signalcs a I'fiducalion; et je me recriai de surprise en apercevant aulanl de filies que de gargons.
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Voyez, me dit Dinaros , voila tous les professeurs et les ^coliers ranges par ecoles : ecoutez maintenant I
Je fus ravi en entendant ces milliers d'enfants chanter en concert deux couplets d'un hymne , le premier en I'honneur d'Icar , le second enl'honneur d'un des autres bienfaitcurs de la jeunesse.
— L'hymne a plus de cent couplets, me dit Dinaros ; et chaquc matin les ecoliers chantent celui d'Icar avec un des autres : c'est ainsi que nous habituons les enfants a la reconnaissance.
Vous ^tes etonne, jele vols, detrouver icilesfiUes : apprenez done qu'elles sont arrivees separement comme les gargons ; qu'elles sont entrees par une autre porte ; et que le batinient est divise en deux grandes parties s6parees, I'une pour les Giles, I'autrepour les garQons , avec quelques salles communes.
— Quoi , m'ecriai-je , les fiUes de cinq a seize ans dans la mSme salle que les gargons du m6me age 1
— He ! oui, sans aucun inconvenient, et m^me avec beaucoup d'avantages, parce que, des I'enfance, dans la famille et dans I'ecole, nous habituons les gargons a respecter toutes les fiUes comme leurs propres soeurs, et les lilies a se rendre respectables parleur decence.
Considerant meme la pudeur comme la sauvegarde de I'innocence et I'embellissement de la beaute, nous donnons a I'enfant les habitudes les plus pudiques, non-seulement entre les deux sexes mais encore entre une fiUe et ses compagnes , m6me entre un gar. 5on et ses camarades.
Les enfants sont a present dans les classes : entrons dans celle-ci.
Voyez, me dit-il, comme les enfants sont attentifs et paraissent respectueux, comme le professeur leur parle avec bonte 1
Voyez aussi comme tout est proprc ! Pas une tache d'encre sur les talDles pas plus que sur les habits ! Pas un coup de canif donne ailleurs que sur les plumes 1 Tant est puissante I'habitude de i'ordre et de la proprete I
Apres avoir visite d'autres classes, composees, les unes de gardens , les autres de fiUes, et d'autres de deux sexes separes par une cloison legere, nous suivimes les enfants au gymnase, oil nous vimes une multitude d'instruments et d'exercices gymnastiques. Nous y vimes aussi un enfant de 1 0 ans grimper au haut d'un m&t de 30 pieds , en detacher des cordes accrochees a une poulie horizontale, et en descendre en se laissant glisser.
On nous apprit que, la veille, un autre enfant du m6me Sge
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itart mont6 sur la poulie, qu'il avail saute de cetle hauteur de 30 pieds sans se faire de mal, mais, que la chose etant dcfendue parce qu'il aurait pu se casser une jambe, il allait 6tre juge pour sa desobeissance, et que nous pourrions assister a son jugement.
Pendant que les enfants rentrerent en classe, nous allames visiter les deux ecoles de natation qui se trouvaient dans la cour, I'une pour les garcons et I'autre pour les filles. Dinaros me fit voir le vetement de bain ou de nage pour chacun des deux sexes, et m'expliqua que, quand un enfant savait nager, on I'habituait a le faire avec un vetement complet, pour qu'il put se sauver s'il tombait dans I'eau tout habille ; etqu'on I'habituait m6me a sauver une autre personne qui se noierait, parce qu'on ne negligeait aucune occasion d'apprendre aux enfants a se rendre utiles a leurs semblables.
En attendant le jugement du petit sauteur dSsobeissant, nous allames nous promener dans la cour.
— Quelles sont, demandai-je a Dinaros, les recompenses decernees pour exciter I'emulation ? — Aucune, ni prix, ni couronne, ni distinction, parce que, voulant donner aux enfants Thabitude des sentiments d'egalite et de bienveillance fraternelle, nous nous garderions bien de creer des distinctions qui excileraient regoisme et Fambition des uns en m6me temps que Tenvie et la haine des autres. Nous avons d'ailleurs tant d'autres moyens de faire aimer I'etude que nous avons besoin de reprimer plutot que d'exciter Tardeur des etudiants. La seule distinction desiree par les enfants, c'est d'etre elu comme le plus capable et le plus digne de les guider et de les instruire sous la direction du maitre. Et cette distinction est d'autant plus honorable a leurs yeux que les elections, comme tous les examens, sont faites par tons les condisciples eux-memes, sous la surveillance des professeurs.
Nous n'avons done aucun paresseux; et si par hasard il s'en rencontre, au lieu d'augmenter leur degout de I'etude en les surchargeant de travail pour les punir, nous redoublons de douceur, de caresses et de soins pour leur en inspirer le gout.
Nous n'avons guere plus d'enfants incapables que de paresseux ; et quand il s'en trouve, au lieu de nous irriter contre eux, nous redoublons de patience, d'interfit et d'efforts pour les aider a vaincre I'injuste inegaliie de la nature.
Hair et maltraiter I'incapable et mfeme le paresseux nous paral-
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trait une injustice, un centre sens, une folic, prcsqueunc barbaric, qui rendrait le maltre bien plus inexcusable que I'enfant,
Nous avons m6me tres-peu d'autres fautes a punir ; ct toutcs Ics punitions sonl legeres, consistaat dans la privation dc certains plaisij"s ou m6me de certaines eludes, cl surlout dans le bl&me ct la publicile.
Toutcs les punitions dc Tenfant sont , du reslc , detcrminecs conime ses devoirs et ses fautes : c'esi le Code de Vecolicr; ct pour lui rcndre plus facile I'execulion de ce Code, on le fail disculcr, dcliberer cl voter de temps en temps par les clcves, qui radoptciit comme leur propre ouvrage , et qui I'apprennent par cttuu' pour micux s'y conformcr. II y a cinq ans, ce Code a ete discute ea nieme temps dans toutcs les ccoles, et adopte presquc a I'unanimite par les ecoliers.
Quand une faule est commise , ce sont les dcoliers eux-mSmes qui se constituent en tribunal pour la conslater el la juger. Mais rcnlrons dans la grande talle, el nous ne tarderons probablcmcnt pas a voir un de ccs jugemcnts scolaires.
La salle etait doja remplie ; comme le matin, tous les professeurs cl tous les ecoliers elaienl presents.
L'un dcs plus ages elait charge d'accuser ; cinq autrcs devaient proposer la peine, et tous les aulres formaienl un jury.
Apres avoir expose le fait, un professeur, directeur des debats, exborla I'accusateur a accuser avec moderation, I'accuse a se defendre sans crainte., les temoins a deposer sans mensonge, les jures a repondre suivanl ieur conscience, el les juges a appliquer la loi sans parlialite.
L'accusateur exprima son regret d'accuser un frere, et son d(3sir de le trouver innocent. Mais il fit senlir que le Code etaiU'oBuvre du Peuple ecolicr el de I'accuse ; que tous ses preceptes, toutcs ses prohibitions et toutcs ses peines avaienl 6le etablis dans I'interet de tous et de chacun ; que I'accuse aurail pu se tuer ou se blesser en sautanl du haul du m&l, et que rinteret general reclamait sa punilion s'il elait coupable , mais plus encore son absolution s'il ctait innocent.
Le petit accus6 se d^feudit avec assurance. II avoua franchement qu'il avail saute ; il reconnul qu'il avail desobei a la loi ct qu'il merilait d'etre puni, quoiqu'U se repenlit de sa desobeissaiice ;
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mais qu'il avail ^t6 cntralne par le d6sir de montrer k ses camarades sa hardiosse et son courage , et par la certitude qu'il avail de nesefaireaucunmal.
Un autre enfant vint declarer qu'il avail lui-m^me commis la faute de Texciter a sauter, sans se rappeler la defense de la loi.
Un autre , appele comme temoin, declara qu'il avail vu I'accuse sauter, ajoutant que c'etail a regret qu'il faisail cette declaration commandee par le devoir de dire la verite.
Le defenseur reconnut la faute ; mais il pr^senta comme attenuation et comme excuse I'aveu de I'accus^ , son repentir el I'excitation des camarades. II pria le jury de considerer que son ami 6tait le plus intrepide sauteur de son Sge , et que c'etail son intrepidite mSme et son adresse qui I'avaient expose a se laisser entralner.
L'accusateur reconnut que I'accus^ meriterait une couronne si I'on en donnait a Tintrepidile du sauteur ; mais il demanda si ce n'etait pas precisement pour contenir les intrepides que la prohibition avail ete prononcee, et si ce n'etait pas a eux principalemenl qu'il fallait appliquer la loi pour les preserver des dangers de leur trop grande ardeur.
Le jury declara unanimement I'accus^ coupable de d(5sobeissanco au Code; mais il declara, i une faible majorite , que la faute etait excusable.
Le Comit6 des cinq proposa de decider qu'il n'y aurait pas d'autre punition que la publicite du fait dans I'enceinte de I'ecole : I'Assemblee adopta cette proposition , et le Conseil supreme des professeurs approuva la decision.
L'un des professeurs termina la seance en rappelant aux enfants qu'ils ne devaient pas moins en aimer le petit sauteur, a celui-ci qu'il ne devait pas moins en aimer ses juges , a tons qu'ils devaient en aimer davantage la R^publique qui faisail tant pour leur bonheur, el s'aimer reciproquement davantage eux-m6mcs pour plaire a la Republique.
Je sortis 6merveill6 et tout ^chauff^ de ceque je renais de voir, ct j'accompagnai Dinaros rentrant chez lui.
— Quel cours de morale en action ! lui dis-je. Je congois tr6sbien maintenant vos enfants, vos femmes, voire nation I
— El nous avons en outre un cours special de morale, que chacun suit pendant douze ans, pour apprendre tons ses devoirs, toutes les quaJites et toutes les vertus a acquerir, tons les defauts el les vices k eyiter ; et ce cours, autrefois si neglige et si fastidieux , n'est
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paslemoins attrayant aujourd'hui, parce qu'on y joint Vhistoire de toutes les grandes vertus et des grands crimes, des heros et des sclerals celebres.
Les livres les plus int^ressants , composes par nos ecrivains les plus habiles, nos romans, nos poesies, nos pieces de thccltre , tout concourt avec I'education pour faire aimer la morale , sans que la Republique , maitresse absolue , permelte aucune oeuvre d'immoralit^.
Vous pouvez dire mSme que la vie de famille est un cours perp^tuel de morale en action, comme vous I'appelliez tout a Theure , parce que, des qu'il ouvre I'oreille et la bouche, I'enfant n'apprend, ne repfete et ne pratique que des actes de moralite : jamais, par exemple, vous ne verrez un enfant proferer un mensonge.
Et pourquoi, d'ailleurs, les enfants icariens mentiraient-ils , quand la Communaut6 les rend si heureux ? Comment n'aimeraientils pas cette Communaut6 et I'figalite, quand elles leur donnent tant de bonheur !
Adieu, je vous quitte. Je ne vous dirai plus qu'un mot, c'est qu'un journal special di'education , distribue a tous les professeurs, les tient constamment au courant de toutes les decouvertes et de tous les perfectionnements qui concernent I'enseignement.
Mais vous venez passer la soiree chez ma mere avec Valmor et sa famille : nous pourrons causer un peu de notre education civique, . j
Je n'avais pas vu Gorilla depuis deux jours, et, malgr^ toutes mes agitations d'espril, il me semblait qu'il y avait deux siecles : j'eprouvais je ne sais quel besoin de la voir et de I'entendre. i
Aussi je me rendis de bonne heure dans sa famille pour y passer quelque temps avant d'aller avec eux chez madame Diname.
Je ne I'avais pas encore vue si belle et si aimable f «— Ah 1 vous voild, monsieur, me dil-elle en m'abordant. II paralt que vous avez beaucoup de plaisir k nous voir ! Comment 1 vous passez deux grandes jour nees sans venir rendre vos respects a mon grand-pere!.., C'est mal, tres-mal, et grand-papa n'est pas content de vous I n'est-ce pas , grand-papa?
Mais vous voila... et nous pardonnons... Ah Qk, nous devons chanter ensemble chez Dinaise ; yoyODS si je Cfi HlC cOfliprOBiCttrai pas £Q chantaat avec vous.
Nous chantSmes.*— Allons, pas mal, dit-elle, et ce seramieux, j'espere, la seconde fois.
Tout le long du chemin, elle fut d'une gaiety charmante.
Toule la petite famille de madame Diname etait reunie , et nous nous trouvames environ quaraute personnes. C'etaient des caresses, surlout de la part des enfants, une gaiete, une joie, un bonheur!...
— Vraiment, vous fites unheureuxpeuple, dis-je aDinaros, que j'avais attire dans un coin !
— Probablement le plus heureux peuple delaterre, repondit-il; ctc'est I'effet de notre Communaut6.
— Et de votre Education.
— Oui, de notre Education aussi ; car sans elle la Communautd dans toute sa perfection serait impossible , et c'est eile qui nous prepare a touleslcs jouissancescomme atoutesles obligations de la vie sociale et politique.
On pourrait dire que, dis ses premieres annees, I'enfant apprend 1 $tre citoyen. II I'apprend surtout dans I'ecole, oil la discussion 3u Code de I'^colier, les examens, les elections et le jury d'etudiants preparent I'enfant a la vie civique.
Mais rEDUCATiON CIVIQUE proprement dite commence a 1 8 ans, lorsque le jeune homme apprend les elements de litterature, d'art oratoire et d'histoire universelle.
Elle consiste plus specialement dans I'etude approfondie de Vhisloire nationale, de Torganisation sociale et politique , de la constilution et des lois , des droits et des devoirs des magistrats et des ;itoyens.
Chaque enfant apprend par coeurla Constitution entiere; etil a'est pas un Icarien qui ne connaisse parfaitement tout ce qui con- :erne les elections et les electeurs, la representation nationale et les representants , les assemblees populaires et la garde nationale ; il n'en est pas un qui ne connaisse tout ce qu'un magistral peut et ne peut pas faire, et tout ce que la loi permet ou defend. Celui [jui ni'gligerait son education civique serait priv6 de I'exercice de ses droits de citoyen ; mais ce serait une honte et un malheur auxqucls personne ne s'expose.
Les femmes m§mes apprennent les elements de cette Education civique, afin de n'^tre etrangeres a rien decequi les int^resse et de comprendre tout ce qui occupe tant leurs maris.
Enlin, quoiquenous cspcrions pour toujours la paix inturieure et
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exterieure , tons les citoyens sont membres de la garde nationale , ctsont exerces aumaniement des armesetaux Evolutions 7ni/itoires dcpuis 18 ans jusqu'a 21 : cet exercice est a la fois un immense agrement pour les fetes nationales , un complement de la gymnastique utile au corps et a la sante ; et le complement de I'educalion civique.
A 21 ans, le jeune homme est citoyen; et vous voyez que les jcuncs Icariens sont eleves pour ^tre de bons patriotes, aussi bien que pour Etre de bons fils, de bons epoux, de bona peres, de bons voisins, enfm de v6ritables hommes.
Je pourrais ajoutcr que ce sont des hommes de paix et d^ordre; car la maxime fondamcnlale de Teducation civique, maxime qu'on leur enseigne des I'enfance et qu'on leur fait mettre continuellement en pratique, c'est que , apres une discussion libre et complete dans laquelle chacun a pu developper son avis , la minorite doit se soumettre sans aucun regret a la majorite, parcc qu'autrement il n'y aurait d'autre mode de decision que la force brutale et la guerre , la victoire et la conquete , amenant la tyrannie et I'oppression.
— Avec voire Communaut6 et votre Education, lui dis-jo, vousne devez pas avoir beaucoup de crimes?... — Quels crimes voulezvous que nous ayons aujourd'hui? repondit Valmor, qui nous ecoutait. Pouvons-nous connaitre le vol d'aucune espece , quand nous n'avons pas de monnaie , et quand chacun possede tout ce qu'il pcut desirer? Ne faudrait-il pas etre fou pour 6tre voleur 1 Et comment pourrait-il y avoir des assassinats , des incendies , des empoisonnements , puisque le vol est impossible? Comment pourrait-il meme y avoir des suicides , puisque tout le monde est heureux?
— Mais , r^pliquai-je , ne peut-il pas y avoir desmeurtres , des duels et des suicides pour d'aulres causes ; par exemple, par amour ou par jalousie?... — Notre Education, repondit encore Valmor, fait de nous des hommes, et nous apprend a respecter les droits et la volonte des aulres , a suivfe en tout les conseils de la raison et de la justice : les Icariens sont presque tous des philosophes qui, des leur enfance, savent dompter leurs passions*
— Vous voyez done, reprit Dinaros, que, d'un seul coup, laCommunaute supprime et pr6vient les vols et les voleurs, les crimes et les criminels, et que nous n'avons plus besoin ni detribunaux, ni de prisons, ni de ch&timents.
SOmfeE ICARIENNE. 91
- Pardonnez-moi, monsieur, s'^cria Gorilla d'un ton severe en 6'approchant de nous, il y a des vols et des cr.mes des voleurs et des criminels; il faut des tnbunaux pour lesjuger et des chaliment pour les punir : et moi, qui ne suis pas un professeur d his- To re, [e vais vous le prouver par des arguments sans rep ique. Ecoutez tous 1 (Tous les enfants accoururent autour d el e.) Je m e- Se a chanter depuis une demi-heure pour menter les applaudiss men s de ces messieurs; et non-seulement ces messieurs me ^viLent les applaudissements que je meritais, mais leur caquetage emSe \es autres de m'applaudir : vous 6tes done des voleurs 1 Zvosl)Bienplus, et, crime bien autrement abominable, Dma.se va chant r •, et ces messieurs allaient croasser pour nous empecher de Ventend^el... Us veulent nous contramdre a les ecouter euxm6mes comme s'ils etaient dans une chaire, perorant sur la Renublique et la Communaute! vous ^es done des perturbateurs. Sesusurpateursl (bravos!) et je vous accuse devant I'auguste tribunal quf siege ici 1 (bravos, bravos 1) et j'lnvoque conlre vou oute las've^ritedela Justice et des lois! (grands applaudissements) ou plut6t comme je crains la corruption des juges prevanca leurs [m«s), je vais vous condamner moi-m6me pour 6tre certa.ne nue la sentence sera equitable I (eclats de rire) Je vous declare TL atSnfset convaincus de I'effroyable crime de lese -musique ; et pour reparation, je vous excommun.e de la Communaute (murmur^e^l ou%lut6t (car les agreables observations que j'entends Tave issent que j'allais punir les innocents avec les coupables) 3rvouscondam\e\ousdeux, solidairement etpar corps, d'abord i ecouter le rossignol qui va chanter, puis a rossignoler vous-m6mes (bravos r6petes).
i - R^barbatifs huissiers, dit-elle aux enfants , ex^cutez la sentence! faites faire silence d'abord ; vous ferez chanter ensuite les condamnes I
Mademoiselle DinaTse chanta avecembarras et sansconflance mais d'une voix divine, qui parut arracher les applaudissements et qui m'arracha presque des larmes.
- Maintenant, dit Gorilla, k M. le Rossignol atne 1 (tous les enfants coururent le prendre par les mains en I'enlrainant ou le poussant^ Et qu'il chante bien, ou gare la Justice musicale 1
J FoUe. folle! dit Dinaros. - Oui, folle si vous voulez: mai3
vous, monsieur le philosophe sournois, ayez la sagesse d'ob6ir de temps en temps a la folie I
Je fusaussi force de chanter, d'abord avec Gorilla, puis avec mademoiselle Dinaise.
— Aliens, dit Gorilla, je vais decerner le prix, et je le ferai avec toute rinipartialite que vous me connaissez : attention 1
Le savant et I'eloquent professeur a chante comme un rossignol enrhume (eclats de rire); le grand ecolier communioniste a chante avec Dinaise comme un renard tombe dans un piege (nouveaux eclats plus bruyants); et Dinaise a chante comme un rossignol ef fraye (longs eclats de rire).
Quant a moi Gorilla, quel est le t6meraire qui osera nier que je suis la Deesse ou la Reine du chant ? J'atlends done les applaudissements d'un auditoire aussi eclaire... ( tonnerre d'applaudissements); et j'ordonne qu'on serve a I'instant les bons petits gateaux qu'a faits Dinaise (oui, oui, oui), et toutes les bonnes choses quej'ai vues preparees, afin que ces beaux chanteurs, qui excellent dans I'art.... d'escamoter les friandises.... aient le plaisir.... de nous les \oir manger.... (rires el bravos).
La soiree s'ecoula delicieusement dans lesjeux et les rires. Corilla me demanda pardon de ses folies, d'un ton qui charmait mon oreille long-temps apres qu'elle n'entendait plus sa voix ; et je passai la nuit dans des reves enchanteurs, petit oiseau volligeant de fleurs en fleurs, poursuivi par un essaim de jeuncs filles, fuyant avec crainte mademoiselle Dinaise , et me laissant approcher de Gorilla pour m'echapper avec bonheur au moment ou ses mains croyaient m'attraper.