‹ Voyage en IcarieChapitre 35 sur 156 · TRAVAIL. — INDUSTRIE · texte numérisé non relu

TRAVAIL. — INDUSTRIE

Rappelez-vous d'abord quelques faits principaux qui sent la clet de tous les autres.

Je vous I'ai dit, et je vais vous le repeter en peu de mots : nous vivons en communaute de biens et de travaux, de droits et de devoirs, de benefices et de charges. Nous n'avons ni propriete, ni monnaie, ni vente, ni achat. Nous sommes egaux en tout, a moins d'une impossibilite absolue. Nous travaillons tous egalementpourla Repubhque ou la Communaute. C'est elle qui recueille tous les pro-

fOO TRAVAIL.

duits de la terre et de I'industne, et qui les partage 6galement entre nous ; c'est elle qui nous nourrit, nous v6tit, nous loge, nous instruit, et nous fournil 6galement a tous tout ce qui nous est n6ccssaire.

Rappelez-vous encore que le but de toutes nos lois est de rendre le Peuple le plus heureux possible, en commencant par le n6cessaire, puis par Tutile, et en finissant par I'agreable sans y mcttre de limite. Par exemple, si Ton pouvait donner a chacuu un equipage, chacun aurait un equipage ; mais la chose etant impossible, personne n'ena, et chacun pent jouir des voitures communes qu'on rendle plus commodes et le plus agreables qu'il est possible.

Vous allez voir rapplicalion de ces principes dans Vorganisation du travail.

C'est la R^publique ou la Communaut6 qui, chaqne ann6e, determine tous les objets qu'il est necessaire de produire ou de fabriquer pour la nourriture, le v6tement, le logement et I'ameublement du Peuple ; c'est elle, et elle seule, qui les fait fabriquer, par ses ouvriers, dans ses etablissements, toutes les industries et toutes les manufactures etant nationales, tous les ouvriers etant nationaux ; c'est elle qui fait construire ses ateliers, choisissant toujours les positions les plus convenables et les plans les plus parfaits, organisant des fabriques immenses, reuniseant ensemble toutes cellcs dontla reunion pent etre avantageuse, ct ne reculant jamais dcvant aucune depense indispensable pour obtenir un resultat utile ; c'est elle qui choisit les precedes, choisissant toujours les meilleurs, et s'empressant toujours de publier toutes les decouvertes, toutes les inventions et tous les perfectionnements ; c'est elle qui instruit ses nombreux ouvriers, qui leur fournit les matieres premieres et les outils , et qui leur distribue le travail , le divisant entre eux de la maniere la plus productive, et les payant en nature au lieu de les payer en argent ; c'est elle enfm qui regoit tous les objets manufactures , et qui les depose dans ses immenses magasins pour les partager ensuile entre tous ses travailleurs ou plut6t ses enfants.

Et cette Republique, qui veut et dispose ainsi, c'est le Comile de rindustiie, c'est la Representation nationale, c'est le Peuple luim6me.

Vous devez apercevoir a I'instant I'incalculable economic de toute espece et les incalculables avantages de tout genre qui doivcut necessairement resulter de ce premier arrangement general I

Tout le monde est ouvrior national el travaille pour la Repu-

INDUSTRIE. lot

blique. Tout lemonde, hommes et femmes, sans exception, exerce I'un des metiers, ou I'un des arts , ou Tune des professions determinees par la loi.

Les enfants ne commencent a travailler qu'a 1 8 ans pour les gargons, et a 17 ans pour les fiUes , leurs premieres annees etant consacrees au developpement de leurs forces et a leur education. Les vieillards sont exemptes a 65 ans pour les hommes et a 50 pour les femmes : mais le travail est si peu fatigant, et meme si agreable, que tres-peu invoquent I'exemption, tous continuant leur occupation d'habilude ou s'utilisant de toute autre maniere.

Inutile de vous prevenir que le malade est exempte de travail ; mais, pour eviter tout abus, le malade doitse rendreouse faire transporter dans I'hospice , qui d'ailleurs estun palais.

Inutile encore d'ajouter que chaque travailleur pent obtenir un conge , dans les cas determines par la loi et du consentement des collaborateurs.

Je viens de vous dire que le travail est agreable et sans fatigue : nos lois n'epargnent rien, en effet , pour le rendre tel , parce qu'on n'a jamais vuun manufacturier aussi bienveillant pour ses ouvriers que la Republique Test envers les siens. Les machines sont multipliees sans limite , et ci tel point qu'elles remplacent deux cents millions de chevaux ou trois milliards d'ouvriers ; et ce sont elles qui executent tous les travaux perilleux, ou fatigants, ou insalubres, ou malpropres el degoutants : c'est la surtout que brillenl la raison et I'inteUigence de mes compatriotes ; car tout ce qui, parexemple, n'excite ailleurs que du degout, est ce qu'on cache ici avec leplus de soin ouce qu'on environne de plus de proprete. Aussi, non-seulement vous ne verrez jamais dans les rues ni chairs saignantes, ni meme de fumier, mais encore vous ne verrez jamais dans les ateliers la main d'unouvrier toucher quelque objet rebutant.

Tout concourt a rendre le travail agreable : Feducalion qui des I'enfance apprend a I'aimer et a Testimer , la proprete et la commodite des ateliers, le chant qui anime et rejouit les masses de travailleurs, I'egahte de travail pour tous , sa duree moderee , et I'honneur dont tous les travaux sont environnes dans I'opinion publique et tous environnes egalement.

— Quoi 1 m'ecriai-je , tous ces metiers sont Egalement estimes, le cordonnier autant que le medecin? — Oui, sans doute , et vous cesserez de vous en etonner ; car c'est la loi qui determine les metiers ou professions exergables, ettous les produits a fabriquer : aucune autre Industrie n'est enseignec ni toleree , coninie aucune autre fabrication n'cst permise. Nous n'avons pas de profession dc

cabaretier, par exemple , ni de fabrication de foignards dans nos coutcllerics. Toutes nos professions et nos fabrications sont done des professions et des fabrications egalement legales et jugees sous un certain rapport egalement nicessaires : du moment que la loi ordonne qu'il y aura des cordonniers et des medecins, il faut necessairement qu'ii y ait des uns comma des autres ; et comme tout le monde ne peut pas 6tre m^decin ; pour que les uns veuillent 6tre cordonniers il faut que les cordonniers soient aussi heureux et contents que les medecins ; par consequent il faut etablir entre cux, autant que possible, la plus parfaile egalit6; par consequent encore , il faut que tous deux , consacrant le m6me temps a la R6publique , soient egalement eslimes.

— Et vous ne faites pas de distinction pour Tesprit, rintelligence , le genie ?

— Non: tout cela n'cst-il pas en effet un don de la nature? Serait-il juste de punir, en quelque sortc, celui que le sort a moins bien partage? La raison et la societe ne doivent-elles pas reparer i'inegalite produile par un aveugle hasard? Celui que son genie jrend plus utile n'csl-il pas asscz recompense par la satisfaction qu'il eneprouve? Si nous voulions faire une distinction, ce serait en faveur des professions ou des travaux les plus peniblcs, afln de les indemniser, en quelque sorte, etde les encourager. Enunmot, nos lois rendent le medecin aussi honore et aussi heureux que possible ; pourquoi done se plaindrait-il de ce que le cordonnier Test autant que lui?

Cependant, quoique I'educalion inspire deja presque suffisamment a chacun le desir de se rendre toujours plus utile a la Communaute; pour exciter une utile emulation, tout ouvrier quelconque qui par patriotisme fait plus que son devoir, ou qui dans sa profession fait une decouverte utile , obtient une esfime particuliere, ou des distinctiom publiques ou meme des honneurs nationaux.

— Et les par esseux?.... — Les paresscux 1 nousn'en connais-

sons pas Comment voulez-vous qu'il y en ait, quand le travail

est si agreable, et quand I'oisivete et la paresse sont aussi inf&mes parmi nous que le vol Test ailleurs ?

— On a done tort de dire , comme je I'ai entendu en France et en Angleterre , qu'il y aura toujours des ivrognes , des voleurs et des paresseux ? — On a raison avee I'organisalion sociale de ccs pays ; mais on a tort avcc Torganisation d'Icaric.

La duree du travail , qui d'abord etait de dix a dix-huit heurcs.

ct qui a 6te successivement diminu^e, est aujourd'hui Qx6e a sept heures en ete et six heures en hiver, de six ou sept heures du matin iusqu'rune heure apres midi. On la diminuera encore et tant qu'onpourra,si de nouvelles machines viennent a remplacer des ouvneS ou si la diminution dans les necessites de la fabrication Joel es des constructions, par exemple) vient a rendre inutile un erand nombre de travaiUeurs. Mais il est probable que la duree du travail est maintenant a son mmimum. parce que, si que ques industries diminuent, d'autres industries nouvelles les remplaceront attendu que nous travaiUerons continuellement a augmenter nos Sancl.L'anneederniere, par exemple, un meub le nouveau iyan ete ajoute a tons nos meubles d'alors, et cent mi le ouvriers ^Lnt neccsiaires pour procurer ce meuble a toutes les famil es on a pris ces cent mille ouvriers s«r la masse du Peuple trayaiUeur, et la duree du travail general a ete augmentee de cmq minutes.

Dans chaque famille, les femmes et les Giles executent ensemble touslestravaux domestiques, depuis cinq ou six heures du matin iusqu'a hull heures et demie ; et a neuf heures jusqu a une heure elles se consacrent aux travaux de leur profession, dans 1 atelier.

-Les femmes enceintes ou qui allaitent leurs enfants sont sans doute exemptees du travail? - Comme vous le dites, et mcme toutes les femmes chefs de famille sont exemptees de 1 atelier , parce que garder la famille et la maison est encore une occupation utile a la Republique.

Tous les ouvriers de chaque profession travaiUent ensemble dans d'immenses ateliers conimuns, ou brillent aussi toute 1 intelhgence et la raison denotre gouvernement et du Peuple. - J en ai viMte ulusieurs qui m'ont penetre d'admiration.

- N'est-ce pas, c'est magnifique ? Ce sont surtout ceux de femmes au'il faut voir ! En avez-vous vu ? — Non.

1 Eh bien! je demanderai une permission , et nous irons voir celui de ma jeune soeur Celinie ou celui de Gorilla.

E vous ne serez pas surpris de la perfection de nos ateliers quand vous vous rappellerez que le plan de chacun d'eux a ete S dans un concours, apres avoir consulte tous les ouvriers de la profession, tousles savants etl© Peuple entier.

Les ateliers mobaesetportatifs, pour tous les travaux quis'execulent en plein air, presentent egalement toutes leg commodites

possibles, comme vous allez le voir ; car nous arrivons a I'atelier de maQonnerie, quejevoulais vous montrer.

C'etait une rue tout entiere en construction : cinq ou six cents ouvriers de toute espece s'y trouvaient reunis.

A cote se trouvait un vaste hangar mobile et convert en toile impermeable, contenant un vestiaire et un refectoire comme dans les grands ateliers ordinaires.

Tous les echafauds sur lesquels travaillaient les magons 6taient igalement converts pour les garantir du soleil et de la pluie.

Tous les materiaux, pierres et briques, pieces de bois et de fer, ciment et meme mortier, etaient apportes tout prepares et toutprfits a ^\fe employes.

— Toutes les pierres, me dit Dinaros, sonl travaill(5es dans d'immenses ateliers pr6s des carri6res, a I'aide de machines qui les scient ou les ebauchent.

Les briques de toutes dimensions sont aussi faites h I'aide de machines, dans d'immenses ateliers elevcs sur le terrain dont on cmploie la terre.

Le ciment et le mortier sont aussi prepares en masse dans d'autres ateliers, et quelquefois sur place, mais toujours avec des machines.

Tous ces materiaux, amenes par les canaux dans de grands magasins de depot , sont ensuite transporles sur des chariots dc toute espece pres des b&timents a construire.

Voyez comme tous ces chariots sont bien disposes pour charger et decharger, pour ne rien g&ter et ne rien laisser tomber 1

Voyez ces chemins portatifs, oil les plus lourds fardeaux roulent on glissent sans efforts, et ces innombrables machines, grosses et petites, qui transportent tout, en haut, en bas, de tous cotes I Aussi, dans cette foule d'ouvriers en action, vous n'en apcrcevrez aucun avec un fardeau sur sa t6te ou ses epaules : tous n'ont d'autre t&che que de dinger les machines ou de placer les materiaux.

Voyez aussi que de precautions prises poureviter la poussiere et la bouel Voyez m6me comme tous ces vfilements de travail ont un air de proprete 1

Ce matin, tous ces ouvriers, c'est-k-dire tous ces citoyens, sont arrives a six heures, amenes presque tous par les voitures publiques. lis ont depose leurs habits bourgeois pour prendre leurs habits de travail qui les attendaient dans le vestiaire ; et a une beure, quandils cesseront leur travail de lajournec, tousreprcn-

dront leurs habits bourgeois et les voitures communes ; cl si vous les rencontriez , vous qui ne connaissez que les magons des autres pays , vous ne les prendriez certainement pas pour des magoua revenant de leur travail.

— Je congois , lui dis-je , qu'on veuille Stre magon ici, tout aussi bien qu'exercer toute autre profession quelconque.

— Et tous les ouvriers qui travaillent au dehors sont traites avec autant d'egards par la Republique ; tous trouvent egalement sur place leur atelier, leurs outiis, leurs habits de travail , et tout ce qui leur est necessaire. Le charretier lui-meme , comme vous voyez, a toujours une place sur sa voiture.

Remarquez-vous aussi Vordre qui regne au milieu de ce mouvementuniversel? Ici, comme dans tous nos ateliers, chacun a son poste , son emploi , et pour ainsi dire son grade , les uns dirigeant les autres , ceux-ci fournissant les materiaux a ceux-la , et tous s'acquittant de leur tSche avec exactitude et plaisir. Ne dirait-on pas que tout cet ensemble ne forme qu'une seule et vaste machine, dont chaque rouage remplit regulierement sa fonction?

— Oui , cette discipline me paralt surprenaute.

— Mais pourquoi done surprenante ? Dans chaque atelier, les reglements sontdeliberes et les fonctionnaires sont elus paries ouvriers eux-m^mes , tandis que les lois communes a tous les ateliers sont faites par les 61us du Peuple entier , c'est-a-dire par les elus des travailleurs de tous les ateliers. Le citoyen n'a jamais a executer que des reglements ou des lois qui sont son ouvrage , et par consequent il les execute toujours sans hesitation etsans repugnance.

— Mais comment, lui dis-je en revenant, se distribuent les profes sions ? Chacun est-il libre de choisir celle qui lui plait, ou bien chacun es*-il forc6 d' accepter celle qu'on lui impose ?

DISTRIBUTION DES PBOFESSIONS.

— Pour repondre a votre question , il faut que je vous expose d'abord I'Education industrielle ou pkgfessign.nelle.

Vous vous rappelez que, jusqu'a dix-huit ans , tous les enfants recoivent une education elementaire sur toutes les sciences, et que tous possedent le dcssin et les mathematiques.

Nous leur donnons une idee generale de tous les arts et metiers, des matieres premieres (miuerales, vegetales et animales), des outiis et des machines.

Et nous ne nous bornons pas a la demonstration Iheorique; nous yjoignons \a pratique, enhabituant les enfants , dans des ateliers parliculiers , a manier le rabot, lespinces, la scie, la lime, et les principaux outils ; et cet exercice , qui rend le jeune homme adroit et qui Ic prepare a apprendre tous les etats , est pour lui un veritable amusement , en m§me temps qu'un premier travail utile a la Communaute.

Le jeune homme est ainsi capable de se choisir une profession quand il arrive a 18 ans. Yoici maintenant comment il fait son choix.

Chaque ann^e, dans les dix jours qui pr6c^dent I'anniversaire de notre revolution, la Republique, qui par sa statistique connait le nombre d'ouvriers necessaires dans chaque profession , en public la liste pour chaque commune, et invite les jeunes gens de 18 ans a choisir. En cas de concurrence, les professions se distribuent dans un concours, d'apres des examens, et d'apres lejugement des concurrents eux-m6mes constitues en Jury.

Tous les jeunes gens de 48 ans qui couvrent le sol de la Republique se trouvent done ainsi distribues, le mSme jour, chaque annee , dans toutes les professions , et par consequent dans tous les ateliers ; c'est la naissance ouvriere, un de nos grands jours, une de nos grandes ceremonies.

Ce n'est pas tout : on pent dire que jusque-la le jeune homme a rcQu , dans I'ecole, une education industrielle elemenlaire et generale : maintenant, a 1 8 ans , quand il a choisi sa profession , commence pour lui V Education speciale ou professionnelle.

Cette Education dure plus ou moins long-temps, parce qu'ellc cxige des etudes speciales plus ou moins etendues pour les professions scientifiques.

EUe est theorique, et se donne dans des cours ou I'on enseigne la theorie et Vhistoire de chaque profession,

Elle est pratique, et se donne dans I'atelier, oil Tapprenti passe par tous les degres de I'apprentissage, et commence a payer plus completement a la Communaute sa dette de travail et d'ulilite.

On agit de mSme envers les j eunes filles, soit pour leur apprendre les travaux du manage, soit pour leur donner des idees et des habitudes generales sur les industries parliculieres aux femmes , soit pour leur faire choisir une profession a 17 ans, soit pour completer leur education professionnelle.

INDDSTRIE. 107

Jugez quels ouvriers et quelles ouvriferes doivent sortir de cette double education elementaire et speciale I

Et quant au systeme de travail et d'industrie , en voyez-vous les consequences ?

— Je crois en apercevoir quelques-unes : tous les hommes doivent etre capables d'utiliser leurs intelligences pour rcculer les bornes de Tindustrie humaine ; toutes lesfemmes doivent connaitre parfaitement tousles travaux domestiques; toutes les maisons peuvent 6tre sans boutiques et exclusivement consacrees au logement des families; tous les ateliers peuvent 6tre distribues dans les divers quartiers etm^me decores exlerieurementde maniere a concourir a rembellissement de la ville, personne n'a d'inter^t a cacher ou a voler une invention utile ; personne n'ale souci des 6ti/ei5 a payer, ni la crainte des faillites I

Notre systeme a beaucoup d'autres consequences utiles : autrefois nos ouvriers, forces de s'attacher exclusivement a gagner de Targent, travaillaient vite et mal ; souvent meme ils s'enlendaient pour gater le travail les uns des autres, afin de se procurer reciproquement Toccasion d'un nouveau salaire : ainsi, quand des serruriers ou des menuisiers ou des peintres travaillaient dans une maison, le serrurier, par exemple, gatail expres le bois de la porte ou la peinture, de maniere arendrenecessaire un nouveau travail dumenuisieroudupeintre. Maintenant, au contraire, rouvriern'a point d'autre interet que de laire son ouvrage aussi bien que possible; tous ses mouvements sont marques au coin de la prevoyance et de la raison, et tous les travaux sont presque parfaits.

Aussi, voyez le sentiment de dignite qui respire sur la figure de nos ouvriers ouplutot de nos citoyensl chacun considere son travail comme une fonction publique, de meme que chaque fonctioa naire ne considere sa fonction que comme un travail.

Avez-vous aussi remarqu6 le mouvement regulier de notre population? A cinq heures, tout le monde est leve; vers 6 heures, tous nos chars populaires et toutes les rues sont remplis d'hommes qui se rendent dans leurs ateliers; a 9 heures, ce sont les femmes d'un cote, et les enfants d'un autre; de 9 a 1, la population est dans les ateliers ou les ecoles; a 1 heure et 1(2, toute la masse des ouvriers quitte les atehers pour se reunir avec leurs families et leurs voisins dans les restaurants populaires; de 2 a 3, tout le monde dine ; de Z^d, toute la population remplit les jardins, les terrasses, les rues,

m TRAVAIL.

los promenades, Ics assemblees populaires, les cours, les th(5Stre3 ettous les autres lieux publics; a 10 lieures, chacun est couch6, et pendant la nuit, de iO ^ 5 heures, les rues sont d^sertes.

— Vous avez done aussi la loi du Couvre-feu , cette loi qui paraissait si tyrannique?

— Imposee par un tyran, ce serait en effet une intolerable vexation t mais, adoptee par le Peuple entier, dans I'inter^t de sa sante et du bon ordre dans le travail , c'est la loi la plus raisonnable , la plus utile, et la mieux executee.

*- Oui, je le comprends, et je comprends aussi combien vos ouvriers doivent 6tre heureux.

— lis le sont tellement que les descendants de notre ancienne noblesse sont fiers de leurs litres de serruriers, d'iraprimeurs, etc., qui remplacent ceux de dues ou de marquis. »

Tous ces details, donnes avec une grSce qui en doublait le prix, m'interessaient infiniment, sans m'emp6cher cependant d'6tre impatient de faire subir a Gorilla I'interrogatoire necessaire ^ mon repos.

Jugez done de ma contrari^te lorsque, trouvant dans sa famille madame Diname, sa fille et son fils, qui venaient les cliercher pour aller a la promenade, j'entendis Gorilla dire : — J'ai quelque lefon d'hisloire a demander a M. le professeur , et je prends son bras ; vous, monsieur William, offrez le votre a Dina'ise ! Valmor avail offert le sien a madame Diname.

J'aurais presque voulu trouver un pretexte pour mo relirer; mais impossible, et j'offris mon bras le moins gauchement que je pus: je me serais rnfime volontiers battu, tant je me sentais embarrasse aupres d'une jeune fille charmante, qu'on disait plus aimable encore que jolie, et que j'avais vivement desire voir quand je I'avais entendue.

Elle paraissait aussi peu contente que moi, et son embarras augmentait encore le mien.

Apres avoir chemin^ quelque temps, tantot sans rien dire et tant6t en parlant du beau temps et des beaux arbres , je crus lui faire plaisir en lui parlant de Valmor, et je lui en fis I'eloge avec toute la chaleur que m'inspirait la plus vive et la plus sincere amitie, d'autant plus qu'il me semblait qu'elle m'eeoutait alors avec emotion et quelque plaisir.

A son tour, elle me parla de son amie Gorilla, vantant beaucoup son esprit et sa gaiete, exprimant lo plus tendre attachement pour

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pile, et affirmant que personne ne meritail plus qu'elle d'etre aimee cl heureuse.

Mais jugez encore de ma surprise, lorsqu'elle ajouta que Gorilla alteadait avec impatience Tarrivee d'un ami de son frere qu'elle aimait et qui devait Tepouser 1

— Mademoiselle Gorilla va se marier, m'ecriai-je ! — Je croyais que vous le saviez, reprit-elle d'un air embarrasse.

J'apprenais done ainsi par hasard le secret que je desirais connaitre; et cependantje ne sais (tantle coear humain est inexplicable) si cctte decouverte me fit de la peine ou du plaisir : mais elle me plongea dans une irresislible reverie et dans un trouble vague dont je ne pouvais me rendre compte.

Je reconduisis mademoiselle Dinai'se sans que sa douce voix put ramener le calme dans mon &me ; et j'eprouvais un si vif besoin d'etre seul que je m'echappai des que j'en eus la possibilite.

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