‹ Voyage en IcarieChapitre 42 sur 156 · SAVANTS · texte numérisé non relu

SAVANTS

les artistes (peintres, sculpteurs, etc.); etces ateliers, avec des sallcs immenses pour les examens , Ics concours et les discussions, seront tous construits sur des plans-modeles particuliers. — Tresbien!

— Et la Republique, ajoutaEugfene, n'epargnera aucune depense pour les experiences, les essais, les laboraloires, les musecs de chimie et autres , les applications utiles ou agreables , I'enseignement , la redaction des traites et des journaux , rimpressioxi et la distribution des ouvrages adoptes. — Tres-bien !

— Et tous les ouvrages, repris-je, seront confies ou adoptesau concours ou a Velection parmi les savants , en sorte qu'on clioisira toujours le meilleur entre un grand nombre de bons et d'excellents. — Tres-bien ! tres-bien 1

— Et la Republique, continua Eugfene, fait imprimer les ouvrages preferes , pour les distribuer gratuitement comme tout le reste , tantot a tous les savants seulement, tanlot a toutes les families, en sorte que la bibliotheque du citotjen n'est composee que de chefsd'oeuvre. — Tres-bien 1

— Et la Republique , ajoutai-jc , a pu faire refaire tous les livres utiles qui etaient imparfaits, par exemple, une histoire nationale, ct brCder tous les anciens livres juges dangereux ou inuliles.

— Lesbruler ! dit Eugene. Si monbutor vous enteudait, ilvous accuserait d'imitcr le ftiroce Omar briilant la bibliotheque d'Alexandrie, ou ce tyran chinois brulant les annales du pays pourfa- Yoriscr sadynastiel

— Mais je lui repondrais, dit Valnior, que nous faisons en faveur de rhumanite ce que ses opprcsseurs faisaient coutre elle : nous avons fait du feu pour bruler les mcchanls livres , tandis que des brigands ou des fanatiques allumaieni les buchers pour briilcr d'innocents heretiques. Cependant nous avons conserve , dans nos grandes bibliotheques nationales, quelques exemplaires de tous les anciens ouvrages, afm de constater I'ignorance ou la fohe du passe ct les progres du present.

— Et I'heureuse Icarie,s'6cria Eugene qui s'echauffait graduellement, I'heureuse Icarie s'est avancee a pas de geant dans la carrierc du progres de Thumanite 1 L'heurcuse Icarie n'a plus rien de mauvais, plus rien de mediocre meme, et presque la perfection en tout; tandis que ma mallieureuse patrie, qui pouvaitegalement s'elancer a vol d'aigle , se tourmente et s'agite comme Prornethee sur son rocher, enchalnee par un despotisme aussi funeste aux autres Pcuples qu'a mcs compatriotes !

— Quel bon jcune homme ! ditValmor quand Eugene fut softi ,

m AV0CAT6.

oomme il aime sa patrie , et comme il est g^n^reux en m6me temps !

Apres le diner, Eugene m'accompagna chez Valmor.

Nous y trouv&mes madame Diname et sa famille ; ct quoique Eugene se fut deja trouve dans plusieurs families d'Icara, il me parut fort embarrasse quand il se trouva place par hasard entre Gorilla el mademoiselle Dinaise , qui toutes deux semblaient rivaliser d'amitie pour lui, et qui le complimenterent sur ses leltrcs a son frere, dont je leur avals donne lecture.

De son cote, le grand-pere le complimenta sur sa galantcrie, sur son palriolisme, et sur la bonne opinion qu'il avail dcs Icariens,

— Etdes Icariennes, ajouta Gorilla.

Valmor raconta noire pelile scene du matin, ct Ton rit beaucoup quand il parla du bulor au toupet pointu qui traitait Eugene d'aristocrate.

— Puisque vous avez si bien devine tout ce qui concerne nos ecrivains et nos savants, dil le grand-pere, voyons si vous devinerez de meme ce quiregarde Tcducalion de nos jiirisconsuUes el de nos magistrals. — Parbleu, ce n'est pas difficile! repondis-je. — lie bien, reprit le vieillard , voyons !

— II en est, dis-je , de vos hommes de loi comme de tons vos savants : a dix-huit ans ou a dix-sept (car vous avez peut-6lre aussi des femmes pour avocats) — (El ce ne sont pas les moins adroits, dit Gorilla), lesjeunes gens qui veulent suivre cette profession ne sont admis qu'apres examen sur leur education elementaire. — Bien , dit le grand-pere en sourianl.

— Une fois admis, ils se consacrent pendant cinq ou six annees, dans les ecoles de droit et sous d'habiles professeurs, aux etudes speciales relatives a la legislation. — Bien 1 dit le vieillard. — Bien! repeterent tons les autres.

— lis n'apprennent pas seulement tous les codes des lois nationales, mais meme I'histoire des legislations anciennes et etrangeres.

— Bien ! bien ! s'ecria loute la compagnie en applaudissant.

— On leur enseigne la procedure comme la loi , el la pratique comme la theorie: on leur donne surlout I'habilude de bienraisonner et de n'exprimer leur opinion qu'avec prudence ; et comme ils n'ont aucun interet a tromper leurs clients, puisqu'ils sont nourris par la Republique, ils ne conseillent jamais et ne defendent jamais que les causes quileur paraissentjusles; ils ne sont jamais obliges comme autrefois de s'avilir jusqu'a fairc leur cour a des

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procureurs qu'ils meprisent, afin d'obtenir d'eux quelques mauvais proces a plaider. — Tres-bienl tres-bienl s'ecria-t-on en nant

plus fort. .

— El les avoues sont presque aussi instruits que les avocats et ne sont pas moinshonnetes... Et les huissiers memes sont remarquables par leur instruction, par leur pohtesse, et par la beaute de leur ecriture. — Tres-bien, tres-bien! secria Valmor en riant touiours davantage. , .

— Et lesjuges, cboisis parmiles avocats les plus experinienles et les plus honores, unissent la vertu a la science, et sont de dignes ministres de la justice et de la loi. Lesjuges criminels surtout . .

— Mais, dans quel pays vous croyez-vous done, mon cher \\ illiam? s'ecria Eugene en eclatantde rire. Revez-vous? 6tes-vou3 fou ? avez-vous oublie que nous sommes en Icarie, dans un pays de Communaute , ou il ne peut y avoir ni crime, ni proces, puisqu'il n'y a ni argent, ni propriete? — Bien, dit Dinaros en se Irot-

tant les mains.

— A quoi bon des codes et des lois snv la propriete, sur ia vente, sur les hypotheques, sur les lettres de change, sur les banqueroutes? 4 quoi bon un code penal, un code de procedure cnminelle, un code de procedure civile ? Tous ces enormes codes ne sonl-ils pas de mauvais livres et d'insipides romans ? — Tres- bien 1 tresbien! s'ecria Gorilla.

— Et quand tout-a-l'heure ces dames vous applaudissaient (ajouta-t-il en riant plus fort), vous n'avez pas vu, mon pauvre William, qu'elles riaient de voire bonhomie !

(Tout le monde me regardait alors d'un air malin.)

— Et moi, repondis-je, jesoutiens que c'estainsi que les hommes de loi doivent necessairement etre eleves en Icarie.... s'll y en a • mais je sais aussi bien que vous, mon cher ami le rieur, qu il ne peut pas y en avoir ; el tandis que vous vous amusiez de ma bonhomie, vous n'avez vu, ni les uns ni les autres, que je m amusais moi-m^me de voire credulile 1

Tout le monde rit alors davantage encore,

— Ainsi, continua Eugene, ces caricatures ou ces masques en robe noire, laissant voir de jolies joues fratches et rosees sous la poudre de leurs larges perruques (comme on en a vu beaucoup, mon cher William) , ces troupes de noires harpies aux doigts crochus, ces bandes de corbeaux affames, on n'en voit plus dans le paradis d'Icarie 1 . . • • v

r- Et cette armee de juges ou de bourreaux, ajoutai-je, en robe

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