‹ Voyage en IcarieChapitre 44 sur 156 · JUGEMENT EN ICARIE · texte numérisé non relu

JUGEMENT EN ICARIE

« Le rapporteur du Comite de censure expose que T...., pr6cedemment censure par I'assemblee , pour un delit avou6 par lui , sur rinforniation donnee par D...., a accuse ce dernier, en son absence, d'avoir agi mechamment.

» U ajoute que cette imputation serait deshonorante pour D.... , si elle etait meritee ; mais que I'assemblee pent se rappeler la conduite deD.... devantelle ; que personne ne I'accusa alors demechancete ; que par consequent I'accusation de T..., paralt fausse et calomnieuse , que cette calomnie, contre un citoyen qui n'a fait que son devoir, est d' autant plus grave qu'elle pourrait troubler la paix

publique et degouter los citoyens d'obeir a la loi et de rendre service auPeuple; enfin quet.... merite d'etre punis'il estcoupable.

" Le rapporteur designe ensuite rinformateur et les temoins.

» Le president les invite a paraltre a la barre, et les interroge. lis confirment le fait expose.

» L'accuse, appele lui-m6me a la barre , avoue le fait principal , en relevant seulement une legere erreur des temoins. |

» 11 declare, d'un ton ferme et penetre, que la loi est eminemment utile et juste, que D.... n'a fait que remplir le devoir d'un bon citoyen; qu'il regretle profondement d'avoir cede a un premier mouvement de contrariete , mais qu'il veut reparer sa faute en exliortant lui-meme ses concitoyens a lui faire rapplication des lois.

» Plusieurs membres prennent sa defense, sans neanmoins I'excuser entierement.

» Le rapporteur I'attaque ensuite , en reconnaissant cependant tout ce qu'avait de noble et de patriotique le repentir exprime par lui.

. Puis le president consulte I'asseniblee.

» T.... est-il coupable de calomnie? — L'assemblee repond oui, en se levant unanimement.

— Y a-t-il des circonstances attenuantes ? — Oui , a la presciue unanimite.

» Enfm le rapporteur et deux autres membres du comile de censure ayant rapidement delibere entre eux et propose, pour toute peine, la publication des debats dans le journal communal, avcc h^ nom des parlies, et la publication du jugement dans le journal provincial et dans le journal national sans aucun nom, celte proposition est unanimement adoptee par l'assemblee populaire. »

— Quoi ! dit Eugene pendant que j'embrassais la petite lectrice, c'est Vassemblee populaire qui est le tribunal 1

— Et pourquoi pas ? Est-ce que vous ne repetez pas continuellement qu'un citoyen doit etre juge par ses pairs, c'est-a-dire par ses concitoyens?

— Par tons ? — Et pourquoi pas? Est-ce qu'un tribunal de deux ou trois mille ne vaut pas mieux qu'un tribunal de deux ou trois ?

— Et l'assemblee populaire juge tous les delits ! — Oh non! nous avons d'autf es tribunaux.... Chaque ecole est un tribunal pour juger les delits d'ecole ; chaque atelier juge les delits de I'atelier ; la Representation nationale juge les delits commis dans son sein ; chaque famille s'erige en cour de justice pour juger les delits de fa-

mille.... Vous voyez que nulle part il n'y a plus de tribunaux et plus de justice, ctquenullc parties cl61inquants ne pcuvcnt aussi bien sevanter d'etre juges par lcur3 2:>airs.

Les femmes sont done jugees par des tribunaux de fcmmcs? — Et pourquoipas? Les fautes feminines commises dans I'atelier sont jugees par les compagnes de I'atelier, qui ne sont pas lesjuges lesmoinshabiles.... Pourleurs autres fautes, les femmes seraient jugees par leurs alnces dans les families.... Et si c'etait un delit grave, elles comparaitraient devant I'asseiTiblee populaire.

— Mais les femmes d'Icarie sont.... — Desanges, n'est-cepas?

— Et vos assehiblecs populaires n'ont sans doute pas souvent le plaisir d'en voir comparaitre a leur barre. — Jamais. Vous pouvez deviner m^me, ajouta Valmor, que les petites fautes commises pendant le diner commun, dans le restaurant civique, sont jugees par I'assemblee des dlneurs ; ct comme ce sont tons les citoyens de la rueetqu'ils se trouvent naturellement reunis tousles jours, ils jugentjournellement tousles pelits delits publics commis laveill© par les habitants de la rue,

— C'est tres-commode et tres-exp6ditif assurement, repris-je ; mais si beaucoup dcjugesse trouvaient ivres?...— Ivresl tu oubliesque lu paries d'Icarie!...

A tous ces tribunaux, ajoutez que chaque citoyen a le droit et le devoir de s'interposer cntre deux autres dont la discussion degenererait en dispute, et que ccux-ci devraient se separer des que le troisieme les y inviterait au nom magique de la loi.

Ajoutez aussi que quand nous avonsun diff6rend quelconque, nous avons I'habitude de choisir le pretre ou tout autre citoyen pour arhitre-amiahle-compositeur.

— Allons , s'ecria Eugene , je vois que la Discorde ct les Furies peuvent rester dans les Enfers, ou soufller leurs poisons ailleurs que cliez vous 1

— Nous avons mfeme, ajouta Dinaros, un tribunal pour les morta,

— Ah ! 3'en suis bien aise, s'ecria Eugene, car rien ne me revolts comme le triomphe du crime ; et j'ai souvent desire que les cadavres destyrans fussent exhumes, pour 6tre juges etvoues a uneeternelle infamie.

— Ce tribunal, continua Dinaros, fut institue surla proposition d'Icar. La premiere annee de notre Regeneration, la Representation nationale ordonna que tous les historiens d'Icarie se reuniralent chaque ann^e pendant un mois pour prononcer, apres discussion.

sur les points controverses deThistoire, etpourjuger leshommes et les choses du passe.

Ce tribunal historique jugea d'abord la memoire des principaux pcrsonnages icariens depuis 1772, puis celle des personnages anterieurs, puis celle des etrangers les plus c^lebres, en rechercbant toujours religieusement la verite.

— Vous avez done, lui dis-je, une biograplne officielle de tous les hommes illustres deTantiquite? — Nous avons celle de tousnos compatriotes ; mais , quoique le travail soit commence depuis cinquante ans, il n'est pas encore acheve pour tous les autres pays.

Nous avons de plus un Musee historique, veritable temple a la Justice, espece de Pantheon et de Pandemonium , oil, sur la proposition duComitede censure, la Representation nationale decerne la gloire aux anciens amis du Peuple et I'infamie aux ennerniS de rHumanite.

Vous y verrez Icar a la tSte des glorieux, etLixdox a la t^tedes infames.

— Je le verrai, s'ecria Eugene ; car j'iraisjusqu'auxEnfers pour y voir les mediants et les tyrans demasques et humilies !

Heureuse Icarie, ajouta-t-il, quidonnes enfm aux nations I'exemple de la justice ! Malhcurcuse France , ou Ton nc sait que donner cclui de Finiquite !

Cette nouvelle boutade d'Eugene fit encore beaucoup rire les jeunes gens; et le vieillard , qui craignait peut-elrc que leur gaiete ne parut moqueuse , assura mon ami Ic democrate que toute la famillc esliinait et aimait sa franchise, sa chaleur, et son enthousiasme palriotique.

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