‹ Voyage en IcarieChapitre 45 sur 156 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

Aleliep de femmes. — Roman. — Mariage.

II parait que Valmor ne pouvait rester en place, tant le pauvre garcon etait impatient d'apprendre son arr6t de la bouche de Dinaise.

II nous entretint plus d'une heure, Eugene et moi, des perfections dc sa divinite, de son amour et de son bonheur.

— Mais , s'ccria-t-il enflu , nous causons , tandis que nous de-

vrions 6tre en route ! Partons bien vite , ou nous arriverions trop tardi

Venez-vous avec nous? dit-il a Eugene. — Non , j'ai a 6crire....

— Aliens done, vous ecrirez demain : venez voir nos jolies ouvrieres dans leur atelier I — Vos ouvrieres ! s'ecria Eugene ; oh ! j'y cours ! Attcndcz-moi deux minutes, je reviens a I'instant.

Nous primes I'omnibus; et, dix minutes apres, nous entrionsa Tatclier des modistes,

Valmor nous fit entrer dansle salon des Directrices , qui dominait tout Fatelier , etd'oiinous pouvions tout apercevoirsansetre apergus.

Quelle vue! Deux niille cinq cents jeunes femmes travaillant dans un seul atelier , les unes assises, les autres debout, presque toutes charmantes, avec de beaux cheveux rcleves sur leurs tetes ou tombant en bouclcs sur leurs epaules, toutes portant d'elegants tabliers sur leurs robes elegantes ! Entre leurs mains la sole et le velours aux couleurs eclatantes , les dentelies et les rubans , les fleurs et les plumes, les superbes chapeaux et les gracicux bonnets 1

C'etaient des ouvrieres aussi instruites que les femmes les mieux elevees des autres pays; c'etaient autant d'artistes a qui I'habitude du dessin donnait un gout exquis ; c'etaient les fillcs et les femmes de tons les citoyens , travaillant dans I'atelier de la Republique pour embellir leurs concitoyenncs ou plutot leurs socurs.

Valmor nous montra I'une des fdles du premier magistrat de la capitale , plus loin la femme du president de la Republique ; tout pres de nous sa soeur et celle de mademoiselle Dinaise, sans qu'il vint jamais a la pensee d'aucune d'elles qu'elle pouvait etre superieure a aucune de ses compagnes.

Aussi, comme tout etait dispose pour la commodite et I'agrement de cette jeunesse feminine, la fleur de la nation! Quelles jolies decorations presentait I'atelier partout ! Quel doux parfuni s'y faisait sentir I Quelle delicieuse harmonie s'y faisait entendre de temps en temps ! Tout annongait un Peuple adorateur des femmes, une Republique plus attentive pour le plaisir de ses filles que pour iebonheur de ses autres enfants.

L'une des Directrices nous expliqua la loi de I'atelier, son reglement special delibere par des ouvrieres, les elections de tons leurs chefs faites aussi par elles-m6mes , la division du travail et

la distribution des travailleuses : on aurait dit I'armee la mieux disciplinee !

Une autre nous raconta que la mode ne variait jamais, qu'il n'y avail qu'iin certain nombre de formes differenles pour les chapeaux, les toques, les turbans ct les bonnets ; que le modele de chacune de ces formes avait ete choisi et arrele par une commission dc modistes, de peintres, etc., et que chaque coiffure etait tellenientcombineequ'ellepouvait so retrecir ou s'elargir a volonte et convenir a presque toutes les t6tes sans qu'il fut necessaire de prendre la mesure de chacune d'elles.

La Republique voulant que chaque chose se fasse le plus rapidement possible, chaque chapeau , par exemple, est combm6 de maniere a se partager regulierement en un grand nombre dc pieces, qui toutes se fabriquent en masses enormes a la mecanique, en sorte que chaque ouvriere n'a plus qu'a coudre et attacher ces pieces, et pent achever un chapeau en quelques minutes.

L'habitude qu'a chaque ouvriere de faire toujours la merae chose double encore la rapidite du travail en y joignant la perfection,

Les plus elegantes parures de tete naissent par miUiers chaque matin entre les mains de leurs jolies creatrices, comme les fleurs aux rayons du soleil et au souffle du zephyr.

Quoique le reglement prescrive le silence pendant la premiere heure, ahn que les chefs puissent donner leurs instructions a toutes et leurs legons aux apprenties, celui qui regnait etait si profond que j'en fus etonne, bienqueje fusse convaincu depuis long-temps que la langue des femmes rassemblees n'est pas plus active que ccllc des hommes reunis, et qu'elles savent garder le silence et memo un secret aussi bien que leurs injustes accusateurs.

Mais je tressaillis quand, a la derniere des dix heures sonnantes, ces deux mille cinq centsjoUesbouches s'ouvrirent pour entonncr un hymne magnifique, et seulement trop court, en I'honneur du bon Icar, qui avait recommande le culte des femmes a ses compatriotes, comme celui des divinites d'oii dependait leur bonheur. Au milieu de toutes ces voix, il me sembla distinguer celle de mademoiselle Dinaise, et j'aurais ete persuade que c'etait la sienne si je n'avais pas su qu'ellc etait ailleurs.

Puis, plusieurs voix chantereiit une chanson pleine de grSce ct d'esprit sur les plaisirs de I'atelier, dont je regrette bien de ne pas merappeler lejoyeux refrain, que I'atelier tout entier repetait avcc la plus charmaute gaiete.

Cctte heure de chant passa comme un eclair, ct fit place encore au Silence, pendant lequel nous ne pouvions nous lasser d'admiier Tordre au milieu du mouvement des chefs qui parcouraient tous ies rangs.

J'aurais bien voulu voir I'heure des causeries entre Ies deux mille cinq cents voisines !.... J'aurais bien voulu voir aussi lesjoUes ouvrieres deposer leurs jolis tabliers, cacher de nouveau leurs jolies tetessous leurs jolis chapeaux a voiles, et remonterdans Ies omnibus qui devaient Ies rendre aux divers quarliers de la ville

J'aurais voulu voir aussi Ies balimenls accessoires, rimmense magasin des etoffes et autres nialieres necessaires a I'atelier, el Timmense magasin des chapeaux, bonnets, et autres ouvrages ache-

ves Mais VaUnor etait oblige de partir, et nous sorlunes avec

lui, quoique la directrice nous invilat a rester.

— Tous Ies ateliers de femmes (nous dit Valinor en nous quittant), ceux des couturieres, des ileuristes, des lingercs, des blanchisseuses, etc., ressemblent a pcu pres a celui-ci : c'est comme si vous Ies aviez tous vus.

— Non, non 1 s'ecria Eugene, je voudrais Ies voir tous et toujours! Et pendant le retour, quoique je partageasse son admiration

pour la galanterie des leadens, son enthousiasme me fit souvent eclater de rire.

En rentrant a I'hotel, je trouvai le billet suivant : « Nous aurons, a quatre heures, le oui si desire. Venez, venez J c'est ni^^i qui veux vous I'annoncer.

» Gorilla. ■>

Quelle ne fut done pas ma surprise quand, deux heures aprcs, je recus cet autre billet, sans signature, raais dans lequel je reconnus I'ecriture de Valmor.

« Ne viens pas... demain matin, a cinq heures, trouve-toi a I'entree du jardin du Nord. »

Pourquoi ce changement, ce nouveau rcndez-vous, ce lieu, cette heure? Je n'y liens pas... Allons toujoursl

Je courus chcz Gorilla. « lis ne sont pas visiblcs. »

Je courus chez madame Diname. « lis viennent dc partir pour la cainpaijne. >>

luquict, trouble, ue sachant ou porter mes inquietudes cl mcs

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