‹ Voyage en IcarieChapitre 46 sur 156 · ROMAN SUR LE MARIAGE · texte numérisé non relu

ROMAN SUR LE MARIAGE

pas , j'allai macliinalement devant moi , et je me trouvai, sans nrrerv apercevoir , au bord d'un ruisseau, dans une des grandes prome nades d'lcara. Trouvant un siege dans un reduit isole , et desirant m'y reposer un moment, je voulus commencer la lecture d'un rowan que Gorilla m'avait prete ; mais cette lecture m'interessa si vivenientquejedevorai le petit livre, et ne m'arretai qu'a son dernier mot. Tableaux, recits, anecdotes, style, tout en etait charmant.

11 est vrai que le sujet etait extremement interessant par luimeme : c'etait le mariaye , son bonheur ou son malheur, les qualites necessaires aux e^^oux et leurs devoirs pour etre heureux, les inconvenients et les desastres qui resultent de chacun de leurs defauts. Vous pouvezdeviner que de peintures gracieuses, que d'historiettes piquantes, que de legons utiles, pouvaient sortir d'un pared sujet 1

C't'tait , quant au mariage , le plus charmant traite d'education morale pour les jeunes gens , pour les epoux et pour les pereset meres.

Aussi ce roman avait-il ete couronne par la Representation nationale ; tous les ecrivains nationaux avaient ete appeles a presenter leurs projets , tous les citoyens invites a presenter les leurs, et celui-ci avait ete couronne entre un grand nombre d'autres.

Je regrette de ne pouvoir en donner I'analyse ; mais le recit est si serre queje nepourrais Tanalyser; etj'aime mieux me boruer a quelques reflexions que de mutiler une si charmante composition.

Je commencerai par deux observations capitales : la premiere, c'est que d'apres le systeme de la Communaute, les dots eliml aussi inconnues en Icarie que les successions, les jeunes gens et leurs families ne peuvent jamais considerer la fortune pour le mariage.et ne recherchent que les qualites personnelles ; la seconde, c'est que tous les gargons et toutes les filles etant egalement bien eleves , tous pourraient faire egalement de bons epoux quand m6mc on formerait les couples par la voie du sort.

Mais lesjeanes Icariens, considerant le mariage comme le paradis ou I'enfer de cette vie; n'acceptent un epoux que quand ils le connaissent parfaitement ; et, pour le bien connaltre , ils se frequentent pendant six mois au moins, et souvent des leur enfance et peniant long-temps, puisque la jeune Glle ne se marie pasavant dix-huitans, et le jeune homme avant vingt.

Pour que les jeunes lilies puissent bien etudier le caractere de leurs fiiturs epoux, on leur laisse une entiere liberte de converser el de oc prymcncr avec les gargons de leur fige, mais toujours sous

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les yeux de leurs m^res, a la promenade comme au sabn. L'^ducaiion inspire tellement aux homines le respect des femmes el leur endonne tellement Thabitude, Topinion publique serait si severe centre une faiblesse, que deux jeunes gens qui s'aiment pourraient sans danger se trouver seuls : mais , outre I'extreme vigilance de la mere, de la famille et du public entier, outre la difticulte materielle presque insurmontable d'eviter des yeux humains, lYklucalion fait regarder comme un crime a la jeune fillc de fiiir Vail de sa aiere ou d'avoir pour elle aucun secret. Le jeune gargon n'a pas nioins de confiance en son pere.

La mere ou le pere connaissant toujours les premiers sentiments de son enfant et les sentiments qu'un autre enfant peut avoir pour le sien, la frequentalion qui ne conviendrait pas serait arr^tee des sa naissance.

Du reste, les peres et meres n'ont jamais d'inter6t personnel a s'opposer au mariage qui plait a leur enfant, ni surtout a lui imposer celui qui lui deplatt , tandis que les enfants sont habitues a ecouter les conseils de leurs parents comme ceux de leurs dieux tutelaires.

Des qu'il est question du mariage pour une jeune fille ou pour un jeune homme , on lui enseigne tons les devoirs, toutcs les obligations qu'il impose ; et ce sont surtout les peres et meres qui se chargent de cet enseignement , auquel concourent les livres, les pretres et les prelresses.

Les epoux saventdonc parfaitement qu'ils s'associent pour la vie, qu'ils se donnent Tun a I'autre sans reserve , que lout doit elre commun entre eux , la peine el le plaisir , el que le bonheur de chacun d'eux depend de son epoux : chacun d'eux s'engage bien volontairement , et en parlaite comiaissance de cause , a rcmpiir tous ces devoirs.

Mais a quoi bon parler de devoirs a des epoux qui s'estimcnt et qui s'aiment ? Toutes les precautions prises pour qu'ils s'aiment toujours , leur education, I'instruction de la femme qui la rend capable de parler de tout avec son mari etde I'accompagner partout , leur vie de famille, I'affection des nouveaux parents, leur amour mutuel, I'activite d'une existence laboricuse et sans oisivete, surtout le bonheur dont la Republique et la Communaule les font jouir, ne valcntils pas mieux que tous les sermons et toutes les recommafldations des lois pour garantir raccomplissemenl de leurs devoirs ! Et le chefd'oeuvre de I'organisation sociale donnee par Icar a son pays* n'est-ce pas d'avoir rendu tous les epoux vertueux sans efforts? La verlu leur est si facile qu'on ne peut m^me pas les appeler vef-

SUR LE MABIAGE. U1

Uieux ; car ce litre doit Stre la recompense de I'infbrtun^e qui, uniquement par devoir et pour rester fidele a un tyran deteste, resiste a I'liomme dont radoration a captive son coeur : une Icarienne aurait autant de peine a traliir son epoux bien-aime que cette malheureuse a de peine a desesperer un amant cheri ; et ricarienne est assez modeste pourse contenter d'etre heureuse sans disputer a Tautre la recompense meritee par la vertu.

Si, cependant, par hasard, le bonheur semblait vouloir s'eloigner du menage, ce serai t alors que les parents, qui ne pourraient manquerdes'enapercevoir, invoqueraientle devoir, ouplutotlaraison, la sagesse, pour convaincre 1 epoux malheureux ou chacund'eux, que leur veritable inter ^t est de se resigner a leur sort et de supporter mutuellement leurs defauts, comme une mere supporte ceus de son enfant sans cesser de I'aimer. C'est alors aussi que le pretre ou la pretresse vient quelquefois joindre I'autorite de sa parole aux tendres exhortations de la famille pour encourager les epoux a chercher leur bonheur ou du moins la paix dans la vertu.

Le roman qui m'a fait tant de plaisir contient a ce sujet deux charmants portraits : I'un, d'une femme malheureuse qui conquiert I'affection de son epoux et retrouve le bonheur a force de patience, de douceur et d'adresse ; I'autre, d'une femme malheureuse aussi, qui decuple son malheur en s'abandonnant a la vengeance.

Aussi le petit nombre d'epoux qui ne trouvent pas le bonheur dans leur union sont assez raisonnables pour ne jamais manquer a leurs engagements et a leurs devoirs enversla Republique, qui leur offre le divorce quand leurs families lejugent indispensable, et qui leur permet de chercher dans une nouvelle association conjugale le bonheur que leur refusait la premiere.

Considcrant le manage et la fidehte conjugale comme la base de I'ordre dans les families et dans la nation , donnant a chacun une excellente education, une existence assuree pour sa famille et pour lui, toute facilite de se marier et le remede du divorce, la Republique fletrit le celibat volontaire, comme un acte d'ingratitude et comme un etat suspect, et declare que le concubinage el Vadultere sont des crimes sans excuse; et cette declaration suffit, sans que des pieces soient necessaires, parce que I'education habitue a regarder ces crimes avec horreur, et que I'opinion publique serait sans pitie pour les criminels.

Du resle la Republique a tout dispose pour que le concubinage

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et raduUere fussenl materiellement impossibles ; car, avcc la vie de famiKc et Ja compositR)n des villes, oil I'adullere pourrait-il trouvcr un asile?

Aussi, le roman dont j'ai parle fait-il une peinture effroyable des difficullcs, des angoisses, des remords et de la proscription gcnerale auxquels se trouve exposee une malheureuse femme qui s'est laisse s6duire.

Mais cette peinture paralt aujourd'hui purement imaginaire ; car, si I'on a pu voir encore quelques rares divorces dans les dernieres annees , depuisviqgt ans on n'a pas vu, dit-on, une seule femme coupablc d'infraction a la loi.

Et I'opinion n'imite pas ici Tinjuste et cruelle inconsequence des temps anciens et des aulres pays qui, indulgents pour le seducteur, ne se montraient et ne se montrent impitoyables que pour sa victime ; c'est au contraire contre le principal coupable que I'opinion et la loi sont doublement inflexibles : seduire une fiUe en lui promeltant de I'epouser , violer ensuite sa promesse , la tromper ct I'abandonner, serait, contre elle, sa famille et la Republique , une trahison, unvol, un assassinat, un crime plus odieux que tousccs crimes n'etaient autrefois ici et ne sont encore ailleurs. Au lieu de trouver des admirateurs de son adresse , il ne rencontrerait que du mepris et des imprecations, Au lieu de triompher el de rire impunement des larmes et du desespoir desavictime, il verrait quelque pitie pour celle-ci et rexcommunication universelle pour lui.

Rien n'est plus effrayant encore que le tableau que fait mon roman du seducteur d'une femme mariec , poursuivi par I'execralion publique, traite d'assassin par toutes les femmes, de voleur par tous les maris et d'ennemi par toutes les families.

Une veuve coquette, qui se fait un plaisir d'enflammer les passions de quelques jeunes gens et qui trouve le souverain bonheur a voir le cadavre de I'un d'eux qui s'est tue d'amour a ses pieds, y figure egalement pour etre repoussee do partout comme une incendiaire et une cmpoisonneuse.

Mais quelque charme que le talent de I'auteur ait repandu dans ses portraits , d'une inestimable moralite , leur but se trouve si completemcnlatteintqu'onne pourrait plus aujourd'hui leur trouver d'originaux ; car, dans toute I'lcarie, on ne pourrait ciler ua exemple d'aduUerc ou dc concubinage, menie defaiblesse.

Le rapt est inconnu ; car comment le ravisseur pourrait-il en-

D^SESPOm AMOUREUX. 1^3'

lever sa proic? La seduction mc^me est prcsquc impraticable ; car que pourraiL offrir le seducteur ?

Plus de ces scundaleux proces en dcsaveu de paternite, en nullite de mariage pour cause d'iiiipuissance, en divorce pour mauvais traitcmenls corporcls : un mari qui baltrait sa femme ssrait un monstre que les femmes lapideraient ou mcttraient ^n morceaux!

La nouvelle langue n'a pas meme de mots pour ravorlement, rinfanticide et I'exposition d'un enfant nouveau-ne, tant ces horreurs paraissent impossibles 1

Plus d'empoisonnements d'une epousc par son epoux 1

Plus de galanteries perfides, plus de jalousies perturbatrices, plus de duels I

II n'y a plus en Icarie que des filles chastes, des gargons rcspcctueux et des epoux fideles et respectes, jouissant d'une fclicite dont mon roman fait , d'apres nature , le plus ravissant tableau , en montrant que, de tous Ics peuples de la terre, anciens et mrvdernes, le pcuple icarien est certainemont celui qui jouitle plus con.plijtement de toulcs les delices que la nature a placees dans I'amour.

Et , je suis oblige de le reconnaitre , toutes ces merveilles sont I'effet de la Republique et de la Communaute.

Et, comme Eugene , je me sens dispose a m'ecrier : Heureuse fcariel heureuse Icarie I

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