CHAPITRE XIX
Agriculture. (Suite.) — Commerce.
Avantde dejeuner, pendant que Valmor ^crivait a sa soeur, M. Mirol me fit voir les tableaux et les plans qui tapissaieut les murs de sa bibliotheque.
L'un etait un grand pian imprime de la commune, la ville communale au centre a peu pres , entouree de villages , avec Tindication de toutes les fermes , des routes et des cliemins, des rivieres et des montagnes.
M. Mirol me fit remarquer des fermes ou il n'y avait que des vignes, d'autres ou il n'y avait que du ble ; plusieurs exploitations de mines, et plusieurs grandes manufactures. II me parla beaucoup d'une fabrique tres-curieuse , a une lieue de sa ferme , qu'il me proposa d'aller visiter apres dejeuner.
Un autre tableau etait Vinventaire ou 4tat de la ferme, indiquant tout ce qui s'y trouvait.
Un troisi^me, dont j'admirai beaucoup I'^crilure, faiteparl'un des copistes nationaux, etait une statistique de la ferme, indiquant tout ce qu'elle avait produit I'annee precedente , ce qui avait ete conserve pour la consommation du fermier, et ce qui avait ete verse dans les magasins nationaux : je fus emerveille de I'enormite des produits, et je compris parfaitement comment I'agriculture pouvait donner a la Republique tout ce qui etait necessaire pour nourrir, vetir, loger et meubler splendidement tons les citoyens.
Un autre tableau conlenait la lists des produits demand^s par ?a Republique pour I'annee courante ; et, dans cette lisle , M. Mirol
me fit remarquer qu'on lui demandait moins d'un produit, plus d'un autre, et quelque essai d'une production nouvelle.
II m'expliqua ensuite comment les produits etaient transportes dans les magasins de la Republique, quelques-uns par ses chariots, d'autres par les chariots nationaux. Quant aux legumes, a la volaillc, au laitage, aux fruits, qui doivent se transporter chaque jour a la ville, chaque fermier a des paniers et les vases n^cessaires, et les dispose, a des heures fixees , sur le bord du chemin , oil diverses voitures nationales convenablement disposees viennent les prendre pour les porter en ville.
La fabrique que nous all&mes visiter 6tait une faiencerie , sltuee sur une veine de terre qu'on ne trouve nulle part ailleurs , a une demi-lieue de la ville communale.
On y fabrique de la faience pour toute la Republique ; et presque toute la population de la ville communale y est employee, amenee et ramenee chaque jour en cinq minutes sur un chemin de fer. — Que d'ateliers differents ! que de machines ! quel mouvementl quelle activite 1 quels magasins pour reccvoir momentanement les vases fabriques ! quel mouvement pour I'emballage! que de voitures pour le transport dans toutes les communes de la Republique I Nous aurions passe la la journee entiere que nous n'aurions pas eu le temps de tout voir et de tout admirer.
— Je vois, dis-je en revenant, que vous n'avez pas besoin du
— He non sans doute, repondit Valmor : c'est la Republique qui demande a chaque Commune la production agricole et induslrielle qui convient le mieux a la nature de son terrain et a sa situation ; et c'est la Republique qui emporte de chaque Commune son superflu pour le dislribuer a d'autres, et qui lui apporle ce qui lui manque en le prenant a toutes celles qui le produisent.
C'est Pechange, ou plutot le partage et la distribution des produits ; et personne ne pourrait le faire aussi bien que la Republique.
Suppose en effet un riche et habile negociant, une puissante compagnie, qui fait le commerce d'echange entre deux Communes, ouentre deux Provinces, ou entre deux Pays, achetant a chacun ses produits surabondauts et lui vendant ceux qui lui manquent.
Tu congois que la Republique pent faire la meme chose et bien mieux encore, parce que lous ies negociants reunis ne pourraient
jamais avoir sa puissance, son unite, et surtout la coop6ration ct I'appui volonlaire du peuple entier.
Tons les moyens de transport necessaires, chariots et chevaux , voitures a vapeur et chemins de fer, bateaux et canaux, etc., etc., elle les a!
Voituriers, bateliers, agents de toute espece, elle les a , et tout devoues, puisqu'elle les nourrit et les loge magnifiquement I
Ses voitures vont souvent, sans s'arrSter, d'un bout du pays a I'aulre ; maisses conducteurs et ses chevaux ne sortent pas du territoire de leur Commune ou de leur Province, et sonf'remplaces par d'autres !
Quelle rapidite 1 et jamais la voiture qui part pleine ne revient ■vide!
Vois aussi I'emmagasinement ! Chaque Commune a ses magasins communaux, oil Ton met d'abord la portion de tous ses produits necessaire a sa consommation ; des depdts provinciaux et des depdts nationaux, qui regoivent Texcedant pour etre transports dans d'autres Communes et d'autres Provinces ou en Pays etrangers.
Quant a la prevoyance et a tous les moyens de prevenir la disette, qui pourrait en avoir autant qu'elle 1 Qui pourrait , comme elle, connaitre les accidents qui menacent les recoltcs, les besoins de chaque Province, et ce qu'il faut demander a chacune dans I'interet des autres !
Qui pourrait aussi rivaliser de puissance pour faire le commerce exterieur? Ce n'est pas avec les particuliers qu'elle traite, c'est avec les gouvernements etrangers eux-memes, du moins avec tous ceux qui sont ses allies. Elle examine d'abord quels sont les produits qu'elle doit exporter et quels sont ceux qu'elle doit importer: c'est le peuple lui-meme ou ses Representants qui decidenl la question ; et c'est ensuite le Gouvernement qui negocie I'echange.
Et la Republique se garde bien de faire cultiver ou fabriquer ce qu'elle peut avoir facilement d'un autre pays, si son agriculture et son Industrie peuvent etre employees plus utilement a d'autres produits.
Tu congois encore I'economle et les avantages qui doivent resulter de la pour le bonheur du Peuple !
Le soir , la conversation roula sur les plaisirs de la campagne compares a ceux de la ville.
— Jenesaispas, dis-je, si les citadins sont plus ou moins heureuxque les campagnards ; mais ce que je vois avec admiration, c'est qu'il est difficile d'etre aussi heureux que les uns et qu'il mo
paraU impossible d'avoir plus de bonheur que les autres. S'il vivait aujourd'hui, au lieu de dire : 0 fortunatos nimiiim sua si bona n6~ rint, agricolas * (car vous savez mieux le latin que moi ) , le poete romain dirait : Heureux les laboureurs, puisqu'lls savent apprecier toute leur felicite !
— Vous avezraison, reponditM. Mirol : aussi, je neregrette ni le palais que j'avais en ville autrefois, ni le chateau de mon comte, ni mon pare, ni ma chasse, ni meme ma loge a rOp6ra ; et si vous voulez vous lever demain avant quatre heures, je vous menerai vers le grand chene, sur le sommet du coteau, pour contempler le lever du soleil ; et vous verrez que notre spectacle du matin vaut bien les spectacles du soir dans les villes I