‹ Voyage en IcarieChapitre 51 sur 156 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Religion.

Un quart-d'heure avant le jour, nous etions sur la montagne, M. Mirol , Valmor et moi.

— Quelle magnificence , m'^criai-je , precede I'apparilion du Soleil ! comme la belle Venus elle-m6me disparait devant lui aprfes avoir brille pour guider le berger ! que VAurore est charmante 1 que la riante imagination des Grecs semble avoir eu raison d'en faire une jeune Deesse aux joues vermeilles et aux doigts de rose, semant autour d'elle la rosee, les fleurs et les parfums, colorant les nuages legers de son pinceau trempe dans les mille nuances du rouge le plus gracieux, annongant I'arrivee de son maitre, ouvrant enfm les immenses portes du ciel pour le laisser passer !

II approche, sans paraltre encore ; et deja ses puissants rayons ^clairent, echauffent et raniment les plantes qui reverdissent et se redressent aidees par le doux souffle du zephyr, les fleurs qui rouvrent leurs odorants calices , les oiseaux qui temoignent leur reconnaissance et leur joie par leurs concerts, et les travailleurs qui se repandent gaiement dans la campagne reveillee !

Enfin le voila, entoure de feux et de lumiere, eclipsant tout autour de lui , illuminant le ciel et la terre , eblouissant I'ceil assez temeraire pour oser fixer sa splendeur et son eclat 1

Voyez comme il s'elance pour parcourir majestueusement I'im-

• Trop heureux les habitants de la campagne s'ils connaissaient leur bonlieurJ

mense voute circulaire dcs cieux d'azur, sur son char etincelant , tralae par quatre rapides et superbes coursiers , escorle par les Heures, et r^pandant partout des torrents de chaleur, de lumiere et de vie !

C'est le pere, le bienfaiteur, le dieu de la nature, recevant presque partout les hommages de ses creatures et I'adoralion des mortels!...

— . Et tout cela n'est qu'illusion et mcnsonge , s'ecria Valmor en poussant un long soupir, comme le bonheur sur cette terre ! Ce soleil, que ton imagination fait si rapide et si gen^reux, n'est qu'une petite lampe ou qu'un petit poele immobile, attache a son poste pour 6clairer et echauffer notre petite terre et quelques autres atomes tournant autour de lui , ^ c6t6 de milliards d'aulres soleils et d'autres terres dont chacun a sa place et son emploi dans Vatelier de runivers.

C'est cet univers qu'il faut admirer, cet atelier 6ternel en dur^e, immense en espace , sans commencement et sans fin , sans limite en longueur, en largeur et en hauteur, ou fourmillent d'innombrables armees d'ouvriers de toute taille et de toute espece autour d'mnombrables machines suspendues et entassees sans desordre, dont les unes , infinies en volume , en poids , en vitesse et en puissance, sont des millions de fois plus grosses que la Terre et cependant volent des milliers de fois plus vile qu'un boulet de canon ; tandis que d'autres creatures, infinies en delicatesse etentenuite, sont des millions de fois plus petites que le plus imperceptible ciron.

Valmor nous paraissant transport^ d'enthousiasme , nous nous gardSmes bien de I'interrompre ; et je regrette vivement do ne pouvoir rappeler qu'imparfaitement ses paroles.

— Et Ton a pu croire, continua-t-il , que ce soleil , cette petite lampe, ce petit poele, etait un Dieu ! f

Tous ces innombrables soleils seraient doncautant de Dicux?. Mais qui les aurait crees , cesDieux ? qui les gouvernerait? qui aurait cre6 leurs empires et leurssujets?

Car je ne puis concevoir une Terre qui n'ait pas et6creee, un Dieu qui ne soit pas un Createur ou un Pere f

J'ai done besoin de croire a un Dieu unique, Createur, P6re, Architecte de tout le reste de I'univers.

Et d'un autre cote , quel est cet Architecte qui a dessine le plan de cet univers et qui I'a construit ? Oil a-t -il pris les materiauxet

les ouvriers? Comment a-t-il eu la puissance decreer ces prodigieuses machines et de fabriquer ces merveilleux ouvrages?

Pourquoi, dans quel but, pour qui a-t-il cree tant de machines etdemerveilles?

Et ce Createur, cet Architecte, ce Pere des Dieux et des hommes, qui I'a cree Iui-m6me ? quel est son pere? quand, ou, comment, de quoi est-il ne?

Comment comprendre la toute-puissance, I'eternite, Tinfini? et cependant comment comprendre aussi des limites a I'espace eta la duree, le commencement et la fin de Tunivers, des bornes au possible et a I'impossible ?

N'y aurait-il done pas de Dieu ? La matiere existerait-elle par elle-meme et de toute eternite? Cette puissance infinie, cet ordre si admirable qui suppose rintelligence et la prevoyance infinies d'un infiniment habile Ouvrier, toutes les merveilles de I'organisation minerale , vegetale et animale ne seraient-ils qu'une qualite de la matiere?

Le plumage si varie des oiseaux , la merveillcuse structure de I'oeil, la forme si gracieuse de la bouche, toutes les admirables parties de I'admirable machine humaine se formeraient-ils comme lessels et les cristaux?

Mais comment concevoir les merveilles de la cristallisation ellem6me plus facilement que I'existence d'un Dieu ? Et m^me, n'est-ce pas une pure question de mots ? car cette qualite de la matiere n'aurait-elle pas alors tous les attributs qu'on donne a la Divinite, la toute-puissance , Tinfini , I'eternite ? Cette qualite , ou bien la matiere, ne serait-el'.e pas ce qu'on veut exprimer par les expressions trop vagues et trop indefinies , Dieu, Divinite, Nature, Eire supreme ?

Pourmoi, la. Divinite est cette cause premiere dont je vols les effets , a qui je prete une figure humaine afm de mieux la comprendre et de pouvoir plus facilement en parler, mais dont,avec mes sens restreints et mon organisation imparfaite, je ne puis apercevoir et connattre ni la forme ni I'essence.

Je m'incline devant elle, sentant profondement mon imperfection et mon inferiorite. Je comprends qu'il me manque un sens, comme au sourd ou a I'aveugle, pour I'entendre ou I'apercevoir ; et quand ma faible raison s'obstine trop a vouloir percer ces mysteres, je sensqu'elle s'obscurcit et tombe en demence, comme ma faible vue s'eblouit et me fait tomber en verlige quand elle s'opiniStre a fixer I'eclat du soleil.

J'admire ses merveilles ! Quelquefois je trouve partout des sujets

d'admiration, meme dans la fange et la boue d'oii s'elancent des milliers d'^tres vivants ou vegetants ; et quelquefois je n'admire plus rien, ou plutot je ne m'etonne plus de rien, pret a decouvrir de plus grandes merveilles encore.

Je me sens enclin a benir sa bonte (si je puis me servir en parlant d'elle d'une expression qui s'applique ordinairementa I'homme), sans pouvoir pourtant m'expliquer pourquoi celte Divinite toutepuissante condamne I'innocent enfant a payer par d'atroces douleurs les dents qui lui sont necessaires, ni pourquoi cette m6me Divinite me rend si malheureux aujourd'hui, moi qui ne liais personne, qui n'ai jamais fait de mal a personne , qui cheris tous mes semblables, et qui ne les distingue dans mon amour que par une tendresse plus vive pour mes parents et mes amis I Pourquoi me fait-elle tant souffrir aujourd'hui?

(J'ai cru qu'il ne pourrait continuer, tant son coeur paraissait alors oppresse.)

Je voudrais croire a sa justice dans une autre vie , a ses recompenses 6ternelles pour les bons et a ses punitions pour les mechants; car, pour ne pas I'accuser , j'ai quelquefois besoin d'esperer que les malheurs des opprimes seront compenses par une felicite d'une autre espece, et que I'insolent triomphe des oppresseurs sera change en humiliation et en souffrance ; j'ai besoin d'esperer que les tyrans seront punis, sans desirer pourtant contre eux un chStiment sans fin.

Et sije parle des tyrans, ce n'est que pour les autres Peuples ; car nous avons mieux fait que de les maudire et de les condamner ; nous les avons a jamais chasses de chez nous, sansattendre une autre vie pour faire le bonheur des hommes.

J'ai souvent duplaisira croire que I'dme est ur« emanation divine, quand je considere la puissance de la raison, '•^intelligence et du genie deposes dans une si petite tete et dans un si faible corps.

J'aime a croire que I'&me est immortelle; car je ne vois dans la nature que des transformations sans aneantissement , etjenepuis supporter I'idee qu'une creature si belle, si parfaite, siangelique.,..

Son emotion I'empechant d'achever, il cacha sa figure avec ses mains.

Alors levieillard, pour distraire la douleur desonjeune ami, nous prit tous deux sous le bras et nous emmena visiter une grotte delicieuse qui se trouvait a quelques pas plus loin, de I'autre cote, sur le penchant de la colline.

— Avez-vous des materialistes en Icarie? lui demandai-je pour i'exciter. — Oui, quelques-uns.

— Et vous Ics souffrez? — Comment, nous les souffrons ! Et quel mal leur opinion peut-elle faire quand tout est regie par les lois et quand ils obeissent aux lois? Quelle importance pent avoir une opinion religieuse quelconque de quelques individus , quand la nation entiereest heureuse? Et d'ailleurs nos opinions ne sont-elles pas indopendanles de notre volonle ? Es-tu libre de croire ou de ne pas croire? La croyance ne doit-elle pas etre respectee comme les gouts? Trop long-temps nos ancetresont ete superstitieux, fanatiques, intoleranls, persecuteurs et sanguinaires I Trop long-temps la religion, invoquee comme le salut des hommes, en a ete le fleaul Les supplices et la guerre ne seraient-ils pas aussi absurdes entre des opinions diverses qu'ils le seraient entre ceux qui preferent la groseille a la fraise et ceux qui preferent la fraise a la groseille ? Persecuter les materialistes ne scrait-ce pas un acte d'injusdce , d'oppression, de barbaric, de demence et de rage, tout aussi bien que si Ton proscrivait ceux qui sont d'avis de la minorite dans des milliers de questions d'astronomie , de medecine et d'autres sciences ?

— Vous avez done plusieurs secies religieuses ? — Oui : et pulsque nous sommes sur ce sujet qui t'interesse beaucoup, si j'en juge paries questions que tu m'adresses tons les jours, je vais t'expliquer notre systeme religieux, si tu le desires et si mon venerable ami le permet.

. — Parlez, parlez, r^pondlmes-nous en mSme temps.

— Eh bien, ecoute ! car c'est ici I'un des chefs-d'oeuvre de notre bon et divin Icar, qui menagea prudemment et patiemment les esprits jusqu'a ce qu'il les eut amenes universellement a son opinion. Ce que je vais te dire est done, comme toutes nos mstitutions, Touvrage du People entier. Maintenant, ecoute bien 1 car ici, comme presque en tout, nous avons fait une revolution radicale , et nous avons tout reconstruit a neuf, en consequence du principe de la Communaute.

Nous avons d'abord remplace les expressions Dieu, Divinite, Religio7i, Eglise, Pr^tre, par des expressions nouvelles et si parfaitement definies qu'elles ne peuvent donner lieu a aucune equivoque.

En second lieu, ici encore, comme en tout, Veducation est la base du systeme entier. Jusqu'a seize et dix-sept ans les enfants n'entendcnt pas parler religion et ne sont enregimentes sous aucune

no RELIGION.

banniere religieuse. La loi ne permet ni aux parents ni aux etrangers de les influencer avant I'age de raison. Ce n'est qu'a cet Sge, a seize et dix-sept ans, quand leur education generale est presque achevee, que le professeur de philosophie, et non le pretre , leur expose, pendant un an , tous les systemes religieux et toutes les opiniohs religieuses sans exception.

— Mais quel est done lefrein des enfants etdes jetmes gens? — De quel frein parles-tu ? Pourquoi un frein ? Autrefois ce frein

pouvait leur 6tre n6cessaire : mais aujourd'hui , je ne dis pas quel crime, mais quel mal un enfant pourrait-il faire? La garantie de sa bonne conduite n'est-elle pas dans son education , dans la sollicitude affectueuse de ses instituteurs , dans la tendresse eclairee de ses parents , et dans le bonheur dont on le fait jouir? Demande a notre venerable ami si Ton trouve I'occasion de faire un reproche grave aux enfants d'Icarie !

A dix-sept ou dix-huit ans , chacun adopte , en parfaite connaissance de cause , ['opinion qui lui paralt la meilleure , et choisit librement la religion qui lui convient. Quelle que soit sa croyance , on la respecte ; quel que soit son culte, on le lui permet ; et des qu'une secte est assez nombreuse pour avoir un temple et un pr6- Ire, la R^publique lui donne I'uu et I'autre.

Ne va pas croire cependant que les sectes soient nombreuses : en religion , comme en politique , comme en morale , comme en tout, la verite, sinon absolue, au moins relative, est une, et notre Republique marche vers Vunite en fait de religion comme en toute autre chose, parce que I'inQuence de I'education , de la raison , de la discussion, am6ne naturellement chacun a I'opinion des plus 6claires , qui devient I'opinion universelle. Peut-6tre, probablement m6me, jmodifierons-nous nos opinions religieuses, comme nous les avons modifiees deja et comme nous modifierons certainement nos opinions scientifiques et industrielles : mais, pour le present et depuis cinquante ans, les sectes sont rares parmi nous, les sectaires sont tres-peu nombreux, et I'on pent dire que runiversalite des Icariens a la mfime croyance religieuse. — Et quelle est cette croyance?

— Suppose qu' aujourd'hui , dans I'etat actuel des lumi^res, les hommes les plus instruits, les plus sages et les plus judicieux , se reunissent en concile , comme les Chretiens I'ont fait jadis, pour discuter, degages de tout interet personnel, toutes les diverses opinions religieuses , et pour declarer quelle est la plus raisonnable : tu congoisque ce concile pourra declarer, sinon a l'unanimit6, aa

moins& une grande majorite, qu'il adopte une m^me croyance -^ Oui, je le concois : mais enfin quelle est cette croyance que vous avez umversellement adoptee ?

— Ce serait trop long de te I'exposer maintenant, parce qu'on ne peut entamer un pared sujet sans entrer dans tous les details-

et je ne voudrais pas blesser tes susceptibilites religieuses -^

Ne crams nen, et dis-moi quelle est cette croyance I

-— Je t'en prie, n'insiste pas aujourd'hui I je promets de te I'expliquer plus tard.

^ Mais ce que je puis te dire d^s a present, c'est que la Religion nest plus le Gouvernement ni l'£tat, etqu'elle s'en trouve completement separee, sans avoir aucune autorite civile, et sans etre en aucun cas affranchie de soumission a la loi ; tandis que, d'un autre cote, la loi n'lntervient dans la religion que pour proteger la liberie des croyances et maintenir la paix publique, pour obtenir tout le bien qu'elle peut produire en evitant tout le mal dont elle a trop souvent ete la cause ou I'occasion.

Notre religion, universelle ou populaire, n'est, a vrai dire, qu'un systeme de morale et de philosophie, et n'a d'autre utilite que de porter les hommes a s'aimer comme freres, en leur donnant pour regie de conduite ces trois preceptes qui renferment tout : « Aime ton prochain comme toi-m6me. Ne fais pas a un autre le mal que tu ne voudrais pas qu'il te fit. Fais a autrui tout le bien que ta desires pour toi-m6me. •

Notre culte m6me est infiniment simple : chacun admire, remercie, prie et adore la Divinile comme il lui plait, dans I'interieur de sa maison : nous avons m^me des teinples pour nous instruire ou pour adorer en commun ; mais nous pensons que la justice, la fratemite, par consequent la soumission a la volonte generale et I'amour de la Patrie et de I'Humanite, sont le culte le plus agreable a la Divinite ; nous estimons que celui qui sait le mieux I'adorer et lui plaire, c'est celui qui sait etre le meilleur pere, le meilleur fils, le meilleur citoyen, et surtout celui qui sait le mieux aimer et venerer la femme, chef-d'oeuvre du createur ; nous pensons que les privations et les souffrances que le fanatisme s'impose sont des outrages a la bonte divine ; nous pensons aussi que la nature enti^re est le plus beau temple oil Ton puisse offrir ses hommages a I'Etre supreme.

Notre culte est done sans aucune ceremonie ni pratique qui sente la superstition, ou qui ait pour but do donner des pouvoirs aux pretrcs. Point de jeunes, point de mortifications, point de penitence

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