‹ Voyage en IcarieChapitre 53 sur 156 · SACERDOCE · texte numérisé non relu

SACERDOCE

Avingt-cinq anson I'examine encore, pour s'assurer qu'il est digne et capable de conseiller et de consoler ceux qui peuvent avoir besoin de consolation ou de conseil ; car , quoique les Icariens soient eleves de maniere a devenir des hommes dignes de ce nom, quoique les peres et meres et les amis soient bien capables d'etre les conseillers et les consolateurs de leurs enfantset de leurs amis, lavoixdu pretren'est quelquefoispas inutile dans des circonslanccs extraordinaires , et produit d'aulant plus d'effet qu'elle est plus rarement entendue.

Le pretre devant etre un conseil et un conducteur pour les malheureux, un second pere pour les jeunes , un fr ere pour ceux dc son age, un ami pour les aulres, on exige qu'il soil I'homme le plus distingue par la prudence, par la sagesse, par la patience et par le talent de la persuasion.

Si I'examen, a vingt-cinq ans , est favorable , I'aspirant est pro clame candidal ; et c'est parmi les candidats que les citoyens de chaque quarlier elisent ensuile leur pretre.

Ce n'est meme que pour cinq ans qu'ils I'elisent, afindepouvoir ecarter celui dont la vertu ne serait pas constamment digne de servir de modele aux autres ; car c'est la vertu surtout qu'on exige du pretre ; et plus ou I'h'^nore, plus on veut qu'il soit verlueux, comme plus il est vertueux et plus il est honore.

— Aussi est-on impatient , dit le vieillard en I'interrompant, de te voir atteindre tes vingt-cinq ans ; car personne , mon cher Valmor, n'a subi avec plus d'eclat I'examen d'aspirant ; personne n'a plus de succes comme instituteur; personne n'est plus generalement aime et esLime ; personne n'est plus sur d'etre proclame candidat et d'etre unanimement elu pretre; et tu sens combienj'cn suis heureux , moi le plus ancien ami de ton grand-pere, moi qui t'aime comme un de mes enfanls!

— Ah I s'ecria Valnior, qui depuis long-temps me paraissait vivement agite, que me parlez-vous d'estime publique! Cette estinie que j'ambitionnais et que je meritais (car , j'cn prends le ciel a temoin, quel coeur est plus pur que le mien?) , cette estime, je nc la mtrite plus ! Et comment pourrais-je conseiller de dompler ses passions, moi qui me laisse subjuguer par les miennes ? De quel front oscrais-je encourager un autre a supporter un malheur avec resignation, moi si faible et si lachel Mais aussi quel mallieur fut jamais egal au mien , dites , vous son grand-pere , vous qui conpaissez son ame....!

Et sa douleur, long-temps maitrisee, faisant enfm irruption -^ ■'■■■ ■ \0.

Hi COURAGE.

comme un torrent qui rompt sa digue , le malheureux fondit ea larmes.

Oh ! que les larmes d'un homme font de mal a ses amis ! Nous pleurions tous deux avec lui.

Mais lui , honteux et irrite de ses pleurs : — Voyez , nous dit-il en monlrant ea poitrine rouge et presque dechir^e avec ses mains, voyez comme 3 eluttais centre mes larmes et comme je me punissais de ma faiblesse 1

— Pleure, mon enfant, pleure sans contrainte avec tesamisl 3'ai souffert aussidans majeunesse etje saiscomp&tir a tessouffrances ! J'ai pleur6 aussi ; et je sais que si nous sommes tentes d'accuser le ciel de nous faire souffrir, nous devons reconnaitre du moins que les larmes sont un bienfail de la nature,

— Oui, je me sens soulage d'un poids qui m'oppressait....

— Ell bien , maintenant de la raison, du courage ! Ma fiUe Naira n'etait-elle pas un ange aussi ? Et nous, qui la cherissions, n'avons • nous pas supporte sa perte ?

— Ah ! si Dinai'se etait morte , je serais peut-^tre moins malheureux!... (Et ses larmes recommencerent.)

— Allons, Valmor, lui dit le vieillard d'un ton presque severe, du courage I II est temps d'etre homme ; il est temps de montrer dela vertu, et Ton n'est vertueux que quand on salt triompher de I'adversite. Au heu de dire : Je suis faible et ne veux plus etre pretre , il faut dire, Valmor : Je serai prfetre etje veux §lre digne de r^tre.

— Eh bien oui ! s'ecria-t-il d'un air transports , oui , j'en serai digne, et j'en prends avec vous I'engagement, avec vous, son pere, qui deviez 6tre le mien 1 Mais excusez encore ma trop legitime douleur 1 (Et il s'Stait jete dans ses bras en fondant encore en larmes ; et le vieillard pleurait avec lui.)

Je suis mieux, dit-il enfin... Je me sens plus fort ; je vaincrai , je le veux : mais laissez-moi le temps de combattre 1 Demain , ce soir peut-fetre , nous partirons. Je ne la fuirai pas.... Bientot vous serez content de moi I

Pauvre Valmor , il aura bien a souffrir encore, et de rudes assauts a soutenir ! mais il aura des consolations ; et moi qui I'aide a se consoler aujourd'hui, je serai bientot accable sous le poids d'inconsolables douleurs ! II guerira et moi je serai la proie d'un mal sans remede 1 Son coeur pourra battre encore de plaisir et de bonheur, et moi, malheureux , j'epuiserai jusqu'a la lie le calice dcs infortunes humaines I

COURAGE. ns

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