D'ICARIE. 2H
heurs du Roi son frere, il excita sourdement ses partisans ou plutot ses complices a le faire juger et decapiter ; il fit secretement assassiner la Reine sa belle-scEur, et fit empoisonner tous leurs enfants, a fexceplion du plusjeune fils, que des serviteurs fidelesparvinrent a conduire a la cour d'un Roi voisin.
11 pouvait aisement monter sur le trone, ou I'appelaient a grands oris ses nombreux partisans parmi la Noblesse et le Peuple ; mais il crut qu'il trouverait plus de securite et meme de facilite a regner sous le nom d'un autre ; et , dissimulant toujours, feignant le plus parfait desinteressement , il proposa d'elire une Reine et de clioisir la comtesse Cloramide, d'une des premieres families de la Noblesse.
Cloramide , &g6e de vingt ans a peine , 6tait peut-6tre la plus belle femme du pays, comme vous avez pu en juger par son portrait expose dans notre Musee Historique : jamais Reine n'avait mieux merite d'etre appelee Divinite.
Les eloges de la renommee ne tarissaient pas plus sur la bonte de son caractere , sur ses qualites et ses vertus , que sur les perfections de sa personne. Veuve d'un des plus lUustres generaux , dont elle avait trois jeunes enfants charmants, une fille et deux fils, on la disait la meilleure des epouses et des meres.
Simple et magnifique, charitable et genereuse, elle avait tout ce qu'il fallait pour seduire et captiver la Noblesse et la bourgeoisie , les pauvres et les riches ; et c'est precisement parce qu'elle etait le plus puissant agent de seduction que I'adroit Lixdox 1 avait choisie.
Quant ci lui , n'ayant qu'un seul enfant dont il dirigeait lui-memc I'education , il affectait de n'aspirer qu'aux douceurs de la vie privee : non-seulement ses partisans ne cessaient de vanter partout ses vertus comme mari et comme pere , ses talents et son immense capacite , mais encore des deputations et des adresses sans nombre venaientchaquejour le presser et le supplier d'etre le conseil, le guide et-le Premier Ministre de la Reine.
Ces eloges et toutes ces supplications etaient secretement soudoyes et diriges par lui ; mais pour mieux cacher son ambition et tromper les credules , il resista long-temps , allegua sa mauvaise sante, teignit meme pendant quinzc jours d'etre malade, et n'accepta enlin qu'en declarant qu'il se sacriflait au bonheur de son pays , pour obeir a la volonte generalc.
Mailrc absolu de I'esprit de Cloramide ^ ce fut lui qui gouvcrna;
et la Reine, dont il m6ditait probablement de se ddbarrasser plus tard, u'etait entre ses mains qu'un instrument pour gouverner.
Pendant quelque temps, la Reine et son Premier Ministre , 6puisant de concert tous les moyens de popularity , parvinrent en effet a conserver la faveur populaire.
Mais quand Lixdox , appuye par les riches et par un puissant Roi voisin , qui fit camper trois cent miile soldats sur la frontiere , se crut assez fort pour lever le masque, il cessa de dissimuler ses projets aristocratiques et despotiques , et ne parla plus que d'intimidation et de terreur.
Pendant quelque temps encore, la Reine, dont il exploitait toujours habilement la beaute et I'apparente bonle, lui servit de manteau , d'egide et de paratonnerre.
Sa tyrannic devint a la fin si violente et si sanguinaire , et la Reine elle-meme , corrompue par lui , devint si meprisable et si odieuse , que Texecration populaire 6clata en conspirations , en attentats et en insurrections , jusqu'a ce que , en 1782 , le Peuple eut enfin le bonheur d'ecraser ses tyrans.
Deux des Ministres furent , aprfes la bataille , massacres par le Peuple en fureur ; les quatre autres , fuyant deguises en laquais et en femmes , furent ramenes en triomphe ; Cloramide fut arretee par ses propres gardes dans son palais ; et Lixdox , qu'on cherchait partout , fut decouvert et pris cache sous des haillons de cuisiniere.
Bientot, ceux qui avaient fait condamner tant d'innocents furent juges a leur tour.
Quel changement alors I Cette Reine si ador6e , ce Lixdox si insolent et si cruel , ces Ministres si impitoyables , se trouvaient presque a genoux devant les Representants de ce m6me Peuple qu'ils appelaient leur sujel I ^
Vous pourrez lire ces tragiques debats , qui arracherent mille cris d'horreuraux assistants quand on entenditdeposerque : « le 13 juin » lorsqu'il regut la fausse nouvelle qu'il etait vainqueur, Lixdox , » nonchalamment etendu sur des coussins dores et fumant les plus » d61icieux parfums d'Arabie , n'avait un moment quitte sa pipe de » sultan que pour prononcer froidement ces abominables paroles : » Qu'on amene sous mon balcon Icar et dix autres chefs des revoUeSt f je veux les voir ecarkler par wes chevaux. •
La Represenlalion populaire les declara, a I'unanimite, parjures, traitres , usurpateurs , voleurs , parricides et populicides : raais , considerant la reine comme entrainee et Lixdox comma le veritable Roi entrainant tous les autres , elle condamna Lixdox et les autres Ministres a mort, et la Reine a un emprisonnement perpetuel : elle ordonna que Lixdox serait conduit au supplice pieds nus , en chemise , la face couverte d'un voile noir ; qu il assisterait a I'ex^cution de ses complices , et qu'it aurait ensuite la main coupee et la tete tranchee.
Elle defera cependant au President de la Republique le pouvoir de moditier la sentence.
Puis , elle les condamna tous solidairement a un milliard d'indemnite envers le Peuple : voulant faire un salutaire exemple en condamnant a I'aumone les enfants de ceux qui n'avaient pas craint de condamner k la mendicite des milliers de veuves et d'orphelins.
Sur la proposition d'lcar, la peine de mort fut commuee par le Peuple.
Abandonn^s de leurs anciens flatteurs , ignorant compl^tement, au fond de leurs cachots , tout ce qui venait de se passer, Lixdox et ses complices furent conduits au lieu des supplices au milieu d'une immense population dontlemajestueux silence glagaitd'etonnement ceux d'entre eux que la peur n'avait pas aneanlis.
Quand ils furent places tous sur I'echafaud, on leur donna lecture de leur sentence , puis de la commutation.
Lixdox eut ensuite la t6te rasee par la main du bourreau , et fut expose dans une cage de fer.
Je ne vous dirai pas les imprecations lanc6es contre lui par des femmes qui lui demandaient leurs enfants ou leurs maris : ceux qui lui jeterent le plus de boue et d'injures furent precisement les pauvres qu'il avait attires dans son parti en les trompant , et les boutiquiers qui, par suite de ses calomnies, avaieut ele les plus furieux et les plus cruels envers leurs freres.
Les autres Ministres furent enferm^s pour leur vie ; et Cloramide fut mise en liberie , apres avoir, pendant un mois , demande I'aumonc a la porte de la Representation populaire.
Telle fut la fin du mechant Lixdox et de la malheureuse Cloramide , exemple frappant des calaraites qu'altirent Tinjustice el