CHAPITRE XXX
Theatres.
— Mais 6tes-vou3 fou, de me reveiller de si bonne heure? me dit Eugene en se frottant les yeux ; je dormais si bienl Parce que I'amour vous emp^clie de dormir, faut-il troubler le sommeil de ceux qui n'onl pas le bonheur d'etre amoureux ?
Pauvre William, je vous le disais bien, vous etes fou d'amour 1 Et vous 6les lou de croire que vous aurez assez d'adresse pour tromper tous les yeux 1 Et vous 6tes fou d'aimer une Icaricnnc, qu'un etranger ne pent epouser 1 Et vous 6les fou d'en aimer une qui ne veut pas se marier... car c'est en vain que vousvoudrioz le nier, c'est Dinaise que vous aimez ; oui, Dinaise que vous affectiez de ne pas regarder filer, et non Gorilla, sur laquelle vous affecticz de tenir vos regards attaches !...
— Mais je pars, lui dis-je ; je fuis toutes les Icariennes ; je fuis Gorilla et Dinaise.
— Vous partez ! bravo , William ! J'en serai desole pour moi , maisjem'enrcjouirai pour vous, mon cher ami ; car il y adesennemis qu'on ne pent vaincre qu'en les fuyant, des dangers que la sagesse conseille d'eviter plutot que de s'obstiner a les braver ; et si vous emportez avec vous le trait qui vous a perce, de nouvcaux traits du moins ne viendront pas rendre la blessure incurable et mortelle.
I'acceptai son offre de m'accompagner jusqu'a la frontifere, et nous convinmes que nous quillerions Icara dans deux ou Irois jours.
Voulant partir sans faire d'adieux h personne et mSme sans revoir ni Gorilla ni Valmor, ne pouvant d'ailleurs rester seul avec moi-meme , je cedai aux instances d'Eugene , qui me tourmenta long-temps pour que je I'accompagnasse au spectacle , oii il avait pris I'engagement d'aller avec une faraille de sa connaissance.
Almafes, rami d'Eugfene, me parut un jeune homme charmant, et ses soeurs de bien jolies personnes ; la salle 6tait pleine ; et la piece excilait vivement Finteret universel : mais quelle solitude pour moi dans cctte foule ! que le spectacle me parut long I que j'etais mal a mon aise au milieu de tous ces visages qui respiraient le bonheur I
Je ne pouvais mfime prendre part a la conversation d'Almaes et d'Eugene, sur les theatres d'Icarie ; et quelque interessante que fut cette conversation, il me serait impossible de la rapporter, si je n'avaispas la ressource d'emprunter le Journal d'Eugene pour la Iranscrire ici.
EXTRAIT DU JODRlVAL D'EUO±NE.
— Dites-moi, demanda Eugene a Almafes, comment faites-vous pour vos spectacles, puisque, d'un cote, rien ne se vend, et que, d'un autre cole, tous les citoyens ont les m^mes droits ?
'— Vous ne devinez pas ? repondit Almaes : allons, arrangez cela vous-m^me ; comment feriez-vous ? voyons 1
— II faut, n'est-cepas, dit Eugene, que toute la population d'Icara, les provinciaux et les etrangers C[ui s'y trouvent , puissent voir le m^me spectacle et le voir sans payer? — Oui, sans doute.
— II faut aussi que chacun soit s6r d'avoir une place quand il se presente , sans 6tre oblige d'attendre a la porte ? — Oui , certainement.
— He bien, quel est le nombre des habitants et des voyageurs qui peuvent desirer voir le spectacle ? — Environ 900,000.
— Combien la salle peut-elle contenir de spectateurs? — Environ 15,000.
— II faut done qu'une pi^ce ait soixante representations pour que tout le monde la voie? — Oui , a peu prfes.
— Vous connaissez le nombre des families d'lcara, et le nombre des personnes de chacune d'elles? — Oui , parfaitement.
— Vous connaissez par consequent combien il y a de families de trcnte personnes, combien de vingt-cinq , combien de vingt, etc.? — Oui, sans la moindre erreur.
THEATRES. m
— Alors, I'admlnlstration du th(5&tre pent composer chaque representation avec un certain nombre de families de Irente, vingtcinq, vingt, etc., et un certain nombre de provinciaux et d'etrangers? — Oui, tres-facilement.
— Eh bicn, le restc est facile aussi : on pent faire des billets de famille et d'individus poar chaque representation et les distribuer par la voie du sort... Chaque famille aura son billet comme chaque individu isole, et chacun connaitra d'avance la representation a laquelle il pourra assister... — Tres bien; c'est cela 1 Cependant, si le jour de ma representation ne me convenait pas?...
— Vous pouvez connaitre le tableau du tirage des billets et trouver une famille qui veuille echanger son billet contre le votre... — Parfaitement, vous avez bien devine...
Nous faisons de meme, ajouta Almafes, pour tous les theatres et pour toutes les pieces : nous prenons des moyens analogues pour toutes les curiosites publiqucs, pour les musees et lescours scientifiques, meme pour les seances de la Representation nationale ; nous suivons le meme systeme pour la promenade a cheval, dont chaque famille ne peut jouir que tous les dix jours, parce que nous n'avons des chevaux de sells que pour le dixieme de la population ; et \ous voyez que rien n'est plus facile que de distribuer les plaisirs , comme la nourriture, egakment et gratuitement,
— Mais, lui dit Eugene, puisque chaque famille n'a qu'une representation sur soixante, elle est done privee de spectacle pendant long-temps?...
— Du spectacle qu'elleavu, oui, repondit Almaes ; mais elle peut jouir des musees, des cours scienlifiques , de la promenade, des soirees de societe, et m6me de quelque autre spectacle ; car voyons, que feriez-vous , si vous etiez la Republique et si vous vouliez procurer souvent au Peuple le plaisir du spectacle ?
— J'elablirais, dit Eugene, des spectacles de tout genre, tragedie, drame, comedie, opera, danse, chant, musique, equitation....
— Eh bien, c'est precisement notre affaire : nous avons quarante ou cinquante theatres de la meme grandeur, toutes les especes que vous pouvez imaginer ; et la famille qui aime les spectacles peut jouir de ce pla'sir presque tous les jours, car on en trouve meme en plein air et dans toutes les promenades. Vous n'avez certainement vu nulle part autant de theatres de marionnettes , d'ombres chinoises, et surtout de policbinelles, qui font les deliccs des mfanls;
nulle part vous n'en avez vu d'aussi jolis, parce qu'ici c'est laRepublique qui les fait faire, sans rien epargner pour les rendre charmants sous tous ies rapports.
Nulle part non plus vous n'avez vu tant de spectacles o miracles, comme nous les appelons, ou la physique, I'electricile, la lumiere, la chimie, I'astronomie, et les escamoteurs de toutes sortes, operent en effet plus de miracles qu'on n'en a jamais vu.
Nous partlmes quinze en omnibus ( car le service dcs voitures publiques est si parfaitement organise que dcs omnibus speciaux sont consacres, dans chaque quarticr, a conduire et a ramener les families qui vont aux spectacles), et nous descendimes a quelque distance sous le portique couvcrl,
Les entrees, les escaliers, les couloirs, tout me parut large, commode, magnifique, principalement dispose pour prevenir les accidents.
— Quelle salle immense ! dit Eugfene en entrant. Dans aucun pays je n'en ai vu d'aussi grande !
— Tous nos theatres sont construits de maniere a contenlr le plus grand nombre possible de spectateurs, repondit Almaes : nos architectes avaient les plans de tous les theatres du monde.
— Et Ton entend bien?...
— Vous allez en juger. On ne perd pas un mot , parce qu'il est de premiere necessite pour une salle de spectacle de bien transmellre les sons, et c'est le premier objet que se proposent nos conglructeurs.
— Tous vos autres theatres sont-ils sans loges comme celui-ci?
— Oui, tous : la loge est esscntiellement aristocratique et privilegice, et nous sommes des democrales qui ne pouvons supporter I'ombre du privilege ; elle prend beaucoup de place, et nous voulons toute la place pour les citoyens, elle est un foyer d'incendie, et tout est dispose pour eviter le feu.., Mais, est-cc que vous n'aimez pas ces bancs demi-circulaires , eleves les uns au-dessus des autres en amphitheatre?...
— Certaincment 1 on est tres-blen assis, et I'on voit I'assemblee aussi parfaitement bien que le the&lre... Cette population melangee, ces belles toilettes, ces decorations, tout est magnifique : I'Opera de Londres ou de Paris n'est pas plus beau 1
— Eh bien, tous nos theatres sont aussi vastos; et si vous pouviez les visiter tous a cette heure, vous les Irouveriez tous egalement
remplis d'une population pareille. Nos theatres d^enfants, presqu'aussi grands , vous paraltraient peut-6tre encore plus jolis.
La toile ne tarda pas a se lever.
Demain , je tacherai de tracer I'esquisse de la pi6ce ; ct je me bornerai a en dire un mot aujourd'hui.
Le sujet est historique : c'est la fameuse Conspiration despoudres formee en 1 777 centre Lixdox, et le fameux proces de Kalar, condamne, quoique innocent, comme coupable d'etre I'instigateur et le chef de I'attentat.
Ce sent les partisans du jeune pr6tendant Corug qui conspirent, et c'est Lixdox qui les y provoque par I'iutermediaire d'un courtisan devoue qui les trahit : cependant Lixdox veut sauver les vrais conspirateurs, aristocrates, et s'arrange pour compromettre et faire condamner Kalar, redoutable democrate.
On voit la conference entre Lixdox et le courtisan ; la resolution du complot ; I'engagement pris par un Comte de I'executer ; sa tentative d'execulion ; son arrestation ; son interrogatoire en prison ; les manoeuvres employees pour le decider k accuser Kalar, en se cachant lui-ra6me sous la fausse qualite de charbonnier ; I'interrogatoire de Kalar dans son cachet , son refus de repondre et son courage.
—Comme cet acteur remplit bien le r61e de Kalar 1 dit Eugfene k Almaes, quand la toile fut baissee, a la fin du premier acte, Comme il dit bien son « Je ne veux rien repondre, » qu'il repute vingt foiset qui parait toujoursnouveau I quelles belles poses I quels beaux gestes I son silence m^me est eloquent !... Du reste, tous les roles sont bien remplis et I'ensemblc est parfait.
— Mais leurs roles sont trop faciles pour que vous puissiez jugcr les acteurs, repondit Almaes : nous en avons d'excellents ; et vous le concevrez sans peine, puisqu'ils ne suivent cette carriere que par inclination , et qu'ils regoivent pendant long-temps I'educalion la plus capable de developper le genie. Tous nos acteurs ctnos actrices sont eminemment dislingues par Icur instruction lilteraire et dramatique. Comme ils sont tous nourris par la Republique , ils ne se pressent pas de debuter et ne peuvcnt le faire qu'apres qu'un examen les en a declares capables.
— C'est une classc tres-peu estim6e chez nous et mfimc gen^ralement peu estimable...
— C^est probablcment voire faute; car ici, ou Part dramatique est une profession nationale comme celle de la medecine, oil Tacteur
est elev6 , nourri , traits comme tout autre oitoyen , il n'est ni plus ni moins estimable que les autres. Aucune fern me chez nous n'aurait la pensee qu'une actrice , une danseuse , une chanleuse , ne fut pas aussi bonne epouse, aussi bonne mere, aussi bonne fiUe qu'ellemcme... Aussi, vous voyez les egards du public 1 on applaudit le talent , mais le silence est la seule manifestation qu'on se permette envers Timperfection.
Le second acta rcpr^senta le proces et la condamnation. On vit le tribunal des Seigneurs et les debats ; on vit le faux charbonnier, le Grand-Prevot, le Grand-Jugeur, les Seigneurs et un poitier, faux temoin , se reunir contre Kalar, qui se dcfendait avec energie. Le courage d'une jeune fiUe qui refusa d'etre faux temoin produisit des scenes tragiques ; le desespoir de la femme et de la fille de Kalar produisit une scene dechirante ; et le devouement de Kalar lui-meme eut quelque chose de sublime qui electrisa tous les spectateurs.
La toile ci peiae baiss^e , les noms des acteurs parurent successivement dans de magnifiques transparents. Ceux qui venaient de remplir les roles de Kalar, du faux charbonnier et des deux jcunes fillcs, furent salues par des applaudissements unanimes. Les autres exciterent plus ou moins d'acclamations, ou furent re^us en silence.
Parurent ensuite, dansd'autrcs transparents, les noms dcspersonnagesdu drame historique. Ceux de Kalar et de la fille du portier exciterent des acclamations et un enthousiasme dont je ne croyais pas les heureux Icariens capables ; et ceux de Lixdox , du courlisan traitre, du Comte faux charbonnier, du Grand-Prevot, du Grand- Jugeur, de la Cour et du portier, exciterent des huees, des silflets, des imprecations qui formerent pendant quelques minutes un nouveau et bien singulier spectacle.
— Cette pitee , dit Eugene a Alma6s en sortant , a peu de merite en elle-m^me comme composition dramatique ; I'auteur semble n'avoir fait autre chose que mettre en scene un evenement historique : mais je congois I'interet et I'enthousiasme que ce drame vous inspire ; et si vous avez beaucoup de pieces de cc genre, je congois Tulilile morale et patriotique de votre theatre.
— Ce drame, repondit Almaes, a ete fait peu apres la revolution ; c'est en 1784 , je crois , qu'on I'a joue pour la premiere fois , et depuis on ne I'a rcpresente que tous les huit ou dix ans : mais nous en avons beaucoup d'aulres du rnemc genre, notauuuent un
qui excite plus d'enlhousiasme encore; c'est lejugement denotrc dernier tyran Lixdox, en 1782 : je ne I'ai pas encore vu ; mais on dit que rien n'est beau conime notre meilleur acteur quand il dcroule toutes les accusations contre la tyrannie. Le dernier acle represente le tyran expose dans une cage de fer sur la place publique : on dit encore que rien n'est dramatique conime les imprecor tions du Peuple contre le coupable.
— Du reste, continua Almaes, notre theatre est infinimenl varie; nous avons tous les genres, dcs pieces gaies, comiques, burlesques: mais toutes ontun but moral et patriolique; il n'en est pas une que les enfants et les jeunes lilies ne puissent entendre et voir, et le theatre est une ecole oil les profcsseurs sonl les beaux-arts charges d'unir tous leurs prestiges pour inslruire en aniusant.
Et vous n'en serez pas surpris quand vous reflcchirez quo nous avons supprime presque toutes nos anciennes pieces , et que nos pieces nouvellessont toutes commandees ou acceptccs par laRepu lijqae, ct faites par des auleurs qui n'ont a suivre d'autre inspiration que celle du patriotisme ct du genie, soutenus par la plus parfaite education 1
— He bicn, au milieu de toutes ces perfections, reprit Eugene, savez-vous ce qui me fait le plus de plaisir? — Non.
— C'est la pensee que ce public, si plein de decence et de dignite, n'ltait pas une assemblee d'elite, mais des citoyens pris au hasard, en un mot le Peuple... — Et qu'y a-t-il done la d'admirable '?
— En Angleterre comme en France, dans presque tous les theatres, on entend des cris, des silllets , un vacarme epouvantable , memo pendant que les acteurs sent en scene ; et souvent on voit des querellcs et des combats. — Eh bien, je vous repondrai encore comme lout-a-l'heure, c'est voire faute; car nous etions autrefois ausii tapageurs et aussi fous que voire Peuple, et voire Peuple pourrait etre aussi sage et aussi tranquille que nous sommes aujourd'huil
— 11a, je ne le sais que trop, repliqua Eugene en soupirant !... Notre funeste organisation sociale ne pent enianlcr que,des vices, des desordres et des miseres, tandis que votre bienfaisatite Communaute ne pent avoir pour enfants que des perfections, des vcrlus ct le bonheur !'
CIIAPITRE XXXI.
Drame historique. — Conspiration des poiidrcs. — Jugemenl el condamnalion dun innocent.
Sije consigne id I'analyse d'un drame historique , ce n'est pas pour le ciler comme oeuvre litteraire, mais uniquement pour donncr uneidee de la moralile du theatre Icarien, principalement coiisacro a rappelcr les vices de I'ancienne organisation sociale ct politique, et a montrer leurs funestes mais inevitables consequences, surtuut en ce qui conccrne la Justice. Voici celte analyse :