ACTE SECOND
Scene 1. — Cost un immense tribunal , vfeux, sombre, ^claire par de lugubres lumieres. Cent Juges, precedes de nombreux licteurs, les " :ux accuses enchaines et couverts d'une robe noire, de nombreux soldats , des temoins, de nombreux spectateurs, paraissent successivement.
Les bancs des juges sont elev^s : celui des accuses , en face , est a leurs pieds.
Au milieu, on voit lesbarils de poudre et la meche.
Les Juges sont tous les Seigneurs de la Cour, tous les grandsofficiers de la Gouronne, tous ceux que la poudre devait faire sauter en I'air.
Leurs magnifiques habits , les uniformes des soldats , la vari6t6 des costumes, le grand nombre de spectateurs en scene, forment un imposant spectacle.
Le faux Miguf a I'air insolent, Kalar Pair intr^pide et calme.
Le Grand-Jugeur interroge Miguf. — Miguf avoue son crime : il en reconnait Tenormite ; il pleure de repenlir ; il se jette a genoux et demande pardon a la Reiae, aux Ministres, aux Seigneurs qui vont le juger. II fait leur eloge a tous. 11 invoque la vcrtu, I'lionncur, la fidclite au Souverain, la religion meme... II declame centre les revolutionnaires et les anarchistes dont les funestes doctrines Font 6gare. II accuse erfm Kalar de I'avoir entraine et de lui avoir fourni les moycns de commettre Fattentat. Ce n'est ni par vengeance ni pour avoir sa grSce qu'il I'accuse, mais uniqucment pour obcir a sa conscience , pour eclairer la justice et pour servir I'fitat en effrayant les conspirateurs par I'exemple deses remords, deson supplice et de ses revelations contre son compagnon d'attentat.
Dix fois les juges et les spectateurs du proces Font encourage par leurs murmures d'approbation , par leurs bravos et leurs applaudissements.
Le Grand-Jugeur et le Grand-Prevotlelouent solennellement de declarer si franchement la verity.
C'est le tour de Kalar d'etre interroge.... Tout le mondc le croit ou feint de le croire coupable ; partout il nc voit que de la fureur
conire lui. Le Grand-Jugeur et le Grand-Prevot I'interrogent d'un air menagant.... Que va-t-il dcvenir?
Avanl de repondre, il commence par recuser ses Juges. — Vous §tes les generaux du camp aristocrate , dil-il , et moi je suis un soldat du camp democrate ; c'est vous d'ailleurs que les barils de poudre mcnaQaient : vous 6tes mes ennemis , et vous no pouvcz tire mes Juges I — Mais laCour saute de colore, et lui ordonne de repondre 1
— Je prends le del k t^moin que je suis innocent. Je n'ai plus rien a dire ; prouvez que je suis coupable !... — Miguf affirmc 1 repond brutalement le Grand-Jugeur.
— Miguf !... II s'est contredit vingt fois... II a avou6 qu'il s'etait trompe et m6me qu'il avait menti... — Mais il dit aujourd'hui la verite ! s'ecrie le Grand-Prevdt.
— Vous savez que Miguf est un (Stranger , un voleur , un faussaire ; c'est un assassin qui a tue huit agents de I'autorite publique ; c'est un regicide qui voulait assassiner la Heine et vous tous ; c'est un infame, ua scelerat, un monstre ; et vous m'opposez son temoignage I
Miguf, pSle et tremblant , va peut-fetre se retracter... mais des murmures, des trepignements, des oris partant de tous coles, annoncent Tirritation des Juges contre Kalar.
LeGrand-Pr^vot , le Grand-Jugeur, d'autres Seigneurs, le presscnt d'objections, de questions, de reproches, de menaces : mais toujours imperturbable et ferme, Kalar leur repond a tous avoc vigueur,
— Repondez aux accusations de Miguf 1 lui dit le Grand-Prevdt en se levant avee fureur. — Un regicide n'est-il pas un monstre a vos yeux ? repond Kalar ; et vous voulez que je m'abaisse a repondre a Miguf, un regicide, un monstre!
—C'est la Justice qui vous interroge, dit le Grand-Jugew, ct c'est la Justice que vous outragez... — La Justice ! c\si un nom prolane 1 je ne vois ici que des ennemis et pas un Juge I
— La loi vous ordonne de repondre 1 s'ecrie le Grand-Prevdt. — Non, repond Kalar ; et I'accusateur cherche a me tromper pour me pcrdre 1 c'est abominable 1
On enlen'? piusieurs lemoins sur les fails. Le porlier dc la mtison habilec par Kalar declare avoir vu plusieurs fois Miguf enlrer chez Kalar, et avoir vu cclui-ci remellre a
I'autre une lettre saisie sur lui et qui pouvait conipromettre Ralar. La Cour laisse eclaler sa joie et parail triomphante.
— Qu'avez-vous a repondre a cette accablante deposition? dit le Grand- Jugeur en redressanl la tele, — Miguf estvenu, c'estvrai ( eclats de joie parmi les Juges ), et je suis convaincu maintenant qu'il tramait alors quelque infernale machination contre moi... (murmures): mais il ne m'a jamais parle de complot, et c'est un infame imposteur ! Je ne lui ai jamais remis de lettre , et le temoin est un infame menteur 1 c'est un faux temoin 1
Le Grand-Prevot : — Tous les scelerats disent la memo chose.
— Kalar : Et les innocents aussi 1
Le Grand- Jugeur : — Le temoin etait-il votre ennemi? — II no me tomoigtiait que du respect, (ficlats de joie parmi les Juges.)
Un Seigneur: — Quel interet aurait-il done a 6tre faux temoin ? — J'ignore : peut-etre a-t-on achete son temoignage !...
Le Grand-Prevdt : — Vous calomniez les magistrats I — Je n'ai pas donne la lettre, et c'est un faux temoin !
— Eh bien, dit le Grand-Jugeur, vous allez entendre un enfant, I'innocence et la candeur I
On amene alors la fiUe du portier, enfant de 1 2 ans.
— Mon enfant, lui dit le Grand-Jugeur d'un ton caressant, vous avez vu Kalar donner une lettre au charbonnier Miguf, n'est-ce pas ?
— L'enfant hesite , p^lit , rougit. On la presse , on la caresse , on I'encourage , on la menace.
— Votre pere I'a dit... est-ce que votre pere est un menteur?...
— L'enfant hesite encore et pleuro.... Puis , pressee de nouveau , d'une voix faible elle dit Oui. ( A co mot les Juges tressaiUent de 5oie.)
— Vous I'entendez 1 s'ecrie le Grand-Jugeur triomphant. Vous voyez combien I'innocence avait de peine a declarer la verite qui vous accuse 1 — Je vols , repond Kalar, qu'on torture I'innocence pour assassiner un innocent 1 (Les Seigneurs poussent des cris de fureur.)
— Regardez bien I'accuse, dit le Grand-Jugeur a l'enfant. — La jeune fille n'ose lever les yeux.
— Rcgardez-moi, pauvre enfant, lui dit Kalar d'un ton impossible a defmir.... — C'est lui, s'ecrie-t-ellel... oui, c'est lui!... mais je n'ai pas vu donner la lettre... (Et apres ces mots , ou pUUot c« cri,elle tombedans d'affreuses convulsions.)
L'etonnemcnt, la confusion ct I'agitalion sont extremes. On emporte I'enfant, et I'on suspend un moment la stance.
L'enfant rentre, on la presse encore... elle nie.
— Mais vous I'avcz avoue devant le Grand-Inquisiteur , et tout a Theure encore ici : vous mentiez done? Prenez garde! — On m'avait engagee.. . on m' avail dit que ma deposition ne pouvait faire mal a personnel
— Mais qui ? Parlez ! — L'enfant baisse la t^te, et pleure de nouveau sans repondre.
— Nous ne pouvons souffrir un pareil scandale, s'ecrie le Grand- Prevdt : le p6re est faux temoin ou bien la fille !... nous demandons que la seance soit suspendue pendant une demi-heure, et que tous deux soient mis au secret sans pouvoir communiquer avec per ■ Sonne U faut que la verite eclatel...
Seine 2. — C'est un affreux cachot, on y voit d'horribles instruments de supplice.
L'enfant arrive en pleurs... Presque aussitot, arrivent le Grand- Prevot, le Grand-Jugeur, plusieurs Seigneurs et m6me une Ducliesse. On la caresse, on la flatte, on cherche a I'effrayer.
■ — Yousl'avez vu, lui dit-on, c'est la verite... dites la verite.... voire pfere est deshonore, perdu!... les galeres, lamort peut-etre!.. Vous luez voire pere et voire mere pour sauver un miserable, qui sera loujours condamne !...
La mere arrive aussi, pleuranl, criant, desesperee. Le pfere est
amene convert de chalnes Tous unissent leurs efforts pour ob-
tenir un aveu.
L'enfant promet enfin, et Ton sort pour retourner a I'audience.