‹ Voyage en IcarieChapitre 96 sur 156 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Je la vois, depuis 47 ans, donner aux aulres Pouples I'exemple des revolutions, lesprovoqucra rimitcr, puisles abandonner quand ses provocations ct ses exemples les ont entralncs !

Je la vois faire d'hero'i'ques efforts et d'immenses sacrifices pour conquerir TEgalile, la posseder meme peiidant plusieurs annees, puis se laisser maitriser par I'Aristocratie, souffrir qu'ellc ne lui donneque 150,000 electeurs pour 33 millions de Francais, permettre qu'elle lui ravisse le droit d'association et d'asscmblee, la liberie de la presse et meme le jury, enfm se prosterner aux pieds d'un maitre 1 '

Et s'il lui prenait fantaisie de faire le lion , je ne serais pas surpris de voir, quelque jour, dans un de vos journaux, le President de vos Deputes lui dire a genoux :

Et vous Icur files, seigneur, En les crofiuant, beaiicoiip d'honneur!

Je suis desole, mon chcr Eugene, que ce tableau vous afllige ; mais je ne congois pas la France, ou plutot je congois trop qu'elle se deshonore 1

— Oh oui , vous me dechirez I'fime, s'ecria Eugene les larmes aux yeux 1 vous me faites rougir de honte ! les laches, les misorablesl ah que je les meprise, queje les deteste, que je voudrais!... mais que dis-je? quel blaspheme! Non, non, ce u'est pas la la veritable France, ma Patrie, maPatrie quej'aime toujours et que je cherirai toujours!

Ne vous arretez pas a la superficie , et ne vous laissez pas abuser par les apparences, mon venerable ami! 11 y a deux Frances , la France democratique et la France aristocratique : en 1789, en 1792, sous la Republique, sous le Consulat, sous I'Empire, sous la Restauration, en 1830 et depuis, vouspouvez distinguer ces deux Frances : Tune genereuse, brave, avide de progres, de justice et de liberte, amie de tous les autres Peuples ; I'autre,

egoiste, avide de richesses et de pouvoir, peureuse et cruclle

C'est la premiere qui a fait toutes les Revolutions en versant son sang ; c'est la seconde qui a fait toutes les contre-revolutions en avangant son argent !

Si le Peuple s'est laisse arracher la victoire, c'est qu'il est trap confiant, trop ardent; si la seconde a pusi souvent escamoter la Bevolution, c'est qu'elle emploie toujours la ruse et la perfidie, les regegats et les traitres, et meme les baionnettes elrangeres. A la

ET ANGLETERRE. 29i

France domocratique estime et respect, honneur et gloire ! A la seule France aristocralique...

Encore, non ! car les deux Frances n'en font qu'une, divisee par le despolisrne qui veut regner, et victime de la confusion et du chaos que produisent les vices de I'organisation socialeet politique. Icarie ne ressemblerait-elle pas encore aujourd'hui a la France, si elle n'avait pas eu le bonheur de posseder Icar? Et la France ne ressemblerait-elle pas actuellement a Icarie, si Napoleon ou si le Prince sorti des barricades avaient eu le coeur et la volonte d'lcar?

— Mais, mon cher Eugene, lui dis-je, si la France est si en arriere et I'Angleterre si en avant, cette difference ne vient-elle pas de la difference de leur caractere, celui de I'une ardent mais leger et inconstant, celui de I'autre froid mais prudent et perse ve rant?

— Taisez-vous, mon cher William, taisez-vous ! Ne vous vantez pas de votre Gouvernement Representatif, qui n'est que la Representation de votre Aristocratic ; car votre Peuple, plonge dans la plus affreuse misere, n'a pas de veritables Represontants, et le mot Peuple, dontvous vous servez si souvent et si pompeusement, n'est qu'une deception et un mensonge 1 Ne vous vantez pas de votre liberte pour le Peuple ; car cette liberie ne lui sert a rien pour sortir de sa misere, et votre Aristocratic sait bien lui ravir la presse, les associations et les assemblees quand elles commencent a devenir dangereuses, et meme le faire sabrer, fusilier et mitrailler par ses soldats merccnaires , quand il ose recourir a I'emeute ! Ne vous vantez pas d'etre plus avances que nous ; car, sous le rapport de la philosophic , des habitudes et des moeurs , des prejuges aristocratiques et religieux , de I'figalite surtout , qui est le point capital , votre Peuple anglais est en arriere d'un demi - siecle sur notre Peuple frangais ! Nous sommes plus comprimes , il est vrai ; notre Aristocratic est plus oppressive et notre Democratic plus opprimee : mais pourquoi ! c'est parce que notre Peuple et notre jeunesse ont plus de liberte dans I'Sme , parce qu'ils sont plus exigeants, parce que nous sommes dans une situation essentiellement revolulionnaire, parce que notre Aristocratic est sur un volcan qui menace chaque jour de faire eruption pour I'engloutir, parce que le Peuple aurait deja reconquis tous les droits dont il a ete depouille si on lui laissait la liberte de la presse et le droit d'association , que I'Aristocratie anglaise ne craint nuHement de laisser au Peuple anglais Nous sommes asservis par une Aristocratic libre : mais notre asser" vissement n'est que momentane; mais nous protestons etnous resist Jons; mais tot ou tard les veritables principes triomoheront comme

ils ont deja Iriomphe si souveiit ; et nous serons alors en avant de vous d'un demi-si^cle.

Et s'il etait vrai que vous fussiez en avant, ne le devriez-vous pas a la France, qui vous tient en eveil depuis 1789, qui vous a piques d'honneur en 1830 , et qui vous a procure voire reforme parlementaire, voire seul veritable progres depuis 1 50 ans ?

Et s'il 6tait vrai que la France fiit en arrierc, est-ce bien un Anglais qui pourraitle lui reprocher, quand elle lait, depuis 47 ans, lanl d'heroiquos efforts et tant de sacrifices pour s'aliranchir, quand rAristocralie anglai^e a soudoyo ou soutient ses ennemis depuis ces 47 ans, et quand cette meine Aristocratie se niontre I'appui de tous les despotismes naissants ?

Mais gardons-nous bien, mon cher William, de nous accuser muluellement I Ne confondons jamais les deux Peuples avec leurs /iristocraties et leurs Gouvernements I ne confondons meme pas dans noire haine les hommes et les instiluUons! Victinies tous deux de la domination aristocratique et des vices de Forganisation sociale, Peuple anglais et Peuple frangais, marchons d'accord et fraternellenient pour notre affranchissement et celui des autres Peuples ! et t&chons d'imiter Icarie, pour notre bonheur et celui de rHumanite I

Cos genereux sentiments d'Eugene firent tant de plaisir au vieil ami d'lcar que plusieurs fois il lui serra la main , et qu'il (init par I'embrasser avec attendrissement.

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