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CHAPITRE XL

Femmes.

Nous ^tions reunis et joyeux quand Valmor apergut Eugene arrivant par le jardin.

— Voulez-vous, dis-jo vite aux dames, que je le contrariepour vous faire rire? Je le metlrai sur le chapitre des femmes , etvous verrez comme il s'echauffe I — Oui , oui , s'ecrierent Gorilla et ses compagnes.

— All I voici le galant Frangais , m'ecriai-je en riant.

— Et voila le per fide Anglais, ropondit-ileu me lendant la main apres avoir gracieusement saluetout lemonde.

— Et pourquoi done perfide ?

— Et pourquoi done galant ?

— Quoi , vous n'etes pas galant I

— He non... si...

— Voyons , lequel des deux?

— ficoulez 1 Unjour, une vieille coquette, qui avail mis du rouge, s'etonnaiLqu'un jeune homme ne lui fit pas compliment sur la fratcheur de son teint ; elle s'indignait ensuite qu'il ne se fiit pas precipiLe pour ramasser le gant qu'elle avait a dessein laisse tomber. « Qu'il est peu galant 1 » dit-elle avec dedain. Vous voyez done bien, malin milord, que celui que vous appelez galant Frangais n'est pas galant !

— 0 c'etait vous ! et vous ressemblez done a messieurs les Icariens, qui se croiraient perdus s'ils adressaient a leurs femmes la plus legere flatterie, et deshonores s'ils leur parlaicnt de bagatelles !

— Et pour cela vous pretendez que les Icariens ne sont pas galants ! lis ont raison les Icariens I et si ces dames n'etaient pas la 1 jc dirais...

— Dites toujours... ces dames vous permettent...

— Je dirai que , quand on a des femmes... quand on pent dire des verites...

— Comme vous vous embrouillez, mon pauvre Eugene, en voulant defendre une mauvaise cause !

— Eh bien , oui, les Icariens ont raison! ils ont la bonne, la veritable galanlcrie , non celle des levres et des mols , inais ccUe

dcs actions... non cellc qui convient a lamiHite d'inuUles frcluqucts et de ridicules coquettes , mais celle qui honore en memo temps ceux qui la pratiquent et celles qui I'inspirent... lis aiment les femmes, lesadorent, les idol&trent...

— Comme vous allez vile !

— Us les embellissent , les perfectionnent , et ne travaillent en tout ct toujours qu'a les rendre heureuses pour recevoir ensuilc d'elles tout leur bonheur...

— Comme vous vous enflammez !

— Gen'estpaspar les vaines cajoleries et les pueriles adulations qu'on leur adresse , mais par I'education qu'on leur donne et par tout ce qu'on fait pour elles dans I'atelier, dans le menage , partout, que je jugedes sentiments qu'on a pour les femmes ; et c'est pourquoi je soutiens et soutiendrai toujours que les Icariens sont galants...

— Libre h vous!... moijc soutiens le contraire!

— Jamais ici Ton ne voit Les maris se divertir ensemble dans des clubs ou ailleurs tandis que Icurs femmes s'ennuient dans Icurs maisons ; jamais on ne voit un homme s'emparer de la meilleurc place pour en priver une femme qui peut en avoir besoin...

— Mais dans quel pays sauvage avez-vous vu pareille brutalite ?

— Rarement dans mon pays, et souvent dans un autre que milord connait bien, et qui commence a se corriger... Ici, je vols le frere presque aussi galant pour sa soeur qu'on Test ailleurs pour sa maitresse. Je vois plus : je voisceque j'avais toujours regrettede n'apercevoir nulle.part; je vois chacun appliquer ce principe qui renferme toute la morale : Fais a auti'ui comme tu voiidrais qxCil te fit ; je vois chacun trailer les femmes des aulres families comme il voudraitque les aulres hommes traitassent sa mere ou sa lillc, sa femme ou sa soeur» Quelque depraves que nous soyons dans les aulres pays, iln'esl personne qui ne soil prel a risquer sa vie pour Idefendre I'honneur , je ne dis pas de sa femme et de sa fille , mais 'de sa mbve et de sa soBur ; et cependant combien peu d'entre nous

ont du respect et des egards pour les meres et les soeurs des autres! Et comment les notres pourraient-elles elre mieux trailees? De la les soins excessifs pour les jeunes et jolies femmes , mais I'abandon general de la jeunesse pour les femmes agees ; tandis qu'ici les jeunes gens sont respectueux et empresses aupres de toules les vieilles femmes comme aupres de leurs meres, aupres de toutes les femmes de leur age comme auprfes de leurs soeurs. Oui, monsieur le fashionable , le Pcuple icarien est le plus galant deg Peuplcs de la terre ! (Les dames applaudissent.)

— Ces dames sont trop polies pour vous dementir, surtout en presence de ces messieurs: cependant ne dit-on pas que c'est a Paris qu'est le jjaradis des femmes ?

— Oui, c'est a Pans, c'est en France qu'il devrait ^Ire! mais aujourd'hui, si Paris est un paradis pour quelqucs jeunes etjolies favorites de la fortune et de i'Aristocratie (encore quel paradis I ), pour combien de malheureuses femmes du Peuple n'est-il pas un enfer , tandis qu'ici, cheries et protegees dans leur Printemps et Icur Ete, cheries et respectees dans leur Automne et leur Hiver, toujours tranquilles et heureuses, les Icariennes , toutes les Icariennes trouvent toujours le paradis dans leur paysl... (Nouveaux applaudissements des dames.)

— Ces dames n'oseront pas I'avouer, mais vous, no trouvezvous pas que messieurs les Icariens sont un pen egoislcs cljaloux, cux qui ne veulent pas que leurs femmes sortent sans eux pour aller au spectacle ou dans le monde?

— Oui, ce serait de la tyrannic s'ils cherchaient le plaisir sans lours femmes ; mais puisqu'ils ne sortent jamais eux-memes pour se distraire sans etre accompagnes par elles, puisqu'ils n'ont aucun plaisir separe, puisqu'ils partagent avec elles toutes leurs jouissances et mettent leur bonheur a les rendre heureuses, ils ont cent fois raison : le mari qui expose sa femme a trouver du plaisir avec un autre homme n'est pas son protecteur et son ami, mais un infidele et presque son ennemi, s'il n'est pas un insense... m'entendezvous?

— Vous les approuvez done lorsqu'ils exigent que leurs femmes rcservent leur plus elegante parure pour leur t6te-a-tete?

— 0 certainement ! puisque I'education habiiue les femmes a sc trouver heureuses en n'ayant de coquetterie que pour leurs maris, je lour en I'ais mon compliment bien sincere, aux uncs comme aux autrcs, parce que cette conduite me parait la quintessence de la raison. . . Et si je ne craignais pas de vous humilier de vant ces dames, je vous dirais que... ce sont les Icariens qui... (a I'oreille) qui connaissent le mieux I'amour et ses celestes delices.

— Oh ! ne craignezpas de m'humilier ! parlez touthaut, ga-

lant Franf ais, qui me paraissez egoiste et jaloux comme eux! Pour moi, j'aurai ma femme a I'anglaise ou plutot a la parisicnnc.

— Quoi, vous laisscrez embrasscr votre femme dans ce qu'on i^ppclle les jeux innocent^ I

— Et pourquoi pas? quel mal cela pourra-t-il me faire de vous pner de la conduire au bois de Boulogne dans ma voiture , quand je ne pourrai pas I'y accompagner moi-meme?,.. n'est-ce pas la le chef-d'oeuvre de la civilisation? Oui, mon clier ami , vous serez mon suppleant et son cavalier ; vous valserez au bal avec elle ; vous courrez un galop avec elle ; vous I'embrasserez innocemment dans les jeux innocents ; vous la defendrez contre les galants qui voudraient I'importuner de leurs galanteries ; vous la conserverez pour moi comme vous feriez pour vous; vous lui ferez grand plaisir, ainsi qu'a moi qui ne desire que son bonheur... Et quel danger tout cela peul-il avoir pour elle avec vous , avec vous mon meilleur ami?

— Quel danger... quel danger?... Pour elle... aucun, certaincmc it... bien sur... elle inspirerait tant de respect... Mais si le contact du soleil embrasait tout autour de lui...

— He bien, vous iriez vous jeter a I'eau pour eteindre rincendic.

— Vous voulez faire rire ces dames (qui riaicnt en cffet beaucoup); mais plaisanterie a part, repondezl si Teclat du soleil...

— Vous etes un flatteur, el je ne laisserai plus ma femme avec vous 1... Mais, au reste, pourquoi pas? voyez comme elle est rouge de colere contre vos flatteries 1

— Je sais bien que toutes les verites ne sont pas bonnes a dire, ct je connais des gens qui s'en vengent rudement; mais jeconnais des kmes plus genereuses, et j'espere le pardon de ma temerite.... D'ailleurs je suisbien bete de repondre a toutes vos mauvaises plaisanleries !... Voire femme serait plus sage que vous; et si I'Anglais avail la folic de vouloir, I'lcarienne aurait la sagesse de ne pas permettre.

I Ne pas permeffre / est-ce queje ne serai pas le mattre, est-ce que la loi des galants Frangais eux-memes n'ordonne pas formellement a la femme d'oBEiR a son mari ? (Toutes les dames se recrierent.)

— C'est vrai, de mi^me que la loi des sages Anglais permet au mari de conduire sa femme, une corcle au cou, au marche des bestiaux, et de la vendre a I'encan comme une mauvaise brebis, sur I'enchere de six sous! (Oh, quelle horreurl quelle horreur! entendon de tous cotes.)

— Mais noire loi vient des temps barbares, tandis que la voire vient de prendre naissance au sieclc de la civilisation et des lumieres 1

FEMMES. 2qq

— Elle n'en est pas moins une loi insolente, faite par un despote qui voulait imposer aux femmes I'obeissance au despotisrae conjugal, afin de preparer I'obeissance des maris au despotisme imperial 1

— Vous voulez peut-etre, monsieur le galant, que ce soil le mari qui obeisse a la femme ?

— Non , monsieur le plaisant , je vous trouverais ridicule alors, ct je suis sur que votre femme est trop raisonnable et connait trop bien son veritable interet pour desirer que son mari se ridiculise ; mais je voudrais que la loi proclamat , comme en Icarie , VEgalite entre les epoux , en rendant seulement la voix du mari preponderante, et en faisant d'ailleurs tout ce que la loi fait ici pour que les epoux soient toujours d'accord et heureux.

— Mais votre loi d'obeissance n'est-elle pas necessaire dans ua pays oil I'un des plus grands seigneurs disait , a la Reine ellememe , qu'il n'y avait pas une seule femme qu'on ne put seduire avcc de I'or?

— Et vous croyez cette calomnie , repetee par vos belles ladies, qui se disent plus sages parce qu'elles poussent la pruderie jusqu'a rougir si Ton commet I'horrible indecence de prononcer devant elles les mots les plus indifferents * ! Et puis , dites done a tous vos milords d'apporter ici toutes leurs guinees pour seduire une seule Icarienne 1

— Oui, mais la France n'est pas I'lcarie 1

— Helas , je le sais bien ! et c'est la ce qui me fait enrager, de voir une mauvaise organisation sociale rendre tant de Frangaises si tnallieureusesl et c'est pour elles surtout que je desire ardemmenfc la Republique et la Communaute, qui leur donneraient a toutes au tant de bonheur qu'en ont les heureuses femmes d'Icarie !

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