‹ Voyage en Indo-Chine et dans l'empire chinoisChapitre 3 sur 27 · SLR ! A VIE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

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1869; et le prodige, c'est que ce peuple de vieillards n'a jamais eu de jeunesse, si loin que l'on remonte dans ses annales. Il parle, pense et sent aujourd'hui comme il y a trois mille ans. L'idiome, le système d'écriture, les lois et les rites, combinés pour éteindre toute spontanéité humaine, ont paralysé dès son berceau cette race fossile qui a vieilli sans grandir. »

« On s'étonne quelquefois du peu de progrès fait parles missionnaires en Chine; on ne comprend pas que des doctrines aussi élevées n'exercent pas d'action sur ces nombreux mandarins qui passent leur vie à étudier. Mais comment ne voit-on pas que, plus les Chinois sont lettrés, plus, dans ces machines perfectionnées, la mémoire gagne aux dépens de l'intelligence? Le christianisme qui aspire à développer la personnalité humaine lutte vainement dans ce triste pays contre la doctrine qui est parvenue à l'étouffer; c'est la vie s'efforçant de galvaniser la mort. La Chine c'est Lazare au tombeau :jam fœtet ; pour la ressusciter en la rendant chrétienne, il faudrait aussi la main d'un Dieu Nos missionnaires me font l'effet de Daniel dans la fosse aux lions ; seulement les lions sont aujourd'hui édentés... mais après leur avoir limé les dents, les puissances maritimes feront bien de leur rogner les griffes; sans cela ils ne tarderont pas à en user cruellement. »

« La question chinoise, qui est à la fois religieuse, maritime et territoriale s'imposera un jour aux cabi-

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nets en dépit des économistes, car la tutelle de la barbarie est une charge obligée pour la civilisation. . . L'admiration qu'affectait la philosophie du dernier siècle pour la Chine, est à mon avis, un de ses plus grands crimes. Si corrompue que puisse être la dernière des nations chrétiennes, un abîme la sépare encore de la dépravation chinoise *. »

Ce problème moral et politique de la Chine obsédait l'esprit du jeune voyageur. C'était le sujet sur lequel il revenait le plus volontiers aux derniers temps de sa vie : il fallait que la fièvre fût bien ardente ou la prostration des forces bien complète pour qu'une conversation sur cette matière ne parvînt pas à ranimer mon bien-aimé malade, en me donnant de courts moments d'illusion. Lorsqu'il reprenait à la vie, et par suite à l'espérance, Louis de Carné se complaisait à esquisser le plan d'un travail dans lequel il aurait rencontré l'occasion naturelle d'aborder cette grande question. Il se proposait d'exposer un jour l'état du christianisme dans l'extrême Orient, et souhaitait être envoyé au Japon afin de pouvoir y étudier ce sujet sur place. Dans un tableau dont les missions catholiques auraient occupé le premier plan, il jouissait par avance de la satisfaction de consigner une foule de détails sur ces pauvres chrétientés toujours tremblantes sous un joug à peine allégé; il aurait surtout aimé à redire ce qu'il éprouva lorsque, durant une

\. Note» inédites de 1869.

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nuit de Noël, il entendit retentir pour la première fois sous un toit de bambous au centre des montagnes qui séparent la Chine du Thibot, les chants qui avaient bercé son enfance, et que, voyageur épuisé, il reçut le fortifiant viatique des mains mutilées d'un vieux confesseur.

Après un séjour de quelques semaines dans la Cochinchine qu'il trouva complétée par l'adjonction de trois belles provinces, mais où il éprouva la pénible déception de ne pas rencontrer sa famille déjà partie, Louis de Carné put enfin s'embarquer pour la France. 11 y rentra à la fin de 1868, portant dans son sein, sans nul symptôme encore apparent, le germe du mal mortel par lequel l'antique Asie semble vouloir se défendre contre l'invasion de l'Europe. Je ne me trouve pas le courage de rappeler les joies de ce retour, que la Providence a rendues si courtes et que de si longues angoisses allaient suivre.

Délégué par le ministère des affaires étrangères à l'exploration du Mékong, le jeune voyageur réunit toutes ses forces pour adresser à son département dans le courant de 1869 un rapport étendu sur cette mission ; il en consacra le reste à ces travaux de la Revue des Deux-Mondes, reproduction souvent textuelle d'un journal rédigé durant le voyage, tantôt sur le banc d'une pirogue emportée au cours du fleuve, tantôt en pleine forêt sous une tente dressée pour la nuit.

Une bonne constitution contint longtemps les pro-

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grès d'un mal que le malade cachait aux autres sans se les dissimuler à lui-même, progrès sensibles toutefois, que ne purent conjurer ni les lumières de la science, ni les soins assidus dû plus cher compagnon de ses périls *.

Afin de correspondre à la sollicitude de ses chefs qui voulaient bien lui ménager en Egypte un poste à sa parfaite convenance, il tenta, aux premiers mois de 1870, une sorte d'essai de ses forces, en faisant une courte excursion en Angleterre. Cette tentative ne fut point heureuse, et mon fils, pressentant trop bien le sort qui l'attendait, vint s'enfermer, pour ne plus le quitter, au séjour de son enfance, où nous le réchauffions sous nos tendresses, mais dont les horizons aimés souriaient à ses yeux sans ranimer son cœur.

L'agitation fébrile augmenta lorsqu'il apprit nos premiers désastres ; et quand il m'arrivait de sinistres bulletins, j'avais à supporter avec ma souffrance comme Français, celle que le contre-coup me faisait éprouver comme père. Les tortures devinrent plus cuisantes lorsque partit pour défendre le territoire toute notre jeunesse bretonne. En déposant sur le front de ses frères le baiser d'adieu, il demeura comme foudroyé par la révélation de sa propre impuissance. De ce jour-

1. M. le Docteur Joubert, membre de la commission scientifique du Mékong, aujourd'hui médecin inspecteur de l'établissement theimal d .; Bagnoles.

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là, le monde où il ne restait aucune place pour lui dans l'extrémité des périls publics, sembla se voiler pour disparaître à ses yeux ; et, se détachant sans effort de l'avenir qui lui manquait en même temps qu'à son pays, sa pensée monta comme d'ellemême vers les seuls horizons ou l'avenir ne manque point. En parcourant, après que tout a été consommé, des feuilles éparses tracées d'une main tremblante, j'y ai trouvé ceci :

« La vie de l'homme n'a de valeur que dans la mesure où il arrive à la mépriser en s'élevant audessus d'elle. Se dévouer, c'est vraiment vivre ; et se dévouer jusqu'à la mort, c'est survivre. »

Ces paroles sont peut-être les dernières qu'il ait écrites avant de quitter ce monde : elles contiennent l'expression de sa confiance et de la mienne.

Comte de Carné.

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