Lieu de nuire départ eu
C'était à peine si de loin en loin quelque gramen indiscret venait révéler la prochaine éclosion, l'immense et universelle explosion de vie. Les arbres fruitiers, trèsnombreux autour de nous, bordaient la route. Tous bourgeonnaient; la sève montante faisait éclater l'écorce, et les plus précoces étaient déjà couverts de fleurs blanches ou rosées. Une forêt de pommiers, d'abricotiers et d'amandiers se préparait à semer de neige le tapis que les rizières naissantes allaient bientôt dérouler à leurs pieds. Ces tableaux riants ne tardèrent pas à être remplacés par des scènes d'un tout autre caractère. Arrivés par une pente insensible snr un col resserré, nous eûmes soudainement devant les yeux comme un énorme entassement de montagnes grises, nues et ravinées. Nous sentions les approches d'un grand fleuve vers lequel une force invincible attirait tous les torrents grondant au fond des gorges ; quelque chose de solennel en annonçait la présence. La main de Dieu semble avoir entouré les grandes artères du monde physique de barrières infranchissables, de même qu'elle a pris soin d'enfermer dans plus d'ombre et de mystère les vaisseaux essentiels du corps humain. Il nous faut descendre lentement dans le gouffre par d'étroits sentiers suspendus aux flancs des montagnes. D'un côté, la muraille lisse, taillée parfois en demi-voûte, s'avançait au-dessus de nous, ou bien nous passions sous une sorte de portique semblable à ceux que creuse la mer en battant les falaises; de l'autre côté, s'ouvrait un abîme à donner le vertige. Si imparfaite qu'elle soit, une telle route a dû coûter bien des peines à construire. Ouverte dans la roche calcaire qui forme en grande partie la carcasse
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des montagnes, elle est souvent glissante au point d'ajouter un péril de plus aux dangers du voyage. Sur un espace immense, les pentes sont trop raides pour maintenir les terres, et la pierre affleure partout en rocs aigus et bleuâtres comme la lave figée d'un volcan qui aurait détruit sur son passage jusqu'au plus humble germe de vie. On se sent écrasé par ces proportions démesurées de la nature inerte, entre ces colosses qui semblent peser sur votre tête et ces abîmes qui vous attirent. Les caravanes apparaissent au loin comme des fourmis hâtant le pas pour achever l'étape avant la nuit. Chevaux et mulets indisciplinés, marchant à l'aventure et prompts à s'effrayer, roulent souvent dans
e précipice quand ils se rencontrent aux endroits périlleux. Aussi, avant de s'y engager, les mandarins font-ils parcourir ces routes par un éclaireur qui intime aux négociants l'ordre dé se garer dans certains lieux disposés à cet effet. Le gouverneur de Tong-Tchouan avait spontanément, sans nous en prévenir, pris pour nous cette précaution nécessaire.
Posées sur de petites terrasses comme des nids d'aigles collés aux rochers, des cases chétives abritent une pauvre famille qui vit du sapèque déposé par chaque voyageur, auprès du bol de thé froid qu'il absorbe en passant. Les chaleurs sont en effet très-fortes, même au mois de février. Toutes ces murailles de pierre exposées aux rayons ardents du soleil, qui ne rencontrent pas une feuille d'arbre pour les briser, s'échauffent vite, el l'on respire à peine dans l'atmosphère embrasée de cette immense fournaise. Entin, après une marche longue el pénible, noué voyons, nu fond du berceau que lui
forment deux montagnes abruptes, le Yang-tse-kiang étendre, malgré la qualification de Fleuve-Bleu, ses eaux vertes comme celles d'une mer endormie dans une anse. Pleins des souvenirs du Mékong, nous nous attendions à voir le Yang-tse bouillonnant et limoneux comme lui; il est au contraire tranquille et tout imprégné de lumière. Nous saluons avec transport ce fleuve qui anime à lui seul une région où tout est mort, nous donnant une image de la vie paisible et féconde au milieu d'une nature stérile et tourmentée. Il paraît d'ailleurs, d'après les renseignements qu'on nous a donnés, que des roches hérissent le lit du fleuve à une courte distance en deçà et au delà de Manko, village où nous avons pris une journée de repos. Ce village, station forcée des voyageurs qui se rendent au Setchuen par cette route, a presque l'importance d'une petite ville. Cependant il n'y réside aucun fonctionnaire qui ait le droit de requérir pour nous des porteurs de bagages. Nous nous hâtons d'en louer; et au prix de 2 fr. S6c: par jour nous avons des hommes qui marcheront avec curage, que nous n'aurons ni la fatigue de stimuler, ni l'ennui de surveiller constamment. Les corvéables s'échappent souvent, quand ils espèrent se dérober à la peine dont la loi les frappe dans ce cas. Il faut en outre les harceler sans cesse, disputer avec eux sur le choix des lieux de halte, la durée des étapes, chose impossible pour nous, car nous étions partis de Tong-Tchouan absolument livrés à nous-mêmes, sans un interprète quelconque, sans un homme auquel nous pussions nous confier au milieu de ce monde inconnu. Le lendemain, après une heure d'attente que je passai
sur la rive, regardant couler le Fleuve-Bleu à 500 lieues de son embouchure, un gros bateau quitta la berge opposée et s'avança lentement vers nous ; notre caravane, chevaux compris, y entra tout entière. Cette lourde machine, à laquelle des troncs d'arbre à peine équarris servaient d'avirons, se mit alors en mouvement, et nous porta de l'autre côté du fleuve profond 1 qui sert de limites aux deux provinces les plus occidentales de l'empire chinois, le Setchuen et le Yunan. Alors commença l'une de nos ascensions les plus longues et les plus pénibles. Nos chevaux s'engagèrent dans un sentier qui semblait à peine praticable pour les chèvres, et nous nous élevâmes presque en droite ligne, ayant à nos pieds le fleuve semé de bancs de sable étincelants.
Les champs de canne à sucre faisaient sur les rives des taches vertes et régulières. Manko se montrait toujours directement au-dessous de nous, mais dans des proportions qui diminuaient à vue d'œil, cette diminution constatant seule pour nous les progrès de notre marche. Enfin le chemin s'enfonça en corniche au-dessus d'une vallée latérale ; la pente se fit plus douce, nous redevînmes sensibles aux beaux spectacles, et nous admirâmes, en reprenant haleine, le magnifique panorama des hautes montagnes qui marquaient le cours du fleuve derrière nous. Celui-ci nous apparaissait encore par intervalles comme un mince serpent vert aux écailles luisantes glissant et tournant sans s'irriter les obstacles qu'il ne pouvait franchir. C'était le matin surtout que j'aimais à
l.Une corde longue de dix brasses, munie d'une pierre et jetée au milieu du fleuve, ne rencontra pas le fond.
contempler les montagnes. Quand l'aurore, immortelle magicienne, jetait l'or et la pourpre sur la nudité osseuse de ces enfants de l'Himalaya, leurs tètes, peu à peu sorties de l'ombre, s'entouraient d'une éclatante auréole, et, la lumière déchirant enfin tous les voiles, les masses entières resplendissaient à la fois en se reflétant dans le fleuve comme dans un miroir d'émeraude. Nous montions toujours. Après avoir eu, sur les bords du Yangtse-kiang, plus de 25 degrés de chaleur, nous grelottions dans nos manteaux, surpris par ce brusque changement de température comme des baigneurs plongés dans la vapeur et qu'on inonderait d'eau glacée.
Elle a quelque chose d'étrange, la sensation qu'on éprouve à une grande hauteur ; là, nul bruit n'arrive ; l'air est raréfié, et les couches de l'atmosphère semblent acquérir une transparence sensible. Ce calme, ce bien-être intime, ne sont point altérés par l'aspect tourmenté de la terre au-dessous de soi ; les gorges sans fond, les roches de toute nature entassées pêlemêle, témoins éloquents des grands bouleversements du passé, tout cela vous laisse indifférent ; quand on n'a sur la tête que l'azur du ciel, on participe à cette haute sérénité. Pas un être vivant n'habite volontairement au milieu de ce chaos. J'aperçois seulement à une grande distance au-dessous de moi un troupeau de moutons jaunes poussés par un pâtre et cherchant une maigre pâture d'herbes brûlées. Ils s'agitent lentement au milieu des rocs bleuâtres qui percent le sol et ils semblent ramper ; on dirait de la vermine sur l'habit troué d'un mendiant. Mon cheval, pour éviter les graviers du sentier, a l'habitude de marcher sur l'étroite bande gazonneuse ou
le préoipice commence ; je le laisse faire, il lient à l'existence autant que moi, et je méfie bien moins à ma raison qu'à son instinct.
Le village de Ta-Cho se présente à ravir avec son pont de bois et ses maisons blanches ombragées par de grands arbres. Un peu de verdure et un petit paysage bourgeois font tant de plaisir après les spectacles grandioses offerts aux yeux par la zone sauvage et nue que nous venons de parcourir ! Nous logeons dans une des nombreuses hôtelleries de ce village, où les caravanes s'arrêtent. De vastes écuries abritent un nombre considérable de chevaux et de mulets. Le soir, en face de nous, un long serpent de feu illumine les ravins creusés dans la montagne, en dévorant le peu de végétation qui s'était réfugiée là. Depuis la Cochinchine jusqu'ici, nous avons rencontré partout des traces de cette dévastation sans but qui détruit en quelques heures les ressources que la nature met des siècles à créer. L'hiver rappelle périodiquement aux Chinois la nécessité de se chauffer, et ils seraient probablement plus ménagers du bois s'ils n'avaient presque partout, dans le pays que nous avons visité, du combustible minéral facile à extraire.
Non loin de Ta-Cho, le sentier s'enlace encore aux lianes escarpés des montagnes ; le froid nous saisit de nouveau ; un vent glacé nous souffle au visage, effeuillant la couronne de neige que les pics les plus élevés portent au front. Ces crêtes, où se développe une végétation toute spéciale, sont le dernier asile de certaines tribus sauvages qui ne se rencontrent plus dans les plaines. Vêtus d'un manteau de feutre roide et à plis
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réguliers, la tête couverte d'un haut bonnet en hélice, ces derniers représentants d'une race opprimée nous regardent passer, immobiles, accroupis au milieu des rhododendrons et de pins rabougris. Ils bâtissent leurs pauvres villages dans les plis du terrain et cultivent les pentes ; mais la moisson manque souvent sur ces versants abrupts, entraînée par la pluie au fond de l'abîme avec la terre qui la portait. Après avoir vaincu ces malheureux, les Chinois les insultent: d'odieuses peintures couvrant les écrans des pagodes représentent un de ces beaux sauvages en costume national, enchaîné et sans armes, essuyant les outrages d'un groupe de soldats chinois : vengeance bien digne du peuple lâche qui s'y complaît !
Nos porteurs de bagages, venus de Tong-Tchouan à Manko comme corvéables, mais loués depuis ce dernier gîte, sont encore gais et agiles malgré ces horribles montées, qui ont mis sur les dents nos chevaux et nousmêmes. Ils ont le pied d'une étonnante sûreté ; et, bien que chargés lourdement, ils ne chancellent jamais» même dans ces chemins à pic dont le dallage, à tout instant interrompu, forme une longue succession d'escaliers et de fondrières. La plupart des auberges étaient des antres nauséabonds encombrés de voyageurs. Dans l'une, la chambre d'honneur, où il fallait allumer de la lumière en plein midi, n'avait d'ouverture que sur l'écurie, appentis étroit qui servait à la fois de porcherie et de lieu d'aisances. Au village de Tchang-Tchou, nous avons été plus heureux, et nous nous sommes installés avec joie dans des chambres qui donnaient sur une galerie élevée au-rlessus d'une cour intérieure. Les
misères, les rudes fatigues du jour sont bien vite oubliées le soir, lorsqu'on a retrouvé bon souper et bon gîte; quant au reste, en vérité nous n'y songions guère. A Tchang-Tchou cependant, où nous arrivons transis après une longue marche sur la neige, nous essayons de faire un punch avec la mauvaise eau-de-vie du pays. La flamme s'élève, se balance, livrée au caprice du vent qui pénètre par les cloisons mal jointes. Chacun se laisse aller aux souvenirs que rappellent ces feux légers aux teintes mobiles qui ont jeté sur tant de scènes de jeunesse le même éclat,éphémère ; mais la réalité chassa le rêve lorsque le moment fut venu de déguster ce breuvage exécrable, qui ne blessait pas moins l'odorat que le goût. Les curieux, voyant à travers le papier déchiré qui garnissait nos fenêtres, au milieu d'une chambre où toute autre lumière était éteinte, un homme à barbe longue et rousse agiter un feu fantastique qui semblait courir sur la table, nous prirent pour des sorciers en train de composer un philtre, et s'enfuirent épouvantés. L'aubergiste, pour se rendre favorable des étrangers versés dans les sciences occultes, commença sur-lechamp la sérénade dont il est d'usage d'honorer les mandarins ; un vieux tambour et une vieille casserole en firent les frais.
En quittant Tchang-Tchou, nous entrons dans une vallée encadrée par les montagnes , qui y poussent leurs contre-forts et la découpent en vertes lagunes. Le ciel est clair, et la neige, étincelant au soleil de midi comme une frange d'argent, tranche par son éclat métallique sur la blancheur vaporeuse des nuages. Les vifla^es pullulent dans cette vallée, les maisons son!
neuves ou fraîchement blanchies ; de loin en loin, quelques groupes d'habitations rappellent les villas soignées de nos marchands retirés des affaires. Cette partie du Setchuen paraît respirer l'aisance et profiter du triste état de la province voisine , dépeuplée par la guerre, la peste et la famine.
A ces consolants syptômes de calme prospérité s'ajoutent, aux abords de Hoéli-Tcheou, des signes d'animation et d'activité commerciales. Cette ville est entourée d'une forte enceinte ; des bastions viennent d'être ache" vés, d'autres travaux de défense sont en cours d'exécution ; d'ailleurs les événements paraissent inquiéter très peu les habitants d'Hoéli-Tcheou. Nous sommes à plus de dix jours du renouvellement de Tannée, et ils célèbrent encore cet événement périodique. Des arcs de triomphe en bois peint, embrassant la largeur de la rue, s'élèvent à de courts intervalles du milieu de la foule grouillante. Les maisons, petites et basses, dont les façades en bois sont décorées de lanternes multicolores, ont l'apparence de baraques construites à la hâte pour un jour de foire. Un acrobate, le visage caché par un masque grotesque, s'épuise en contorsions sur une pyramide de tréteaux; nous passons, et, malgré ses efforts pour retenir autour de lui les curieux, nous entraînons à notre suite la foule heureuse de voir si à propos une exhibition d'Européens véritables. Nos chevaux se fraient avec peine un passage jusqu'à l'hôtel où l'on nous conduit. Cet établissement a bonne mine, et ne manque pas extérieurement d'un certain air de propreté d'autant plus séduisante qu'elle est plus rare. Au-dessus d'une cour intérieure étroite et longue, une galerie avec
balustrade en bois donne accès dans des cellules sans fenêtres, où règne une perpétuelle obscurité. Il semble que les Chinois en voyage ne s'arrêtent à l'hôtel que pour dormir ou fumer l'opium. Par les portes entrebâillées, j'ai aperçu en effet, à la lueur de la petite lampe dont un fumeur d'opium ne se sépare jamais, des hommes étendus sur une natte aspirant la vapeur blanche qui exhale une odeur d'abord peu sensible, mais qui ne tardait pas à s'imposer en quelque sorte à mes sens, au point qu'il m'est souvent arrivé de m' arrêter comme pour dérober au fumeur endormi quelque chose de son ivresse.
Hoéli-Tcheou est essentiellement une ville de transit, et elle s'est appropriée à cette destination. Les maisons sont de vastes magasins où s'entassent des blocs de cuivre et de sel, des balles de coton, des boites de plantes médicinales et tinctoriales. Des rues entières sont habitées par des fabricants de bâts, des vendeurs de harnachements de chevaux et autres objets nécessaires aux caravanes. Le y amen du gouverneur que nous allons visiter ne répond guère à la réputation que s'est faite ce personnage, âpre au gain et concussionnaire émérite. Il prélève un droit considérable sur les négociants qui vont prendre un chargement aux mines de cuivre ; il impose de sa propre autorité une foule d'industries, au point qu'on a cessé, dans les limites de sa circonscription, d'utiliser les barques sur les parties navigables du Fleuve-Bleu. Malgré toutes ces ressources extraor linaires, son yamen n'a qu'un ameublement très-simple. Nous demeurons chez lui pendant le temps nécessaire pour placer les quelques mots chinois de notre vocabu-
iaire appropriés à la circonstance. Gela est bientôt fait, et nous nous retirons, laissant un homme peu éclairé sur nos projets et visiblement inquiet de nos résolutions. Le soir, un messager nous apporte une lettre for obscure, traduite à grand'peine par le plus lettré de nos Annamites. Dans cette lettre étrange, le gouverneur nous annonce qu'on a observé des étoiles se livrant dans le firmament aux pérégrinations les plus fantasques, et qu'elles avaient fini par disparaître. Cette consultation astronomique était-ello une allusion délicate à notre voyage à Tali, l'objet de toutes les préoccupations des autorités chinoises, et au sort qui nous était réservé chez les mahométans ? Nous ne l'avons jamais bien su ; mais, si cette interprétation est la vraie, il faut convenir que le mandarin de Hoéli-Tcheou avait trouvé le moyen de rajeunir, par la forme flatteuse et imagée qu'il lui donnait, une prédiction qui nous avait été déjà bien souvent faite. Ce personnage a voulu d'ailleurs nous traiter en mandarins, et s'est permis de renvoyer, sans nous consulter, les porteurs de bagages dont nous avions loué les épaules, pour les remplacer, au moment de notre départ, par des corvéables mis en réquisition sur ses ordres. Nous nous sommes trouvés en outre escortés de cinq ou six petits chefs qui nous entouraient de soins, s'étudiaient à deviner nos désirs avant mémo qu'ils fussent formés, et ne nous laissaient seuls que lorsqu'il se présentait une occasion de boire. Ces hommes déguisaient mal leur qualité d'espions sous le masque de serviteurs empressés. Nous n'avions rien à cacher,et nous Wr disions très-haut que nous étions résolus à entrer dans Tali. C'était singulièrement faciliter leur tâche.
Le chemin continue d'être très-accidenté. Les flancs des montagnes sont magnifiquement parés de buissons de camélias roses et de rhododendrons remarquables par leurs dimensions diverses et leurs nuances variées. Parmi ces derniers arbustes, les uns sont couverts de fleurs rouges qui se détachent sur le fond sombre du feuillage avec tant de vigueur que l'œil en est ébloui ; les autres ont des fleurettes touffues et blanches, d'une délicatesse exquise comme celle des azalées. Dans les plaines, les fleurs pâles du pavot, culture répandue sur d'immenses espaces, se balancent sur leur tige flexible et longues, charmant la vue et imprégnant l'air d'une senteur violente qui monte au cerveau. Les animaux eux-mêmes ne résistent pas, dit-on, au vertige ; les abeilles, par exemple, butinent avec rage sur ces sirènes végétales; lorsque les pétales sont tombées et que l'homme a recueilli le poison pour lui-même, les abeilles, enivrées et blasées, dédaignent le suc des autres plantes et se laissent mourir d'inanition. Des rats qui avaient élu domicile dans une bouillerie d'opium ont été trouvés morts en grand nombre peu de jours après la clôture de cet établissement ; accoutumés à respirer les vapeurs exhalées des chaudières, ils ont cessé de vivre dès qu'elles leur ont manqué. Les chevaux et les porcs qui ont goûté aux pavots refusent toute autre nourriture, et dépérissent après la récolte de l'opium, saisissante image des périlleux enivrements de la vie î
Nous sommes arrivés jusqu'au village de Hompousso sons interprète, mais devancés par une lettre du gouverneur de Tong-Tchouan à celui de Hoéli-Tcheou, de
qui relève encore ce pays, et n'ayant en somme qu'à nous laisser transporter et conduire. Nous touchons ici à la limite des états soumis au gouvernement chinois; à quelques lieues de nous, la guerre continue, guerre terrible et sans merci, surtout pour l'habitant paisible, également pillé par les deux armées. Il importe de ne pas s'engager au hasard dans l'une des routes qui mènent à la capitale du royaume musulman. Les renseignements nous manquent, et, en supposant qu'un Chinois voulût bien nous en fournir d'exacts, nous ne serions pas en mesure de les comprendre.
Nous avons appris à Yunan-Sen qu'à deux jours de marche de Hompousso demeurait un prêtre catholique chinois; au milieu de notre embarras, c'était un bonheur inespéré ; rien ne saurait exprimer l'émotion que j'ai ressentie en recevant le billet écrit en latin par lequel cet interprète inattendu nous annonçait son arrivée. Trouver un Chinois qui non-seulement parle une langue connue, mais qui soit, par la force des choses, en communion d'idées et de sentiments avec vous au milieu d'une foule curieuse et malveillante, dans un hameau perdu loin du monde civilisé, cela tient du prodige. A quelque croyance qu'on appartienne, ce grand résultat du catholicisme obtenu sans bruit, dans une obscurité si redoutée des œuvres humaines frappe l'esprit d'admiration et de respect quand une circonstance fortuite -le met subitement en lumière. A peine entré dans notre maison, le père Lu est assailli de questions ; il y répond avec une bonne grâce dont sa timidité augmente le charme. Il consent à nous accompagner jusqu'au village de Machan, où il réside; il
ne pourrait aller plus loin sans interrompre la visite annuelle de ses chrétiens et sans se compromettre visà-vis du gouvernement impérial ; des Chinois pris de vin lui ont déjà prodigué les menaces et les insultes parce qu'il rendait service à des Européens. Il est convenu que nous irons ensemble à Machan, et que là, avec le secours du père Lu, nous choisirons, entre les routes diverses qui mènent à Tali, sinon la plus directe, au moins la plus sûre.
Nous retrouvons le Yang-tse-kiang, dont les eaux toujours vertes coulent à travers un paysage moins beau que celui qui leur sert de cadre à Manko. Après quelques heures de marche pénible dans le sable du rivage, nous voyons le grand fleuve se bifurquer, et nous mettre en présence d'un problème géographique sur la solution duquel les Chinois disputent depuis des siècles sans parvenir à s'accorder. Il s'agit de savoir si c'est le bras venant du nord ou celui venant de l'ouest qui est le véritable Fleuve-Bleu. Les données générales de la science tranchent ' la question en faveur du bras de l'ouest, qui prend le nom de Kin-cha-kiang (fleuve au sable d'or), tandis que son rival porte celui de Peshoui-kiang (fleuve à l'eau blanche). Le nom de Yangtse-kiang n'est appliqué qu'après le confluent aux deux fleuves réunis.
Sur la rive gauche du Kin-cha-kiang, sensiblement amoindri au-dessus du point de jonction, le charbon
1. Le bras de l'ouest ne tarde pas d'ailleurs à remonter luimême vers le nord, et à partir de Likiang il suit une direction ongtemps parallèle à celle du Pe-shoui-kiang.
affleure en divers endroits dans la vallée. Nous avons visité un puits à deux lieues de Machan environ. Le combustible appartient au propriétaire du sol, qui vend 600 sapèques le droit d'en extraire 1,000 livres chinoises. Chacun vient prendre la quantité qu'il veut consommer et l'extrait lui-même à ses frais. Réduit en poudre agglutinée, en forme de gâteaux très-employés pour la cuisine indigène, ce charbon se vend le double, 1,200 sapèques ou un demi-taël les 1,000 livres. On se dispense de pousser fort loin les travaux, et, sans creuser des galeries, on se borne en quelque sorte à écorcher la surface du sol. Un certain nombre des chrétiens du père Lu vie] nent à cheval au-devant de nous, et nous faisons à Machan une entrée solennelle. Machan est un pauvre village plusieurs fois détruit et souvent assailli par des bandes de loups féroces qui descendent des montagnes, enlèvent des animaux et des enfants, et souvent môme étranglent des hommes. Nous prenons là un jour de repos en préparant notre départ.
Nous étions sur la limite du Yongpé. Cette contrée appartient au Yunan, qui forme sur la rive gauche du Kin-cha-kiang une enclave bizarre dans le territoire du Setchuen. Ce pays est en grande partie peuplé par des sauvages turbulents, qui se sont révoltés en 1859 contre le gouvernement impérial et ont commis l'imprudence d'appeler à leur aide les musulmans. Ceux-ci ont fait irruption chez eux, et leur ont imposé un joug nouveau plus dur que l'ancien. En pénétrant dans cette région, que traverse la route ordinaire du Setchuen à Tali, nous aurions couru le risque de nous voir barrer le
chemin par un chef timoré, placé trop loin du centre du royaume mahométan pour qu'il fût possible d'en appeler au besoin de sa décision au sultan de Tali. En offrant un prix très-élevé, nous parvenons enfin à réunir des hommes courageux qui consentent à nous servir de porteurs et de guides. Ils nous indiquent une route presque déserte, très-longue et très-dépourvue de ressources, mais qui, n'étant pas fréquentée par les soldats, n'a d'autre inconvénient que d'être exposée aux incursions des brigands, et notre expérience nous porte à redouter beaucoup moins les voleurs que les gens de guerre chargés de les surveiller. Nous aurons à faire SOO kilomètres environ au lieu de 200, que l'on compte au maximum par le chemin de Yongpé. Bien qu'ils soient ardemment secondés par le père Lu, nos efforts pour trouver un messager qui veuille bien porter à Tali une lettre et le billet en arabe du papa demeurent infructueux.
Par leur persévérance encore plus peut-être que par leur hardiesse, les [Anglais ont acquis comme explorateurs du globe une réputation prépondérante, et ce n'est pas un médiocre sujet de plaisir de réussir là où ils ont constamment échoué. Cette satisfaction, qui prend sa source dans une pensée d'émulation féconde et non dans un sentiment de vanité puérile, nous l'avions éprouvée déjà en passant les premiers de l'Indo-Chine en Chine, du Laos dans le Yunan. Au moment où nous allons mettre le pied sur le territoire musulman, il n'est pas sans intérêt, à ce point de vue, de rappeler les obstacles devant lesquels avait jugé nécessaire de s'arrêter le colonel Sarel, chef de la dernière expédition
anglaise qui ait remonté, en partant de Shanghaï, le cours du Fleuve-Bleu. Cet officier ne dépassa point Pinshang, limite extrême de la navigabilité du Yangtse-kiang, dont il nous a été donné de reconnaître et do suivre le cours à plus de 300 milles au delà de ce point.
Ce résultat n'est pas sans importance, on peut en juger par les paroles mêmes du docteur Barton, l'un des membres de l'expédition anglaise. Celui-ci, après avoir dit pour quels motifs le colonel Sarel dut s'arrêter à Pinshang, s'exprime dans ces termes, où l'on sent respirer, malgré la déception finale, une sorte de patriotique orgueil : « Ainsi, après avoir remonté le Yang-tse-kiang durant 1,800 milles en explorant et en observant 900 milles de plus que tout autre Européen, excepté les jésuites revêtus du costume chinois, après avoir pénétré à la plus extrême frontière occidentale de l'empire, car nous n'étions qu'à quelques milles du pays occupé par les tribus indépendantes , nous nous vîmes forcés d'abandonner toute espérance d'accomplir notre plan primitif, d'atteindre l'Inde par la voie du Thibet, et nous dûmes retourner à Shanghaï après une absence de cinq mois '. » En fait, dit un écrivain anglais trèsadmirateur du colonel Sarel, cet officier n'abandonna son entreprise que lorsqu'il eût atteint une contrée plongée dans la rébellion et l'anarchie, et à travers
1. Journal of the Royal geographical Society, volume the thirty-second: Aotes on Ihe Yang-t&ze-kiang, from Hankow to Pingshaîig, by lieutenant-colonel Sarel and doctor Barton. London, 1862.
laquelle aucun guide ne voulait s'aventurer avec lui. Quoi qu'il en soit, avant de nous aventurer nousmêmes dans un pays en proie à la rébellion et à l'anarchie, nous jouissons tout un jour de l'hospitalité du pure Lu. Ce jeune prêtre nous comble de soins délicats et d'attentions charmantes. Il n'hésite pas à se dépouiller en notre faveur du seul flacon de vin de Porto ' qui, en dehors de la réserve nécessaire aux besoins du culte, constitue toute sa cave, liqueur précieuse qui lui a été donnée par un ancien évêque du Yunan, résidant aujourd'hui 6ur la frontière du Thibet, et dont le meilleur johannisberg ou le plus pur tokay n'égalera jamais pour nous la saveur. L'église du père Lu est située à une lieue du village de Machan. Elle est pauvre, ornée seulement de quelques grossières images, et sert successivement de salon, puis de salle à manger dès que les mouchoirs d'indienne qui figurent la nappe d'autel ont été repliés, après la messe, par le sacristain indigène. La chambre du missionnaire touche à son église. J'ai passé des heures trop vite écoulées dans cette modeste cellule, scrutant la bibliothèque, toute contenue dans un étroit bahut, et dévorant les livres au hasard. La Bible, le livre par excellence, est le premier qui me soit tombé sous les yeux. Ces pages, tout imprégnées d'austère philosophie et de poésie ardente, où l'idée religieuse, tour à tour douce et terrible, se montre tantôt sous la forme sévère d'un Dieu courroucé dictant ses lois au milieu des orages, tantôt sous les traits d'une
1. En Chine, c'est le vin de Porto qui seit aux missionnaires pour célébrer la messe. I! se conserve Facilement dans ces climats.
belle Juive appelant sur elle les brûlants baisers d'un amant, ce mélange de gravité solennelle et de grâces mystiques, tout cela produisit sur moi, après une si longue abstinence de toute nourriture morale, un effet que j'essayerais vainement de décrire. Que d'idées vagues, que de sensations mystérieuses se heurtent en tumulte dans le cerveau d'un jeune Chinois méditant devant l'image de sainte Madeleine après la lecture du Cantique des cantiques ! Le père Lu s'est déchinoisé au séminaire, et j'imagine, à voir sa douce figure, qu'une phthisie commençante n'y a pas à elle seule répandu tant de pâleur. Les êtres charmants qu'il n'a connus que par ses livres ne peuvent manquer parfois clans ses rêves de prendre un corps à ses yeux. Bien qu'habitué dès l'enfance à tout rapporter à Dieu, surtout l'amour, je le soupçonne de pleurer sur lui-même et d'honorer, avec une tendresse qui ne supporterait peut-être pas l'analyse d'une orthodoxie rigoureuse, ces saintes d'une autre race aux cheveux blonds et aux yeux d'azur qui lui semblent sans doute beaucoup plus près des anges que les tristes femmes de son pays. C'est en latin que nous causons avec le père Lu, et dans un latin à faire frémir, si loin qu'ils reposent, Virgile et Gicéron. Le matin de notre départ, cet excellent missionnaire, devenu bien vite notre ami, nous recommande de charger avec soin nos catapultas, et, convaincu que nous jouons notre existence, il nous quitte tout ému pour aller à l'autel attirer sur nous les bénédictions de Dieu.
Nous traversons le Kin-cha-kiang dans de petites barques que le poids de deux chevaux fait chanceler au moindre mouvement de ces animaux. Les eaux du fleuve
sont toujours vertes, les rives toujours déboisées. Les grandes forêts ne reparaissent qu'à la hauteur de Hokin et de Likiang. Elles appartiennent au gouvernement; mais suivant un procédé usité, je crois, en Norwége, la compagnie qui exploite ces forêts lance les arbres dans le fleuve après les avoir marqués au sceau impérial, et les fait arrêter à Souitcheou-fou. Nous débarquons sur le territoire du Yunan. La route que nous nous sommes déterminés à prendre a peut-être existé jadis, mais il n'en reste aucune trace, et chacun de nous se fraye comme il peut un passage à travers les broussailles, escaladant les roches, s'accrochant aux racines et aux branches. Nos porteurs de bagages, loués trèscher à cause des risques auxquels ils s'exposent, nous font la loi et demandent à s'arrêter, après une marche de quelques heures, dans une case isolée dont tous les habitants ont fui à notre approche. Sur cette frontière si souvent franchie par les bandes musulmanes, les gens paisibles sont encore plus timides qu'ailleurs. Une vieille femme, qui s'est exposée à tous les dangers pour ne point abandonner son logis, sort enfin de derrière un bahut; rassurée par nos manières, elle se met à rappeler son monde. Après une heure de cris persuasifs, six robustes gaillards quittent les gîtes où ils s'étaient blottis comme des lièvres, et, chacun s'évertuant, nous avons bientôt une table, des bancs, des lits en planches. Les chevaux prennent place sous un hangar, et je fais ouvrir un cercueil, meuble qui m'a déjà rendu bien des services en pareille occasion, pour y placer le fourrage de mon cheval ; mais il était occupé par le propriétaire. Les porcs habitent sous le même toit que ce
cadavre, tout à côté se fait la cuisine. Après la récolte, lorsqu'ils auront du temps à perdre et de l'argent à dépenser pour les funérailles, nos hôtes songeront à enterrer leur père.
Le pays est absolument désert, et nous cheminons longtemps sans rencontrer un seul voyageur. Nous pénétrons enfin, non sans curiosité, dans le premiervillage du royaume musuhmn. Il est d'ailleurs fort tranquille et ne justifie point la frayeur de nos porteurs. Rien n'aurait empêché les insurgés de reculer leur frontière jusqu'au fleuve ; cependant ils ont laissé entre le Kin-cha-kiang et leurs domaines une sorte de zone neutre où le drapeau rouge des troupes impériales flotte encore pour la forme, mais où les fonctionnaires peu soumis à une hiérachie tombée d'elle-même par la fuite des mandarins, sont des habitants du pays, véritables chefs de garde nationale qui jouissent d'une demi-indépendance, et exercent sans contrôle le pouvoir dont ils se sont emparés. Il arrive souvent que les autorités constituées désignent elles-mêmes ces personnages militaires, destinés à les remplacer. Le motif qui a déterminé le nouveau sultan de Tali à suspendre le succès de ses armes est tout commercial, et ce motif est bon à noter parce qu'il éclaire un des côtés les plus originaux du caractère chinois. Le drapeau blanc, adopté par les rebelles, aurait pu effrayer le négoce, s'il avait été arboré sur les rives mêmes du fleuve, et il était habile de ménager une transition. Le gouvernement chinois n'a jamais essayé d'ailleurs d'enfermer ses ennemis dans ces barrières qui sont un des moyens les plus puissants employés en Europe par les nations belligérantes pour
s'affamer ou s'appauvrir mutuellement. Il n'y a jamais eu de bloeus. On combat les armées, on arrête les voyageurs, mais des deux côtés une pacotille est tenue pour une garantie plus sûre qu'un passeport.
La végétation se trouve bien de l'absence des hommes, et les forêts de pins, brûlées ailleurs, se montrent partout ici vigoureuses et verdoyantes sur les montagnes. Aspirant, sous ces ombrages, dans les ravins qui furent des torrents, les derniers restes de l'humidité du sol, des buissons de rhododendrons et de camélias surprennent par leur aspect sauvage nos yeux, accoutumés à n'admirer leurs fleurs que sur les étroits gradins et dans l'atmosphère malsaine des serres chaudes.
Nous passons devant la première douane musulmane, autour de laquelle un grand nombre de marchands sont agglomérés. Un fonctionnaire visite les ballots, les paniers, les caisses, et perçoit les sapèques. Nous lui faisons comprendre que nous ne sommes pas des marchands, et il n'insiste pas pour soumettre nos bagages à la loi commune. Au village de Ngadati, la population se mélange d'une notable quantité de sauvages de la race des Lissougn. Le costume des femmes de celte tribu se compose d'une jupe courte et plissée descendant jusqu'aux genoux, faite de toile de chanvre *, et d'un corsage largement ouvert, orné comme la robe d'une bordure bleue. Leur coiffure est une sorte d'élégante mantille dont les pans multicolores retombent en arrière. Nous nous occupions d'apprivoiser, pour la
1. Le chanvre n'est d'un usage général que chez les sau\ Les Chinois ne s'habillent guère que de soieries et de cotonnades.
mieux observer, cette intéressante fraction de la grande famille humaine, quand des coups de fusil, des cris et des éclats lugubres de la trompette chinoise nous annoncèrent l'arrivée du chef militaire de Ngadati. C'était le premier fonctionnaire musulman qui se rencontrât sur notre route. Il avait l'air dégagé et de loin semblait vêtu comme un gentilhomme de la cour de Louis XV. Sous une espèce de chapeau à trois cornes, il portait une longue chevelure noire flottant des deux côtés sur ses épaules, et réunie seulement vers le milieu en une queue courte et mince. Le sultan, qui ne néglige pas les détails, s'est occupé déjà du costume de ses sujets. Illes a autorisés à porter la queue, à la double condition qu'ils ne se raseraient pas la partie antérieure de la tête* comme font les Chinois, et qu'ils n'ajouteraient pas à leur appendice naturel cette longue tresse de soie qui tombe jusqu'aux pieds des élégants dans le Céleste- Empire. Le chef militaire de Ngadati mit de l'empressement à venir noue visiter ; il ne demanda pas à voir nos papiers et n'essaya nullement de nous inquiéter. On ne nous avait d'ailleurs annoncé, comme assez puissant pour nous créer des embarras sur cette route abandonnée, que le chef de Peyouti. Nous avons hâte de nous rendre à ce village et de nous voir aux prises enfin avec des difficultés sérieuses. On nous a prédit tant de périls que nous éprouvons une sorte de désappointement à ne pas rencontrer même d'obstacles. Il règne en effet dans tout ce pays un calme, une tranquillité que la pauvreté de la région explique, mais sur lesquels nous ne comptions pas. Quelques négociants nous précèdent ou nous suivent. Ils sont pour la plupart chargés de sel, denrée
qui fait l'objet d'un commerce important, bien que local, car la loi chinoise, conservée par les musulmans, fixe à chaque saline des limites au delà desquelles elle ne peut vendre ses produits. Le thé, l'opium, les métaux et les plantes médicinales fournissent seuls au commerce d'exportation du Yunan des éléments considérables. Le prestige qui s'attache à notre qualité d'Européens nous met à l'abri de toute tentative de la part des bandits, fort redoutes des voyageurs isolés dans ce pays façonné à souhait pour les embuscades. De rares indices nous révèlent seuls l'existence de ces invisibles ennemis. Des potences, sortes de croix dont la traverse mobile est munie aux deux extrémités de crocheîs en fer, agitent leurs grands bras dans le vide comme pour appeler leur proie humaine. De loin en loin, un crâne dépouillé réfléchit les rayons du soleil comme un bloc de quartz arrondi, ou tache le ciel noir d'un point blanc qui n'a rien de trop sinistre. La pluie tombe fine et froide, tandis que la neige couvre les montagnes et produit aux branches des arbres verts ces heureux effets si souvent décrits. Dans cette région, Ton- ne voit guère que des pâtres veillant sur leurs troupeaux, et des sauvages accroupis au bord d'un ruisseau, près d'un feu fumeux, et occupés à rouir du chanvre ; la végétation est vigoureuse, car elle semble toujours être en Chine en raison inverse de la population.
Une dizaine de cases en terre semées sans ordre sur la croupe d'une montagne, autant de maisons en ruines, c'est là tout le village de Peyouti. Il présente un singulier aspect : les toits sont formés de planches juxtaposées, maintenues par de grosses pierres, de telle sorte
qu'une grêle de cailloux semble être tombée sur ces pauvres habitations. Plusieurs fois déjà, même dans les grandes villes, nous avons vu employer ce système de toiture. On est si mal assuré de vivre dans le Yunan, qu'on n'y prend pas la peine de s'y construire un gîte. La pluie tombe à torrents dans la chaumière abandonnée où nous nous sommes établis, faute de pagode ou d'hôtellerie.
Quant au formidable chef que des gens mal informés ou pris de l'envie de rire à nos dépens nous avaient signalé, il n'a pas paru. Nous aurions pu, sans trop de peine, jeter son village dans la boue d'où il était sorti. Il faut monter bien longtemps pour quitter Peyouti, et suivre le lit d'un torrent qui dessine sur la neige fondante une ligne noire et sinueuse. Au point culminant de notre ascension, la vue embrasse un magnifique ensemble de sommets noyés dans des nuages semblables aux flocons de fumée échappés d'une usine, et ces nuages répandent sur le paysage des teintes livides. Beaucoup de paysans habitent avec leurs familles à la lisière de leurs champs, clans des huttes faites de branches entrelacées, où ils attendent, au sein d'une misère navrante, la paix, le soleil ou la mort. Ils s'écartent des routes battues sous peine de voir enlever par les soldats qui passent tout le produit de leur maigre récolle, et préfèrent la chance d'être pillés par les voleurs, moins exigeants et plus humains. Quelques hommes sont censés d'ailleurs, à des intervalles très-éloignés, veiller à la sécurité publique. Ils se tiennent, sentinelles tremblantes,dans de fragiles guérites au nombre de trois ou quatre, mais ne disposent entre eux tous que d'une seule lance
Après de longs jours de marche, tantôt dans des gorges profondes, tantôt Mii-dessus de ravins escarpés, à travers un pays très-pauvre et presque inhabité, nous arrivons à L'extrémité d'un promontoire d'où le regard plonge sur une plaine magnifique, telle que nous n'en avions pas vu depuis notre sortie de la Chine impériale. De nombreux îlots de maisons, sur les murailles desquelles nous ne tardons pas d'ailleurs à distinguer les traces funestes de la guerre, semblent baignés dans une mer de verdure. Des soldats impériaux venaient d'incendier récemment tout ce que les propriétaires persévérants avaient réédifié après un premier désastre.
Nous parcourons successivement trois petites villes sans trouver une maison pour y passer la nuit à l'abri du vent et de la neige, et ne parvenons à nous loger que dans la place fortifiée de Pinchouan. Cette ville est populeuse ; les rues sont remplies d'hommes remarquables par leurs costumes, leurs longs cheveux, leurs traits accentués, et je ne sais quel air d'insolence sauvage répandu sur leur physionomie. Rien qu'à leurs allures arrogantes, on reconnaîtrait des musulmans. L'un d'eux entrn brusquement chez nous pendant notre repas; à l'injonction de se retirer, il répond en dégainant un coutelas. Sans attendre un ordre, notre sergent annamite, emporté par son courage et son indignation, fond sur l'impertinent, le désarme et le jette violemment à la porte. Le mandarin militaire de Pinchouan accourt sur ces entrefaites, et, après une conversation amicale, se fait donner lecture de la lettre du papa. A la cordialité qu'il nous avait témoignée d'abord s'ajouta, quand il eût entendu les éloges que le vieil astronome voulait
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bien faire de nous, une nuance visible de respect. Ce capitaine musulman a imaginé, pour attirer chez lui les commerçants, de les garantir contre les vols dont ils pourraient être victimes sur son territoire. Cette mesure pousse les habitants des villages, sur lesquels pèserait solidairement le poids des indemnités, à traquer les brigands et à faire la police.
Les montagnes qui courent le long du lac de Tali nous montrent déjà de loin leurs fiers sommets neigeux ; les autres, plus près de nous, s'arrondissent et s'abaissent. Les petites plaines se multiplient et font pressentir la grande plaine. Dans celle de Pien-ho, pas un village ne reste debout ; les ruines faites alternativement par les impériaux comme par les rebelles servent d'abri précaire à de nombreuses familles de cultivateurs qui consentent encore à semer parce qu'ils pourront récolter dans six mois, mais qui renoncent à bâtir. On nous conduit chez le père Fang, prêtre catholique chinois, court et trapu, à la face plate comme celle d'un Tartare ; nous ignorions son existence, et lui n'était pas averti de notre arrivée. Nous le surprenons au milieu de la lecture de son bréviaire, et il serait difficile de peindre son étonnement. Vox faucibus hassit, le latin restait figé dans sa gorge, ou n'en sortait que par monosyllabes absolument inintelligibles. Remis enfin de son émotion, il laissa de côté vêpres et complies pour nous faire cordialement les honneurs de chez lui. Le père Fang possède la seule maison du village ; il l'a construite lui-même. Ses talents d'architecte ont pu d'ailleurs se développer, car sa résidence actuelle est la quatrième que l'incendie Ta forcé d'élever. Les autres maisons ont été détruites
par des soldats de passage en belle humeur. Nous couchons dans la chapelle, qui, comme celle du père Lu, sert, une fois la messe dite, à tous les usages profanes.
Le calendrier du père Fang nous apprit que nous étions au mardi gras. Moins heureux que le célèbre curé de Gresset qui put remplir dignement en trois jours tous les devoirs du carnaval et du carême, nous laissâmes s'écouler sans même les saluer d'un regret les dernières heures d'une journée marquée en Europe par tant de folles joies. Aussi peu enclin à fêter le bœuf gras qu'à partager les doctrines dont cet animal ventru semble être le symbole, j'ai toujours vivement goûté au contraire l'idée que l'église catholique oppose chaque année au culte de la force brutale et de la chair engraissée. Recevoir d'un prêtre chinois et en même temps que des Chinois les cendres qui affirment l'origine, la rédemption et la fin commune de l'humanité, quelle rude leçon pour cet orgueil si prompt à germer dans le cerveau de tout Européen hors de chez lui !
Le mémento homo quia pulvis es, qui fait réfléchir partout, tire quelque chose de plus grave et de plus solennel encore du temps de malheur que traverse cette contrée. La guerre civile, les épidémies, la disette et l'émigration ont réduit, d'après des témoignages dignes de foi, la population du Yunan de près de moitié en dix ans. Pour peu que l'on s'écarte du chemin, on se heurte aux ossements mutilés des victimes de meurtres ignorés ou impunis. Il m'est arrivé bien souvent, pour mon compte, de faire de ces découvertes qui, en France, comblent de joie les procureurs impériaux. A quelques
lieues de la demeure du père Fang, séparé de celui-ci par une montagne, habite un autre prêtre, un Français, qui a caché son presbytère dans un pli de terrain, à micôte; il vit là au jour le jour, sans avoir vu depuis quatorze années aucun compatriote, adoptant des enfants, s'efforçant, au milieu de tous les périls, de relever le courage abattu des quelques chrétiens qui l'entourent et de grouper autour de lui assez de justes pour sauver Sodome. Les détails qu'il nous donne sur le jeune empire mahométan, à la formation duquel il assiste, font frémir d'horreur, et l'on ne sait s'il faut plus s'indigner contre les tyrans sanguinaires et lascifs que contre des populations dix fois plus nombreuses qui supportent un joug honteux, non sans se plaindre, mais sans le secouer.
Le père Leguilcher vit dans une retraite absolue, loin des routes, sans rapports avec les autorités musulmanes, contre lesquelles rien ne le protège et qui ignorent presque son existence. Quand les bruits de la guerre, montant de la plaine jusqu'à son asile, deviennent trop menaçants, il cherche un refuge dans une caverne profonde, lieu sacré pour les Thibétains, qui y viennent en pèlerinage. Resté inviolablement attaché à la France, bien qu'il ait renoncé à l'espoir de la revoir jamais, le père Leguilcher consent, pour servir des Français, à sortir de la réserve que la prudence non moins que ses goûts lui ont imposée jusque là, et à nous accompagner à Tali, où nous ne pouvions nous risquer sans interprète. Avoir en quelque sorte pénétré dans la banlieue de cette ville sans nous être fait annoncer, sans avoir demandé aucune autorisation, cela pouvait être consi-
dérô comme un peu téméraire; mais, aucun courrier n'ayant consenti à porter nos lettres, il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de nous présenter nous-mêmes. Nous avons toujours été heureux depuis deux ans, et nous comptons sur notre étoile. Le père Leguilcher cependant n'avait qu'une confiance très-limitée clans le succès de notre entreprise ; mais, si celle-ci réussissait, elle aurait l'avantage de donner à sa situation de missionnaire une sorte de sanction officielle dont profite-» raient ses chrétiens, unique objet de ses pensées. Cette considération acheva de le déterminer à partager notre fortune.
Pour atteindre, des hauteurs où le prêtre français a caché sa maison, le niveau des régions habitées, il faut descendre à l'aventure, car les capricieux zig-zags du sentier qui mène à la plaine semblent tracés par l'écoulement des eaux plutôt que par le pied des hommes. Nos chevaux restent inutiles jusqu'au moment où nous rejoignons la route du Yongpé à Tali. Une citadelle occupée par un chef militaire important commande cette route. Nous nous faisons annoncer solennellement et nous pénétrons dans le fort sans donner au mandarin qui y réside le temps de se reconnaître. Celui-ci, surpris par notre brusque arrivée, laisse de côté sa pipe d'opium, se précipite au-devant de nous à demi hébété, ot donne des ordres à ses gens, qui finissent par souffler à pleins poumons dans des clarinettes discordantes. Nous étions comblés d'honneurs. Le commandant do cette forteresse n'a pas embrassé l'islamisme; il est resté tolérant et doux comme un Chinois et s'est op posé souvent, sans rien perdre de la confiance du sul-
tan, aux violences de ses soldats. Une bande de ces guerriers musulmans lui ayant fait demander un jour, dans un dessein facile à comprendre, de remplacer par des jeunes filles les hommes qui portaient leurs bagages, il fit saisir et garrotter les insolents, ordonna qu'on les enduisît tout entiers de graisse de porc et leur dit : * Vous voulez abuser de nos femmes, commencez par user de nos cochons ! » Malgré les efforts de ce personnage, les villages sont détraits autour de la citadelle construite pour les protéger, et des monceaux de briques marquent seuls l'emplacement qu'ils occupaient. Le soir venu, nous trouvons à grand'peine une maison debout, triste résidence, obscure et inhabitée. Nous plaçons nos chevaux dans la cour intérieure et nous nous couchons près d'eux sur les dalles, en redoublant de vigilance. Non loin de nous en effet, dans la montagne, habitent des sauvages nommés Chasu, qui, dans tous les temps, ont exploité les voyageurs. Les paysans leur payent un tribut annuel appelé en chinois la rente des voleurs, moyennant quoi ils sont assurés d'être remboursés de la moitié de la valeur de ce qui pourra leur être enlevé. Le cultivateur ne perd pas tout, il reste encore aux brigands un bénéfice honnête, et tout le monde est satisfait : singulière convention tacite, sorte de camorra respectée par le gouvernement et acceptée de tous comme une servitude naturelle pesant sur un certain rayon.
Le lendemain, notre route nous conduit, à travers une série d'ondulations basses, dans une vallée étroite et longue que la grande chaîne des monts Tien-song semble de loin fermer hermétiquement. Ceux-ci s'éloignent
et se détachent à mesure que nous avançons. Nous apercevons enfin en face de nous dans tout leur magnifique développement les montagnes de Tali, dont le pied baigne dans un lac admirable, tandis que la tête, couronnée de neige, se perd dans les nuages. Sous nos yeux se déroule un immense tapis de verdure au milieu duquel des groupes de maisons en terre rouge, avec leurs toits en tuiles et leurs pignons blanchis, se détachent au soleil. Autour de nous, tout est couleur, lumière, limpidité. Fussions-nous contraints de nous arrêter là que nous ne regretterions pas nos longues marches, nos inquiétudes et nos fatigues. Après un premier élan d'admiration, la critique reprend ses droits. Si ce paysage n'est pas l'un des plus magnifiques qu'il soit possible de rêver, la faute en est aux Chinois, qui n'ont pas laissé subsister un arbre, ni sur les grandes montagnes, ni sur les monticules désolés qu'orneraient si bien de beaux ombrages. En revanche, la culture maraîchère est admirablement entendue, et nous reconnaissons, en approchant, des fèves, des choux et des légumes vulgaires ; les rizières occupent aussi de vastes espaces. La population agricole qui vit autour du lac est une population indigène qui appartient en grande partie à la race des Minkias. D'ailleurs, sur les cinq cents villages qui existaient dans cette grande plaine avant la guerre, on n'en compte pas aujourd'hui plus de deux cent cinquante, et un seul sur ce nombre est exclusivement peuplé de Chinois.
Nous passons sur une longue chaussée à laquelle on travaille. C'est la première fois, depuis mon entrée dans le Yunan, que je vois construire ou réparer une route.
Cette chaussée conduit à une forteresse dont les murailles, appuyées d'un côté à la montagne et prolongées de l'autre jusque dans l'eau du lac, barrent absolument le chemin. Le commandant de la forteresse nous fait dire qu'il vient d'envoyer prendre les ordres du sultan, et nous somme de les attendre.
Ces ordres arrivent le lendemain, et nous nous sentons tous soulagés d'un grand poids en apprenant qu'ils sont favorables. Nous traversons le fort, véritable souricière dans laquelle il eût été facile de nous emprisonner d'un seul coup; mais on nous a envoyé de Tali un mandarin et quelques soldats pour nous escorter, cette mesure nous rassure et nous empêche de soupçonner un piège. Au-delà du fort, la plaine s'épanouit, traversée par la route que nous suivons. Quand les murailles de la ville se montrent dans le lointain, dominées par des montagnes grandioses, la peur s'empare de nos porteurs ; des chrétiens qui avaient voulu suivre le père Leguilcher rétrogradent prudemment, se proposant de rallier notre caravane après qu'ils auront connu l'accueil qui lui aura été fait. Des bruits sinistres nous sont rapportés : quatorze Européens auraient été récemment mis à mort, et nous allions bientôt, au dire de nos gens effrayés, voir leurs tètes sur les murailles. Tous les étrangers sont des Européens pour les Chinois. Les hommes massacrés par ordre du sultan étaient probablement des Birmans ou des Hindous, car ils avaient la peau presque noire. Nous entrons néanmoins sans obstacle dans la redoutable cité. La grande rue, d'abord presque déserte, se peuple peu à peu. Nous avançons toujours, serrés les uns contre les autres, l'œil aux
itii. VOYAGK EN INDO-CHINE
aguets et la main sur nos armes. Un mandarin magnifiquement vêtu et monté sur un cheval de prix vient au-devant de nous, jette un regard dédaigneux sur nos costumes de laine fripés et sans dorure, sur nos chevaux petits et maigres, et nous invite à mettre pied à terre. Xous sommes alors assaillis par une foule énorme, exeitée, hurlante, qui, débouchant de toutes les rues adjacentes, oscille comme les flots de la mer et menace de nous écraser. Des soldats se ruent sur nous par derr rière et nous arrachent violemment nos chapeaux. Cette insulte fut suivie d'une rixe dans laquelle nous dûmes faire usage des crosses de nos fusils; nos trois Annamites et nos deux tagals usèrent bravement de leurs sabres, et le mandarin, resté d'abord impassible, s'interposa tardivement, au moment où un soldat musulman tombait ensanglanté.
Cet incident dc*nt les suites pouvaient être si funestes, ot dont nous ignorions la cause, avait été provoqué par la curiosité du sultan. Celui-ci nous observait du haut des remparts de la citadelle, et c'était pour qu'il pût examiner à son aise nos visages européens que l'on nous avait brutalement décoiffés après nous avoir enjoint de descendre de cheval. Il donna l'ordre lui-même de nous conduire hors de la ville, dans un logement qu'il désigna. A peine y étions-nous installés que des mandarins vinrent nous présenter.les excuses du sultan, nous offrir de sa part une audience pour le lendemain, pégler le cérémonial, sur loquet ils se montrèrent même très-conciliants. Ils n'exigèrenl qu'une chose, la promesse que nous nous présenterions sans armes. On émisa ensuite du but do notre voyage; mais cette con-
versaiion, maigre la courtoisie des formes, était en réa-
■ritable interrogatoire: Soi! que le caractère
exclusivement scientifique de notre expédition n'eût pas
été de notre part assez soigneusement mainienu, soit que les tètes fussent trop dures, ainsi que nous l'avait prédit le grand-prêtre de Yunan-Sen, pour supposer à une exploration pénible des motifs desintéressés, il est certain que le jour suivant nous trouvâmes absolument changées les bienveillantes dispositions annoncées la veille. A l'heure qui avait été fixée pour l'audience, un mandarin vint nous avertir qu'il restait encore des détails à régler, qu'il y avait lieu de s'expliquer d'une manière plus complète et plus claire ; il finit par nous dire que le sultan demandait le père Leguilcher. Aprèé l'heureuse issue des négociations antérieures, confiants, pour en avoir déjà fait l'épreuve* dans l'intelligence et la sagesse du missionnaire, nous estimions l'entrevue souhaitée par le sultan avantageuse et sans danger. Le père Leguilcher, moins rassuré, s'y rendit néanmoins en homme accoutumé à braver tous les périls. Il revint après une absence d'une heure sain et sauf, mais ayant entendu proférer les plus violentes menaces contre lui d'abord pour avoir introduit dans Tali des gens de notre espèce, puis contre nous qui venions reconnaître les routes, mesurer les distances et dessiner le pays dans l'intention manifeste, quoique niée effrontément, dé nous en emparer. « Va dire, avait ajouté le sultan, va dire à ces Européens qu'ils peuvent prendre toutes les terres arrosées par le Lant-san-kiang (Mékong) depuis la mer jusqu'au Yunan, mais qu'ils seront forcés de t'arrêter là. Us auraient conquis la Chine tout entière
que l'inexpugnable royaume de Tali serait encore une borne infranchissable à leur ambition. J'ai déjà fait mettre à mort un grand nombre d'étrangers ; que ces insolents qui ont versé hier sous mes yeux le sang de l'un de mes soldats s'attendent, s'ils demeurent plus longtemps chez moi, à un sort pareil. Je les épargne parce qu'ils me sont recommandés par un homme vénéré des musulmans, mais qu'ils retournent sans retard au lieu d'où ils sont venus, et s'ils tentent d'aller reconnaître le fleuve dans lequel se déverse le lac de Tali (le Mékong), malheur à toi et à eux ! »
Ce souverain qui règne par la terreur vit lui-même dans une terreur perpétuelle. Les murs de la citadelle construite au centre de la ville, sont les plus beaux et les plus forts qu'on puisse voir; le sultan demeure retiré derrière ces remparts. Deux canons constamment chargés sont braqués aux portes de la salle d'audience ; personne ne l'approche, hors ses fidèles, et très-peu de gens connaissent sa figure. On appelle les suspects un à un dans cet antre, et ils en sortent rarement vivants. Des chrétiens mêlés à la foule, en voyant passer le père Leguilcher qui se rendait à l'audience, ont éclaté en sanglots, bien convaincus qu'if allait à la mort. Il en avait été autrement, comme on vient de le voir. Après le récit du missionnaire, il fallait non-seulement renoncer à l'espoir de revoir le Mékong, mais même à visiter la ville, et demeurer exactement enfermes dans notre logis jusqu'au lendemain. Nous chargeons nos armes, tout étant à craindre de la part d'un homme aussi effrayé que le sultan. Nous sommes autorisés, après l'inexplicable changement qui s'est déjà produit une fois dans
ses dispositions, à redouter chez ce tyran fantasque un revirement nouveau qui aggraverait encore notre situation. Nous étions en effet absolument à sa merci ; et, bien que résolus à nous défendre, il était impossible d'entretenir aucune illusion sur le résultat de la lutte, si celle-ci venait à s'engager. Le soir, notre maison tout entière, à l'exception du réduit où nous étions entassés, fut envahie par des soldats. Nos propres sentinelles durent alors se replier jusque dans notre chambre, et, sous le coup d'une anxiété qu'on trouvera naturelle, nous passâmes la nuit dans l'attente de quelque grave événement, observant les soldats, qui de leur côté surveillaient tous nos mouvements.
Aux premières lueurs de l'aube, nos geôliers descendirent dans la cour, et, n'opposant nulle résistance à notre départ, ils se mirent en devoir de nous escorter, armés jusqu'aux dents. Tout alla bien jusqu'à la forteresse qui donne accès dans la plaine. Le mandarin préposé à notre garde nous donna l'ordre de nous arrêter là, et s'éloigna rapidement. Craignant qu'il ne fût allé s'entendre avec le commandant de cette petite place, où nous pouvions soupçonner que l'on voulait nous enfermer pour se défaire de nous, nous rassemblâmes nos porteurs de bagage, et, les poussant devant nos chevaux, nous franchîmes au grand galop, malgré les réclamations des soldats intimidés et la consigne de leurchef, toutes les fortifications, très-mal gardées d'ailleurs, qui barraient notre chemin; une fois sortis de ce périlleux passage, nous avions devant nous l'espace, eï nous ne manquâmes pas d'en profiter.
A dix heures du soir, comme nous avions pris po;si-
tion, pour y passer la nuit, dans une maison déserte et facile à défendre, un certain nombre de soldats demandèrent pacifiquement à être introduits. Ils venaient informer le père Leguilcher que le commandant du fort, celui-là même dont nous avions reçu trois jours auparavant un si bon accueil, l'invitait à se présenter chez lui sur-le-champ. Ils étaient chargés en outre d'acheter au nom du sultan de Tali le revolver que nous nous étions proposé d'offrir à ce capricieux personnage. Malgré l'insistance qu'ils apportèrent dans cette double négociation, ces ambassadeurs indiscrets furent éconduits. Laisser le missionnaire compromis pour nous s'éloigner en pleine nuit de notre petite colonne, c'eût été manquer de prudence ; et vendre une arme à un homme qui n'avait su ni la mériter ni osé la prendre, c'eût été manquer de dignité. Les soldats nous quittèrent ckmc en murmurant, et nous passâmes la nuit à consolider nos barricades. Celles-ci d'ailleurs demeurèrent inutiles, et cette alerte fut la dernière. Le chef du nouvel empire musulman nous a épargnés par crainte de provoquer contre lui l'intervention des Européens, et ses fanatiques sujets ont été tenus en respect par la terreur secrète que nos armes leur avaient inspirée. En rentrant clans l'ermitage du père Leguilcher, nous reconnûmes bien vite à la consternation des visages que la nouvelle de notre insuccès nous y avait devancés. De tous les points de la montagne, les chrétiens affluaient au presbytère, remplissant la chambre et l'oratoire, se pressant autour du prêtre, qu'ils n'osaient interroger, silencieux comme des gens qui pressentent une grande douleur. a4emain, lorsque le père Leguilcher, dont un plus
long séjour au milieu d'eux aurait mis la vie eu péril, s'éloigna avec nous, des sanglots éclatèrent, les hommes et les enfants voulurent accompagner leur bienfaiteur. Quant aux femmes, c'était vraiment pitié de les voir avec leurs pieds mutilés s'efforçant de suivre le pas des chevaux et gravissant en pleurant la montagne à pic. Elles s'attachaient à la robe du prêtre, qui ne se détournait pas de peur de faiblir. Nous emportions l'àme de ce petit monde chrétien, entouré d'ennemis du coté du Thibet aussi bien que du côté de la Chine, et qui allait peut-être, après notre départ et par notre imprudence, être persécuté pour sa foi. C'était là une pensée amère qui, en se joignant à l'inévitable contagion de la douleur humaine sincèrement exprimée, nous arracha à nous-mêmes les premières larmes que nous eussions versées depuis deux ans.
La montagne de Likiang montra bientôt à l'horizon ses formes imposantes ; elle apparaissait au loin comme un blanc fantôme qui semble garder l'entrée du Thibet. Partis des plaines basses conquises sur la mer par les alluvions du Mékong, nous pouvions contempler enfin de hauts sommets, des neiges éternelles, et entrevoir la contrée brumeuse vers laquelle nous avaient si souvent entraînés nos rêves. Nous perdions en même temps l'espoir d'y pénétrer; mais les préoccupations qui nous assiégeaient alors laissèrent en nous peu de place aux regrets. Tant que dura notre marche en territoire musulman, il fallut presser le pas, ne camper qu'en lieux sûrs et hors des villages populeux. Ce fut donc avec un vif contentement que nous arrivâmes enfin dans cette zone neutralisée par les belligérants d'un acGord corn-
mun. L'itinéraire de notre retour fut, sauf une modification légère, le même que j'ai déjà décrit en conduisant le lecteur à Tali; je n'ai donc point à m'y arrêter. Nous eûmes la satisfaction d'obtenir du mandarin de Hoéli-Tcheou la punition d'un soldat qui avait insulté le père Lu, et la publication du dernier édit impérial favorable aux chrétiens, édit qu'on avait jusqu'alors laissé ignorer aux populations.
Cependant, grâce au missionnaire qui nous servait d'interprète, les conversations des voyageurs, des marchands, des aubergistes, races en tout pays curieuses et bavardes, n'étaient plus pour nous lettres closes. Nos aventures faisaient ordinairement tous les frais de ces récits, où déjà la vérité commençait à disparaître sous la légende. Nous écoutions ces propos sans y prendre part, et c'est ainsi qu'après une longue absence les premières nouvelles du malade de Tong-Tchouan vinrent par hasard nous frapper au cœur. Une opération avait été pratiquée sur M. de Lagrée, voilà le fait que nous parvînmes à démêler au milieu des détails extravagants dont un fumeur d'opium embellissait sa narration. De quelle nature avait été cette opération, quel résultat avait-elle amené? A toutes les questions qui se pressaient sur nos lèvres, nulle réponse sérieuse n'était donnée. Ce fut seulement trois jours avant notre arrivée à Tong-Tchouan que nos appréhensions se changèrent en certitude. M. de Lagrée était mort, le il mars 1868, d'une maladie de foie dont il souffrait depuis plus de soixante jours. Celui d'entre nous qui avait eu au plus haut degré l'amitié et la confiance de notre chef, le docteur Joubert, vint à notre rencontre. Miné lui-même par la fièvre et par le
chagrin, il était encore sous l'impression des pénibles devoirs qu'il venait d'accomplir, l'autopsie et l'inhumation du cadavre. L'intelligence ne s'était éteinte chez M. de Lagrée qu'avec la vie. Jusqu'au dernier moment, le sentiment de sa responsabilité ne l'abandonna point ; en présence de la mort, l'une de ses plus grandes souffrances, c'était de rester dans l'ignorance de notre sort. Ce n'est pas ici le lieu de payer longuement à M. de Lagrée le tribut d'hommages qu'il a si justement mérité. Je dirai seulement aujourd'hui que le succès de notre long voyage a été son œuvre, et que l'honneur en revient tout entier à sa mémoire. Il nous restait à gagner Shanghaï. Le récit de ce rapide voyage à travers la Chine fera l'objet de la dernière partie de ce travail '.