LE FLEUVE- BLEU, ARRIVÉE A SHANGHAÏ ET RETOUR A SAIGON
A Tong-Tchouan, notre voyage d'exploration était terminé. Nos forces étaient d'ailleurs épuisées comme
1. Cette navigation sur le Fleuve-Bleu pourra être facilement suivie à l'aide d'une carte de Chine.
nos ressources, et, sous le coup du funeste événement qui nous privait de notre chef, toutes nos aspirations se tournèrent vers Shanghaï. Il fallai1 bien encore, pour gagner cette ville, traverser la Chine presque tout entière dans son plus grand diamètre ; mais cela nous semblait facile avec le secours du Yang-tse-kiang, ce r/rand chemin qui marche. Après avoir eu si longtemps à lutter contre le courant du Mékong, dans une région insalubre et presque déserte, nous allions trouver enfin une compensation à nos fatigues passées, nous allions nous sentir emportés vers une ville européenne, à travers la contrée la plus peuplée de la terre, par l'un des plus puissants fleuves du monde. Toutefois nous n'étions point encore arrivés au point où cette grande artère est utilisée d'une manière continue par les jonques d'un fort tonnage. Quelques étapes nous séparaient de Souitcheou-fou, ville importante du Setchuen, où nous avions formé le projet de nous embarquer, et nous avions hâte, comme les Hébreux captifs, de commencer cette marche vers la délivrance ; mais il nous restait à Tong- Tchouan même un devoir à remplir.
Le gouvernement chinois évite de placer à la tète d'une province un homme qui, étant né dans cette province, y conserve sa famille, sa fortune, ses intérêts '. D'un autre côté la religion et le culte des morts ayant seuls survécu chez les lettrés au naufrage de toutes les
1. Les conquérants mantehoux, autours de cette mesure, voulaient empêcher les fonctionnaires chinois de jeter des racines dans leurs gouvernements et leur enlever ainsi toute possibilité de créer autour d'eux de- foyers d'insurrection.
ET DANS L'EMPIRE CHINOIS m
autres croyances, on s'explique le prix que les enfants d'un fonctionnaire attachent à posséder sa dépouille. « Un fils vivrait sans honneur, surtout dans sa famille, dit le père Duhalde, s'il ne faisait pas conduire le corps de son père au tombeau de ses ancêtres, et Ton refuserait de placer son nom dans la salle où on les honore. » De là ces convois solennels qui traversent si souvent l'empire et pèsent sur les populations, contraintes d'offrir aux mandarins vivants des présents dignes du personnage dont ils escortent le cadavre. Quand nous avions voulu, dans une forêt du Laos, ouvrir la tombe d'Henri Mouhot pour y constater la présence de ses restes, on s'y était opposé comme à un sacrilège. En Chine, il nous a été possible au contraire d'exhumer le corps du commandant de Lagrée sans heurter les préjugés et sans contrevenir aux usages. Seulement, chose triste à dire, ni la curiosité ni la malveillance ne se sont arrêtées devant la mort, et, sans respect pour notre douleur, la hideuse populace insulta le matelot qui procédait à cette tâche funèbre, et alla jusqu'à lapider le cercueil. A la place où celui-ci avait reposé quelques jours, dans le jardin d'une pagode, MM. Joubert et Delaporte ont élevé de leurs mains une pyramide en pierre qui rappellera aux Européens, lorsqu'ils visiteront ces lieux, le souvenir de l'un des plus longs voyages qui aient été faits en Asie, et le nom du Français mort avant de recueillir les fruits d'un succès qu'il avait assuré.
Nous trouvons facilement un entrepreneur chinois qui se charge de transporter la bière jusqu'à Souitcheou-fou et nous quittons nous-mêmes Tong-Tchouan dans la joui1-
47b VOYAGE EN INDO-CHINE
née du 7 avril 1868. Nous sommes toujours accompagnés du père Leguilcher, obligé, comme on l'a vu, de fuir une persécution imminente, et qui va chercher auprès de son évêque, sur la frontière du Setchuen et du Yunan, un asile et des instructions. Il veut bien suppléer à l'absence de tout autre interprète et nous pouvons, grâce à lui, nous rendre compte du mouvement commercial dont les caravanes qui nous précèdent ou qui nous croisent attestent l'activité. Les auberges sont nombreuses sur cette route fréquentée qui relie le Yunan au Setchuen par Souitcheou-fou ; mais ce sont généralement des cloaques où les hommes et les animaux vivent dans une insupportable promiscuité. Le fumier charme la vue de ce peuple agriculteur sans blesser son odorat, et ces utilitaires estiment qu'il n'y a pas lieu de se cacher pour accomplir ce qu'ils regardent comme une œuvre avantageuse et productive. Les lits fournis par l'aubergiste consistent en épais paillassons sur lesquels chacun est libre de placer des coussins. Ces paillassons sont inusables, et tout voyageur qui passe y laisse son tribut de vermine ; ils recèlent ainsi des légions d'insectes immondes, et nous nous sommes trouvés plusieurs fois dans le cas de nous arrêter pour faire bouillir nos vêtements et nous frictionner les membres avec de l'eau-de-vie de riz dans laquelle nous faisions infuser du tabac. La plupart des hôtels sont tenus par des hommes venus du Kiangsi, l'une des provinces où l'on fabrique le plus de porcelaine et qui envoie chercher au Yunan une partie des sels de plomb employés dans lap réparation des vernis.
La ville de Tchao-Tong est le dernier chef-lieu de dé-
partement du Yunan. Ses rues sont remplies d'une boue noircie par le charbon et sans cesse piétinée par les chevaux et les mulets des caravanes. Elle est populeuse, bien que le mandarin, qui nous rend visite, exagère évidemment en portant à 80,000 le nombre des habitants. En réduisant ce chiffre d'un bon tiers, on laisse encore une part assez large à la vanité du magistrat municipal. Ce qui paraît d'ailleurs manquer au plus haut point à ce fonctionnaire, c'est le sentiment de la mesure. Au dîner qu'il nous a offert, une incroyable quantité de plats ont paru sur la table. Ce festin est le dernier auquel nous ayons été invités par des Chinois. L'occasion ne pouvant donc plus se retrouver d'indiquer ce que prescrit en pareille circonstance le code de la civilité puérile et honnête dans le Céleste-Empire, je saisis celle-ci, et j'emprunte au livre du père Duhalde quelquesunes des formalités essentielles observées par les gens de bonne compagnie quand ils se traitent.
« Un festin doit toujours être précédé de trois invitations, qui se font par autant de billets qu'on écrit à ceux qu'on veut régaler. La première invitation se fait la veille ; la seconde se fait le matin du jour destiné au repas, pour faire ressouvenir les convives de la prière qu'on leur a faite et les prier de nouveau de n'y pas manquer; enfin la troisième se fait, lorsque tout est prêt et que le maître de la maison est libre, par un troisième billet, qu'il leur fait porter par un de ses gens pour leur dire l'impatience extrême qu'il a de les voir... Suivant les anciens usages de la Chine, la place d'honneur se donne aux étrangers, et parmi les étrangers à celui qui vient i]o plus loin ; le maître de la maison
occupe toujours la plus humble. Quand celui qui donne le repas introduit ses hôtes dans la salle du festin, il les salue les uns après les autres ; il fait ensuite verser du vin dans une tasse de porcelaine, et, après avoir fait la révérence au plus considérable des convives, il va la poser devant lui. Celui-ci répond à cette civilité par les mouvements qu'il se donne pour l'empêcher de prendre ce soin, et en môme temps il se fait apporter du vin dans une tasse et fait quelques pas pour la porter vers la place du maître du festin, qui à son tour l'en empêche avec certains termes ordinaires de civilité... On commence toujours le festin par boire du vin pur. Le maître d 'hôtel, un genou en terre, y exhorte à haute voix tous les convives. Alors chacun prend sa tasse des deux mains et l'élève jusqu'au front ; puis, la baissant plus bas que la table et la portant tous ensuite près de la bouche, ils boivent lentement, à trois ou quatre reprises, et le maître ne manque pas de les inviter à tout boire; c'est ce qu'il fait le premier, puis, montrant le fond de sa tasse, il leur fait voir qu'il l'a entièrement vidée, et que chacun doit faire de même... Au commencemen! du second service, chaque convié fait apporter par un de ses valets divers petits sacs de papier rouge qui contiennent un peu d'argent pour le cuisinier, pour les maîtres d'hôtel, pour les comédiens et pour ceux qui servent à table. On donne plus ou moins, selon la qualité de la personne qui vous a régalé; mais l'on ne fait ce petit présent que lorsque le festin est accompagné de la comédie. L'amphitryon ne consent à accepter l'offrande qu'après avoir fait quelques difficultés. En reconduisant ses hôtes, le maître de la maison ne manque pas
de leur dire : Nous vous avons; bien mal reçus, etc. >; Tout, jusqu'aux simples inclinations de tète, est ainsi réglé par le menu, on pourrait dire noté. L'ensemble de ces règles de bienséance est élevé à la hauteur d'une science sociale ; et à Pékin le tribunal des rites veille sur ce grotesque dépôt avec une aussi jalouse inquiétude que tel corps politique en Europe au maintien d'une constitution. Fait-on visite à un mandarin, il faut commencer par lui faire porter sa carte. Cette carte est un morceau de papier rouge sur lequel on écrit son nom en le faisant suivre d'une phrase polie, comme « l'ami tendre et sincère de votre seigneurie et le disciple perpétuel de sa doctrine se présente en cette qualité pour vous rendre ses devoirs et vous faire la révérence jusqu'à terre. » Si le mandarin est disposé à recevoir, il vient au-devant de son visiteur, l'invite à passer le premier l'autre répond : Je n'ose, et après une infinité de gestes convenus et de phrases obligatoires le maître de la maison salue la chaise qu'il destine à son hôte et l'époussette « légèrement avec un pan de sa robe pour en ôter la poussière. » Veut-on écrire à une personne considérable, il faut « se servir d'un papier blanc qui ait dix ou douze replis à la manière des paravents : c'est sur le second pli qu'on commence la lettre, et à la fin on met son nom. Plus le caractère que l'on emploie est petit, plus il est respectueux l. » La lettre une fois faite, on la place dans un petit sac de papier sur lequel on écrit : La lettre est dedans. Lorsqu'il s'agit de papiers d'affaires expédiés à la cour, on attache une plume au