Le père Dubalde
480 VOYAGE EN INDO-CHfNE
paquet, et ce symbole indique au messager qu'il doit avoir des ailes. Nous avons reçu nous-mêmes la visite de dix mandarins à la fois, et, suivant l'usage, nous leur offrîmes du thé, en commençant parle plus élevé en grade ; celui-ci fit mine d'offrir sa tasse au second, puis au troisième, jusqu'au dernier inclusivement. Tous ayant poliment refusé, il se mit alors seulement en devoir de boire. Le second, à son tour, présenta sa tasse aux huit autres, ainsi de suite jusqu'à l'avant-dernier, qui ne manqua pas lui-même d'essuyer le refus du dernier. Tout cela se passait avec un sérieux imperturbable, et nous avions besoin pour ne pas rire de nous rappeler toutes les nuances dans la conduite et dans le langage qui distinguent en Europe la bonne compagnie.
On le voit, l'éducation, s'il fallait entendre par ce mot un formalisme minutieux, est poussée aussi loin en Chine que chez nous. Combien de fois n' avons-nous pas dû paraître à ces mandarins raffinés des gens de mœurs grossières et de façons incongrues ! Quel étonnement n'éprouvaient-ils pas, par exemple, quand nous étions nos chapeaux pour les saluer, eux qui tiennent pour une impertinence le fait de se découvrir la tête * ! S'ils avaient eu l'occasion d'écrire en France à notre sujet, nous aurions eu certainement lieu de craindre qu'ils ne reproduisissent le témoignage que rendit jadis de l'am-
1. C'est pour se conformer à cette manière de voir que les missionnaires ont demandé au pape et obtenu l'autorisation d'adopter, pour célébrer la messe, une coiffure spéciale dont la forme rappelle celle des bonnets de cérémonie des mandarins. — Les Thibétains saluent en se pinçant l'oreille et en tirant la langue.
bassadeur du grand-duc de Moscovie le Lipou ou tribunal des rites. Traduite en latin sur l'ordre de l'empereur par les missionnaires de Pékin, cette réponse, adressée au grand-duc en personne, se résumait ainsi : Legatus tuus multa fecit rusticè i.
Le pays qui entoure Tchao-Tong n'est pas moins ravagé que le reste du Yunan. Peu de temps avant notre passage, les sauvages Manseu descendus de leurs montagnes l'avaient mis à feu et à sang, et les bandes de soldats impériaux venaient d'en achever la ruine. La population très-dense encore malgré tant de calamités qui la déciment, se loge comme elle peut dans des huttes en terre ou dans les crevasses des roches. Elle est portée par ses malheurs à voir des ennemis dans toutes les figures inconnues. Par excès de zèle, le mandarin de Tchao-Tong nous avait imposé des corvéables qui devaient se relever dans tous les villages ; mais nous ne trouvions pas un hameau qui n'eût été déserté à notre approche, et il fallait alors se livrer à une véritable chasse à l'homme. Craignant d'être retenus de force et rendus furieux par cette appréhension, nos porteurs mettaient à cette odieuse besogne une ardeur excessive. Chacun poursuivait son remplaçant, nous l'amenait en triomphe et quelquefois meurtri de coups.
Les chemins sont bien tracés et largement ouverts ; il ne leur manque qu'un peu d'entretien. De vieilles femmes donnent çà et là quelques coups de pioche, et tendent la main aux voyageurs, qui profitent de leur travail volontaire, ingénieux prétexte pour mendier, et aussi pro-