‹ Voyage en Indo-Chine et dans l'empire chinoisChapitre 24 sur 27 · Le père Duhakle · texte numérisé non relu

Le père Duhakle

testation utile contre la négligence des pouvoirs publics. La plupart de ces routes sont construites en corniche audessus des rivières et des torrents, affluents du Yangtse-kiang, et traversent une région à laquelle l'aspect tourmenté des montagnes qui la hérissent imprime un cachet de beauté sévère. Certains gros bourgs ont la mine arrogante de nos anciennes forteresses féodales , celui de Tahouanse par exemple, bâti à mi-côte d'un massif dentelé et précédé d'une porte hante et large, qui rappelle le profil menaçant d'une tour épaisse. De loin en loin, des têfes coupées de brigands ou de déserteurs servent de pâture aux bêtes de proie. Le charbon de terre apparaît souvent dans les gorges et est très-employé ; il ne semble pas cependant qu'on fasse le plus léger effort pour découvrir des gisements ou développer l'exploitation. On se borne à s'attaquer aux mines qu'une circonslance fortuite a mises à découvert, et qui suffisent aux besoins très-limités d'ailleurs de la consommation locale. Les métaux continuent de se montrer abondants : le fer à Hé-hi, le plomb argentifère à Sinkaïtsen, non loin de Tchao-Tong. J'ai déjà signalé cette mine, dont la richesse paraît considérable.

Au sortir d'un étroit défilé séparé de nous par une forte rivière, nous apercevons le village de La-oua-tan, et, au-dessous des rangs pressés de maisons couvrant le versant de la montagne, nous voyons de grosses jonques en construction, quelques-unes couchées sur le sable, d'autres solidement amarrées au rivage. Ainsi, un an après avoir congédié nos pirogues et pris terre en Birmanie, sur les bords du Mékong, nous retrouvions des vaisseaux en Chine sur un affluont du Fleuve Bleu l

Le vicaire apostolique du Yunan demeure à Long-ki, non loin de La-oua-tan. Le concours affectueux que nous avaient prêté les prêtres de la mission nous faisait un devoir d'aller porter nos hommages à ce vieillard, parvenu au terme d'une longue carrière que la persécution faillit plus d'une fois abréger. Arrivé en Chine à la fin de la Restauration, Mgr Ponsot n'a jamais revu la France. Il a passé depuis lors sa vie dans les montagnes du Yunan, et c'est sur des sommets presque inaccessibles que nous allons chercher le patois épiscopal. Les mandarins chinois, qui ont longtemps poursuivi les missionnaires, sont aujourd'hui impuissants à les protéger. Ceux-ci se défendent eux-mêmes contre les invasions des sauvages, offrant à l'occasion, même aux Chinois non chrétiens; un abri derrière leurs murs, que les Manseu évitent d'approcher de trop près. Ce sont cependant de terribles ennemis que ces Manseu embusqués sur les frontières du Setchuen et du Yunan. En une seule année, ils ont, dit-on, massacré ou réduit en esclavage pins de mille voyageurs. Intempérants et féroces, ils se gorgent dans leurs repaires de viandes et d'eau-de-vie, fruits de leurs rapines ; quand ils sont repus, ils dorment comme des boas et se remettent bientôt après en campagne. Jaloux de leur indépendance, ils ne recherchent aucun appui en dehors de leurs tribus, et ont exterminé une bande détachée de l'armée de Taï-pings sans songer à faire alliance avec ceux-ci contre le gouvernement impérial. La nécessité de se défendre, et surtout de protéger les nombreux enfants qui viennent chercher à Long-ki et au collège de Chen-fon-chan une instruction libéralement distribuée, a développé chez certains mis-

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sionnaires des qualités qui étonnent sous leur costume; leur activité, leur vigilance et leur bravoure m'ont fait souvenir de ces types immortels fournis par nos ordres militaires au roman et à l'histoire. Le clergé catholique indigène se recrute en partie parmi les élèves de ces établissements. A Chen-fon-chan, sur seize jeunes gens admis et élevés dans cette maison hospitalière, un seul en moyenne entre dans les ordres ; le cœur formé sur les principes de la morale chrétienne, l'esprit façonné à l'européenne par l'étude du. latin, les autres sont employés dans les missions à des titres divers ou viennent, libres des préjugés de leur race, se mettre en relation avec les étrangers dans les ports ouverts au commerce européen.

Cette dernière excursion achevée, la rivière de Laoua-tan, servant notre impatience, nous emporte avec une rapidité furieuse. Nous franchissons des passages où l'eau, resserrée entre des roches, subit une très-sensible dépression. Une rame établie à l'avant de la jonque sert de gouvernail dans ces sortes de rapides, où un faux coup de barre suffirait pour provoquer une catastrophe. Bientôt après le tleuve s'élargit, et devant Souitcheou-fou il a l'aspect d'un bras de mer. Nous avions pour toujours quitté le Yunan. Eu entrant, munis de nos passeports, sur le territoire du Setchuen, nous pensions pouvoir compter sur la protection des mandarins et nous reposer sur eux du soin de nous faire respecter par la foule. Dès le premier moment de notre arrivée à Souitcheou-fou, il fallut abandonner cette espérance et pourvoir nous-mêmes à notre sécurité. La ville était remplie d'aspirants au baccalauréat militaire,

lesquels, après s'être livrés sur le chnmp de Mars, en présence du jury d'examen, aux exercices traditionnels les plus baroques, voulurent se donner à nos dépens le plaisir d'un siège. Le premier qui tenta de violer notre domicile à main armée était un bachelier de la veille, insolent et fort en gueule. Il reçut un coup de sabre sur la tête. C'était un vigoureux gaillard venu du Yunan pour prendre ses degrés. Or, les soldats du Yunan jouissent au Setchuen d'une grande renommée et sont cités pour leur bravoure. Tous les candidats sentirent l'offense et se préparèrent à la venger. Proclamations affichées sur les murs, réunions tumultueuses, harangues ardentes, rien ne fut épargné par ces courageux militaires pour s'exciter mutuellement au meurtre de cinq étrangers. Tout ce bruit, dont des chrétiens venaient en tremblant, (en Chine les chrétiens tremblent toujours) nous apporter les échos, dura trois jours, au bout desquels nous reçûmes à la fois les excuses de l'infanterie et de la cavalerie l. Le peuple demeura assez indifférent à la querelle, et les mandarins ne firent rien pour l'apaiser. La police est organisée cependant dans les villes de Chine, et n'est point dépourvue

1. Ces braves guerriers ont guetté notre départ, et quand ils ont été bien assurés que le courant du grand-fleuve nous avait décidément emportés, ils ont fait en grand nombre irruption dans notre logement, tirant des coups de fusil, éventrant les armoires pour découvrir la retraite où nous ne pouvions manquer d'être cachés. Après cette expédition glorieuse, dont de pompeuses affiches collées aux murs racontèrent bientôt les émouvants détails, les soldats se répandirent dans les rues de la ville en annonçant au peuple que nous avions fui lâchement. — Ces renseignements me sont parvenus très-récemment.

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de moyens d'action. Elle est faite dans chaque quartier par un fonctionnaire spécial, dans chaque maison par le père de famille. Les habitants eux-mêmes, ayant une part de responsabilité dans les délits et les crimes commis par leurs voisins, ont sur ceux-ci une part de surveillance. De là dans le mur de la vie privée des brèches inévitables, mais dont personne ne songe à se plaindre.

D'ailleurs, tout aujourd'hui, même en matière pénale, aboutit en Chine à une question d'argent. Que le coupable ait mérité la mort ou seulement dix coups de bâton, dans la plupart des occasions, avecunpeu d'habileté et quelques taèls, il sortira du prétoire sain et sauf, et sera proclamé honnête homme.

L'un de nous, insulté un jour à la promenade par un groupe de désoeuvrés, avisa celui qui, à en juger par l'élégance de ses habits, paraissait être le plus riche, s'élança sur lui, et l'ayant saisi par la queue, tandis que tous ses compagnons fuyaient, le traîna à travers toute la ville jusqu'au palais du mandarin. Durant le trajet, les parents et les amis du coupable venaient discrètement offrir d'acheter sa délivrance. Notre compatriote aurait pu ce jour-là faire de très-bonnes affaires. Il préféra répondre à toutes les propositions par des coups de fouet, auxquels le mandarin voulut bien faire ajouter sur-le-champ et en place publique une solennelle bastonnade. Cela s'était passé au Yunan, où les mandarins militaires, jouissant, en raison de l'état de la province, d'une véritable suprématie, nous ont généralement, comme on a pu le voir, donné des marques de bienveillance. Nous allions rencontrer au contraire chez les lettrés qui gouvernent les régions pacifiées de l'em-

pire des dispositions différentes, dispositions dont l'impunité laissée à Souitcheou-fou aux perturbateurs était un inquiétant symptôme. Il est facile de s'expliquer d'ailleurs d'où nous venaient et la faveur des généraux et l'hostilité des préfets.

La profession des armes, que l'on peut regretter de voir placer trop haut dans l'estime de certains peuples de l'Occident, est assurément placée trop bas dans celle do la nation chinoise. Depuis l'invasion tartare, les empereurs mantchoux, portés au trône par leurs soldats, ne pouvaient manquer de travailler, par politique et par reconnaissance, à rendre quelque prestige à l'état militaire. On peut dire qu'ils ont échoué contre la ligue des lettrés coalisés pour maintenir leurs privilèges, et que l'opinion publique a conservé sur ce point-là ses préjugés et ses philosophiques dédains. Conquérir ses conquérants, tel a été en effet le grand art de la Chine, comme il fut celui de la Grèce. Si les huit bannières tartares réunissent autour d'elles des soldats auxquels on ne peu! refuser une certaine valeur relative, le reste de l'armée chinoise est formé de gens sans aveu qui rappellent, sauf le courage, nos anciens routiers brabançons. Les officiers, élevés au-dessus de leurs soldats par les examens qu'ils subissent, ne trouvent cependant dans ces épreuves, réduites aux simples proportions d'examens professionnels, qu'un droit restreint à la considération publique. De mœurs souvent grossières, ils ont ordinairement l'esprit modeste ; peu familiers avec les livres classiques, ils n'ont pas le culte du passé ; ils sont dépourvus de savoir, mais ils y gagnent d'être exempts de prétentions. Ils reconnaissent volontiers la supériorité

des Européens dans l'art de la guerre aussi bien que l'excellence de leurs armes, et s'aperçoivent qu'en somme ils n'ont personnellement rien à perdre par l'ouverture de l'empire aux étrangers. De là cette sympathie mêlée de respect que nous ont témoignée les mandarins militaires. La supériorité que les soldats nous accordent sans difficulté, les mandarins lettrés nous l'ont contestée longtemps. A mesure qu'ils apprenaient l'existence des différents peuples de l'univers, les auteurs des Annales impériales les rangeaient sans façon parmi les vassaux de leur propre souverain. Ils n'ont guère fait d'exception qu'à l'égard de l'empire romain, qu'ils appellent Ta-tshin. De telles outrecuidances ont fait leur temps, et les Chinois n'ont plus à demander s'il y a des villages en Europe ; mais il leur en coûte d'abandonner des erreurs si longtemps caressées par leur vanité nationale. Ils en retiennent le plus possible, et ils se consolaient de la faiblesse de leurs armées par la pensée qu'ils conservaient sur nous la prééminence intellectuelle. Ils commencent à sentir aujourd'hui que cette ressource suprême menace ellemême de leur échapper, la lumière se fait tous les jours, et dans l'esprit des lettrés la peur est tout près de remplacer le dédain.

Ces mandarins, qui ont blanchi sur leurs livres, qui sont péniblement arrivés vers la fin d'une carrière laborieuse, non pas à posséder les 80,000 caractères de leur langue écrite, mais à en déchiffrer et à en peindre eux-mêmes un grand nombre, car c'est à cela que se borne tout le savoir du plus savant Chinois, ces mandarins devinent dans les sciences, dans les méthodes et

surtout dans l'écriture européennes des rivales avec lesquelles ils refusent d'entrer en lutte, parce qu'ils n'ignorent pas que la lutte leur serait fatale. Si par un procédé nouveau on trouvait le moyen d'apprendre aux élèves de nos lycées à lire et à comprendre le chinois aussi facilement qu'ils lisent et comprennent l'anglais ou l'italien, quel ne serait pas le dépit de certains sinologues bien rentes par nos corps savants pour donner un enseignement aussi peu suivi que peu contrôlé? Telle est la^dure extrémité clairement aperçue en Chine par les plus perspicaces, vaguement entrevue par les autres et, non sans raison, redoutée par tous. Ce qui se passe à la porte du Céleste-Empire, dans un pays longtemps rattaché à lui par des liens politiques et maintenant encore tributaire de sa littérature et esclave de son écriture figurative, n'est pas fait pour dissiper ces terreurs. Un journal s'imprime à Saigon qui substitue nos caractères phonétiques aux hiéroglyphes chinois, et les jeunes Annamites instruits dans les écoles de la colonie sont en mesure de lire cette feuille après quelques mois d'études. Cette réforme, opérée sans bruit, n'en contient pas moins, malgré sa simplicité, pour cette partie de l'extrême Orient, le germe d'une renaissance plus féconde encore que celle dont fut suivie en Europe la découverte de l'imprimerie. Dans un pays comme la Chine, où l'on a vu un empereur incendier toutes les bibliothèques et jeter au feu les lettrés, on peut attendre d'un souverain mieux inspiré qu'il prenne sous sa protection l'alphabet européen sans se laisser arrêter par la résistance désespérée d'une caste égoïste. Bien que cette délivrance de la pensée ne semble pas

encore prochaine, les lettrés semblent la pressentir ; ils nous haïssent d'instinct, et encouragent sous main contre les étrangers les violences de cette populace qui sert, dans tous les pays, d'instrument aveugle aux habiles.

A Souitcheou-fou, l'orage s'était dissipé, comme on l'a vu, mais non sans nous laisser une leçon salutaire et un utile avertissement. La colère des uns et l'indiscrète curiosité des autres ne nous empêchèrent pas de visiter cette ville, admirablement située au point ou le Fleuve-Bleu reçoit un gros affluent. Elle est régulièrement bâtie et dominée par une colline que couronne une pagode. On arrive à ce sanctuaire par un long escalier à pente très-douce, et dont nos chevaux du Yunan, accoutumés à des ascensions plus difficiles, franchirent sans hésiter les innombrables degrés. De ce lieu élevé la vue est belle, et nous avons pu en jouir en parfaite tranquillité, car la foule ne nous a pas suivis. J'ai retrouvé là, sur un autel, une statue de Fô reproduisant les traits qui nous ont été longtemps si familiers du Bouddha cambodgien et laotien. Cette figure calme, aux traits allongés, de laquelle il semble qu'une sorte de contemplation passive, de perpétuelle extase ait chassé toute expression, se rencontre rarement en Chine. A l'origine, Dieu ht l'homme à son image, mais depuis lors on peut dire que l'homme le lui a bien rendu. Pour ne parler que des Chinois, en adoptant le grand ascète de l'Inde, lequel ne vivait que de racines et d'herbes sauvages, ils lui ont imposé un abdomen monstrueux qu'aurait seule pu produire et entretenir une alimentation tressubstantielle. D'ailleurs cet abdomen est symbolique.

Les gens qui se vêlent de Liane quand ils sont en deuil, qui se fâchent lorsqu'on se découvre devant eux, qui mangent le potage à la fin du dîner, ces gens-là ont bien le droit de nous contredire en matière plus grave et de voir le siège de l'intelligence ailleurs que dans le cerveau. En effet, sinon dans leur façon de penser, du moins dans leur langage, le ventre joue le rôle réservé chez nous à la tête. Ainsi ils disent : Je conserve cela dans mon ventre, c'est-à-dire pour moi, dans ma mémoire, ou bien encore : Cet homme a du ventre, pour cet homme est un esprit fort distingué. Le Bouddha ne pourrait donc articuler de ce chef aucun grief légitime. Placée à l'entrée du Yunan, sur cette limite où les montagnes, abaissant leurs sommets, s'écartent comme pour laisser au Yiang-tse-kiaiig, qui n'était jusque-là qu'un torrent colossal, prendre les allures plus calmes d'un fleuve majestueux, Souitcheou-fou doit avoir, dans les temps de tranquillité publique, une réelle importance commerciale. Les jonques se pressent autour d'elle, et nous parvenons sans trop de peine à en louer deux. Les patrons s'engagent à nous conduire jusqu'à Hankao sans transbordement. S'installer dans ces maisons flottantes parfaitement couvertes et môme quelque peu décorées intérieurement; n'en sortir qu'à notre gré, avancer rapidement et sans fatigue, pouvoir nous endormir à Souitcheou et nous réveiller en vue des steamers et des consulats européens, c'était là un rêve à faire pâlir les songes de tous les fumeurs d'opium. Ce fut le 9 mai 1868 que la réalisation en fut commencée. Remplissant le lugubre office de l'insulteur antique derrière le char de triomphe, la mort eut sa place au

milieu de nous, et le cereueil du commandant de Lagrée, déposé sur le pont de l'une des deux jonques, jetait un voile sur notre succès comme sur notre joie.

A partir de Souitcheou, le pays change complètement d'aspect. Sur les deux rives du fleuve, les villes succèdent aux villages, la terre est partout chargée de moissons, et l'on n'aperçoit pas un seul arpent en friche. La population, très-dense, éprise du sol et dure au travail, ne dédaigne pas ces minces dépôts d'humus qui semblent formés dans l'anfractuosité des rochers par les débris des nids d'oiseaux de proie. Des champs grands comme la main sont cultivés à toutes les hauteurs, et l'on s'étonne que le laboureurpuisse, sans avoirdes ailes, parvenir dans ces domaines aériens. Nous passons devant la ville de Lou-Tcheou, transportée toute entière bien loin de son primitif emplacement, lequel est devenu un repaire de bandits, parce qu'un parricide avait été commis dans ses murs. En Chine, ce crime horrible est tenu pour un malheur public. Non-seulement on rase les villes qu'il a souillés, mais on est allé jusqu'à mettre à mort des mandarins pour ne l'avoir pas prévenu. Ces infortunés étaient, dans ce cas, déclarés coupables d'avoir laissé, par une administration supposée mauvaise, les esprits se pervertir et les cœurs se dépraver. Un fils qui lève en ce pays la main sur son père fait plus qu'outrager la nature, il ébranle du même coup l'édifice politique, élevé tout entier sur la double base de la soumission filiale et de l'autorité paternelle, principes fort respectables sans doute, mais qui ont le grave inconvénient de tous les principes, celui d'être absolus. D'un côte dépendance étroite, de l'autre pouvoir sans

limites et sans contrôle, telles sont les conséquences inacceptables dans la famille, souverainement iniques dans l'Etat, qu'entraîne cette doctrine, non moins chère au fils du ciel que celle du droit divin pouvait l'être à nos anciens rois.

Servis par le courant et poussés par nos rameurs, attentifs à tendre ou à replier, suivant la direction de la brise, notre grande voile de paille, nous voguons si vite qu'il est impossible de saisir les détails du vaste tableau qui se déroule à nos yeux. Un fleuve immense, dont les eaux, à chaque instant accrues par le tribut d'affluents innombrables, sont sillonnées par des flottes de jonques, des rives parfois dominées par des murailles rocheuses, formées le plus souvent par les dernières ondulations des montagnes, qui, vues du milieu du fleuve, semblent s'élever à peine au-dessus de son niveau, des maisons blanches ou rouges, des tours, des pagodes, des bourgades fortifiées, des champs en culture, incessants témoignages de l'activité humaine au sein d'une admirable nature, voilà le spectacle perpétuellement renouvelé que nous admirions tout le jour. Le soir, nous trouvions dans notre jonque elle-même un gîte que nous préférions aux hôtelleries.

Tchon-King est une grande ville du Setchuen qui contient, dit-on, près d'un million d'habitants. Nous ne pouvions passer sans nous y arrêter devant un centre commercial aussi important. Cette cité populeuse est construite en amphithéâtre, heureuse disposition qui manque à la plupart des villes chinoises. Une grande quantité de jonques pavoisées, décorées de tous les insignes manrlariniques, étaient mouillées devant l'escalier

Large et roi de qui conduit dos dernières rues jusque dans l'eau du fleuve. C'était le cortège bruyant qui ramenait dans son pays le corps du vice-roi du Setchuen ; rencontre fatale, car nous aussi nous rapportions un cercueil plus difficile à faire respecter que nous-mêmes, lorsqu'il y avait entre la pompe du convoi chinois et l'indigente simplicité du nôtre un contraste trop éelatant pour échapper la à perspicacité malveillante de la foule accumulée. Laissant quatre hommes armés à bord de la jonque funèbre, nous parvînmes après de grands efforts à nous frayer un passage jusqu'à l'hôtellerie la plus voisine. Là nous procédions paisiblement à une installation sommaire, dédaignant les clameurs du dehors, clameurs assourdissantes poussées par dix mille hommes, et qui semblaient un mélange confus de menaces et de huées, quand un de ces amis inconnus qu'ont faits aux Européens les saints travaux des missionnaires pénétra tout ému dans notre chambre. Selon le récit de ce chrétien, la populace, ne pouvant atteindre nos jonques, mouillées à quelques brasses du rivage, sur lequel elle affluait de tous les points de l'immense cité, se disposait à les lapider, et une lourde pierre lancée d'au milieu d'elle avait déjà profané l'humble bière du grand mandarin français. Nos hommes avaient répondu à cet acte d'agression brutale en mettant en joue la canaille, que la vue du canon des carabines fit hésiter. Notre messager volontaire ajouta qu'il s'était éloigné à ce moment, et qu'il était grand temps pour nous de prendre des mesures. Malgré des avis répétés, les mandarins persistaient à ne pas se montrer, nous n'avions à espérer d'eux aucun secours, et cependant le danger couru par les trois Anna-

mites et le matelot français demeures sur nos barques était peut-être devenu pressant. Trois d'entre nous s'élancèrent aussitôt dans la rue, le revolver à la main ; la surprise ouvrait les rangs pressés de la multitude, qui se refermait derrière eux. Les vociférations, un instant calmées, redoublèrent et les poursuivirent jusqu'au port. Ils trouvèrent là nos hommes, qui avaient eu le sang-froid de ne pas tirer, le courage de descendre à terre et d'emmener un prisonnier, les mains liées derrière le dos, au milieu de la plus formidable agglomération d'hommes que j'aie jamais vue, sans qu'il se trouvât un seul défenseur pour tenter de l'arracher aux mains de trois Européens résolus.

Pour le dire en passant, ce simple fait m'a singulièrement facilité l'intelligence de toute la guerre de Chine. Quant au captif, le préfet de la ville se hâta de le faire réclamer en nous promettant qu'il serait puni ; nous le laissâmes aller, la cangue au cou, bien convaincus d'ailleurs qu'à peine hors de notre présence il serait libéré et probablement félicité. A la tombée de la nuit, des chaises à gorteurs vinrent se ranger devant l'auberge où nous logions. Elles nous étaient envoyées par le vicaire apostolique du Setchuen oriental, au yamen duquel nous parvînmes dans la soirée, après avoir incognito traversé toute la ville. Dans cette vaste résidence, composée, comme celle des grands mandarins chinois, de nombreux édifices séparés par des cours immenses et closes, nous trouvâmes le repos et, ce qui avait encore plus de prix à nos yeux, une hospitalité charmante. Sous le costume chinois, le père Favent a conservé toute sa bonhomie native, et Mgr Desflèches, l'évèque du Setchuen, toute la

vivacité de l'esprit français *. Nous étions très-disposés à juger sévèrement les Chinois, et c'était avec un plaisir secret que nous entendions ces deux hommes, portés à l'indulgence, dresser, tout en causant, l'acte d'accusation de cette race .pervertie.

Tchon-King, située, comme Souitcheou-fou, au confluent du fleuve et d'une rivière navigable pendant plusieurs jours, est un vaste entrepôt de toutes les marchandises qui remontent le Yang-tse-kiang ou descendent du Setchuen vers Shanghaï. La consommation et la production locales à elles seules donneraient lieu à un mouvement commercial très-important. Depuis l'ouverture des ports aux Européens, ce mouvement s'est notablement accru. Le prix de certaines denrées nécessaires s'est élevé dans des proportions énormes 2, et celles-ci ne sont plus que difficilement accessibles à la masse des consommateurs. Les Chinois prévoient et redoutent cette conséquence inévitable des traités imposés par nos armes. Abondamment pourvus par la nature des richesses les plus variées, n'éprouvant aucun besoin qu'ils ne puissent largement sa-

1. Ce prélat est actuellement à Rome. Il s'est joint à beaucoup de ses confrères pour attester que l'infaillibilité d'un seul serait plus facilement acceptée des populations qu'il instruit que l'infaillibilité d'une assemblée. La définition projetée ne saurait en effet effrayer les Asiatiques; il suffit de les connaître pour en demeurer convaincu. Quant à la liberté des cultes, nous nous plaisons à croire qu'elle trouvera dans les vicaires apostoliques au sein du concile des défenseurs énergiques et bien pourvus d'arguments.

2. Par exemple, l'huile qui sert à vernir, et dont on imprègne l'étoupe dans la construction des barques, se vendait autrefois 20 sapè.ques la livre; elle coûte aujourd'hui 1,000 sapèques.

tisfaire avec leurs propres ressources, avertis d'un autre côté par des démarches de plus en plus pressantes, quoique longtemps très-humbles, du prix qu'attachaient les nations européennes à trafiquer avec eux, les Chinois ont obstinément refusé d'apporter dans leur législation commerciale des modifications dont ils n'attendaient aucun profit pour eux-mêmes. Cette législation reposait tout entière sur un système rigoureusement prohibitif, nullement destiné d'ailleurs à protéger l'industrie nationale contrôles produits étrangers que cette race orgueilleuse tenait a priori pour très-inférieurs aux siens. Les économistes du Céleste-Empire entretenaient d'autres appréhensions et poursuivaient un autre but. L'empereur a toujours pris fort au sérieux vis-à-vis de ses sujets son double rôle de père et de mère. Il doit veiller du fond de son palais à leur bien-être et à leur repos. Non-seulement il s'associe par des jeûnes et des mortifications publiques aux malheurs qui les frappent, mais il est encore censé, dans une certaine mesure, responsable de ces fléaux qu'il n'a pas su détourner. Une famine locale ou même une simple disette, comme il s'en produit trèssouvent dans cette vaste contrée, où les communications lentes et difficiles sont entravées par d'innombrables douanes intérieures, suffit souvent à déterminer une révolte, si l'État n'intervient pas à temps en ouvrant ses greniers d'abondance.

Dans de telles conditions, en supposant assis sur le trône de Chine un empereur assez clairvoyant pour comprendre l'avantage définitif des réformes, on l'excuserait de reculer devant la période transitoire de souffrances que manquent rarement d'ouvrir les révolutions

économiques, môme les plus légitimes. Réserver aux consommateurs indigènes toute la production nationale, mettre ceux-ci à l'abri du renchérissement excessif de toutes les denrées, les préserver en même temps du contact jugé funeste des Européens, voilà ce que voulait par-dessus tout le gouvernement impérial. On sait comment la force a triomphé de ces résistances et fait taire ces scrupules. Par malheur, le premier acte de la lutte qui devait se dénouer plus tard sous les murs de Pékin, la guerre de 1840, fut un odieux attentat contre la morale, et les vieilles répugnances des Chinois à donner libre accès dans leurs ports aux navires européens ne tardèrent pas à se trouver justifiées par l'introduction forcée de l'opium Y, On cessa dès lors d'appliquer la loi salutaire qui prohibait dans l'empire la culture du pavot. Le poison distillé par cette plante funeste multiplia ses ravages, et aujourd'hui, dans certaines localités du Setchuen et du Yunan, les propriétaires, spéculant sur les prix élevés de l'opium, négligent pour le produire les cultures alimentaires, au détriment de la foule, qui meurt de faim sur le bord des champs, où les pavots ont remplacé les rizières.

Laissant derrière nous Tchon-King et continuant à descendre le fleuve, nous avons pris terre pendant quelques heures dans la ville de I-chang-fou. Là 360 milles à peine nous séparaient encore de Hankao, et nous pensions, à une distance aussi courte des premiers établis-

1. En 1867, sur 300 millions de francs qui représentent l'importation totale à Shanghaï, l'opium figurait pour 150 millions dû francs. (Rapport de M. Siegfried au ministre du comnnw.)

sements européens, pouvoir impunément produire au dehors nos visages et nos costumes étrangers ; nous avancions sans défiance et sans armes dans les rues tortueuses delà ville, lorsqu'il fallut regagner nos jonques à la hâte et sous une grêle de pierres. Rentrés à bord et en possession de nos moyens de défense, il nous eût assurément été bien facile de venger cette dernière insulte ; mais après avoir accompli un aussi long voyage sans que la mort d'un seul homme pesât sur notre conscience, ne valait-il pas mieux, par un suprême effort de modération, éviter de tirer sur la foule au risque de frapper un innocent ? Il fallait en prendre notre parti. Malgré le drapeau français qui flottait à l'arrière de notre jonque, malgré les lanternes 1 grosses comme des citrouilles, dont elles affectaient la forme, et qui décoraient notre proue, nous devions renoncer à jeter l'ancre devant les grandes villes. Entre I-chang-fou et Hankao, il n'y a pas d'ailleurs de chef-lieu de département sur les bords du fleuve, qui coule à partir du premier de ces points entre les deux provinces de Honan et du Houpé.

A quelques milles au-dessus de I-chang-fou, les montagnes se sont rapprochées au point de former une gorge, et le fleuve a repris pour un instant l'aspect que nous lui avons vu dans les défilés du Yunan. Il bouillonne et précipite ses eaux par-dessus des roches entre lesquelles nos jonques, habilement dirigées, s'élancent

1 . Ces lanternes étaient couvertes de caractères peints en rouge visibles de loin, et qui signiliaient : grands ambassadeurs de Y Occident.

avec une vitesse effrayante. Depuis Souitcheou-fou, nous avons franchi plusieurs rapides, qui se modifient et se déplacent, suivant les saisons, avec le changement de niveau que déterminent dans le fleuve les pluies d'été et la fonte des neiges dans les montagnes du Thibet. Mais qu'il y a loin de ces obstacles peu nombreux, à travers lesquels les plus grosses jonques n'hésitent pas à s'engager, à la longue succession de rapides q*ù commencent aux frontières du Cambodge, et font du Mékong une artère à peine utilisée par les pirogues ! La navigation à vapeur, qui de par les traités s'arrête aujourd'hui à Hankao, ne saurait manquer de briser un jour ces entraves, et l'existence de nombreux dépôts houillers dans le bassin et sur les rives mêmes du Yang-tse-kiang rend l'extension de la navigation à vapeur plus probable encore. A défaut des Européens, les Chinois euxmêmes seront tentés sans doute d'employer sur le Fleuve- Bleu ces moyens de transport, dont ils ont pu apprécier la célérité dans le trajet de Hankao à Shanghaï, trajet qu'ils font en grand nombre à bord des steamers américains. Dans quelle mesure les rapides, échelonnés à de longs intervalles de I-chang à Souitcheou, seront-ils un obstacle au développement de cette navigation ? Cette question échappe à ma compétence personnelle, et je ne l'aurais pas abordée, si je n'avais eu pour collègues des marins dont l'avis s'est trouvé conforme à l'opinion émise en 1861 par le capitaine Blakiston ' et ses compagnons de voyage. D'après cette double autorité, ce n'est

1, Five months on the Yang-tse, hy Thomas Blakiston; London, 1862.

qu'à la condition d'adopter un modo do construction particulier que les navires à vapeur pourraient remonter le Fleuve-Bleu sans danger, depuis les rapides de I-chang jusqu'aux frontières du Yunan; encore est-il possible que clans certains passages il soit toujours nécessaire de se servir de remorques et d'amarres. Cette opération, qu'il n'y aurait pas lieu d'ailleurs de répéter souvent, serait un inconvénient minime en présence des avantages immenses qu'offrirait à la politique et au commerce l'établissement d'un service à vapeur sur un fleuve qui traverse la Chine entière de l'une à l'autre extrémité, et dont aujourd'hui les jonques ont grand'peine à refouler le courant. Quand le vent cesse de gonfler leurs voiles, c'est à force de bras que les Chinois remontent le cours du Yang-tse; ils rament debout et maintiennent de l'ensemble dans leurs mouvements en poussant des cris cadencés. Plus heureux, notre équipage travaillait mollement; il ménageait ses forces pour le retour. Nous touchions au but en effet ; des palais sur les rives et des palais sur l'eau, des consulats et des steamers, voilà ce que nos yeux, lassés de chinoiseries, cherchaient à découvrir, et voilà ce qu'ils aperçurent enfin en jetant l'ancre devant Hankao.

Celle ville, située sur les rives gauches du Yang-tse et d'un affluent considérable de ce dernier, le Han, est en quelque sorte le troisième quartier d'une immense cité, dont les deux autres parties, construites en face d'elle, sur les rives droites des mêmes cours d'eau, s'appellent Hanyan et Youchang. L'abbé Hue estimait à 8 millions d'habitants lapopulation entassée dans ces trois villes, qui sont, dit-il, « comme le cœur qui communique à la

502 VOYAGE EN IN'bO-CUINK

Chine tout entière sa prodigieuse aetivilé commerciale. Sur le premier point, l'exagérai ion est manifeste, bien que les désastres qui ont frappé cette partie de l'empire aient amené depuis le voyage du missionnaire lazariste une décroissance énorme dans le chiffre de la population. Celle-ci n'atteint pas aujourd'hui 2 millions, et, si terribles qu'aient été les Taï-pings, on ne saurait admettre qu'ils aient réussi en si peu de temps à détruire plus de 6 millions d'hommes.

Quant à l'importance de ces places au point de vue commercial, elle s'est accrue tout en se modifiant depuis le passage de l'abbé Hue. C'est là que le commerce européen, ayant enfin et de haute lutte emporté ses franchises, est venu planter son pavillon en attendant que des concessions nouvelles ouvrent les autres ports du Fleuve- Bleu à l'entreprenante ardeur des négociants occidentaux. Je n'ai pas à m'étendre ici sur ce sujet; la France entretient à Hankao comme à Shanghaï des agents distingués qui veillent avec une sollicitude constante sur ses intérêts, et ne la laissent pas manquer de renseignements utiles. Notre mission était achevée, et je ne me sentais guère, pour ma part, le courage de prendre des notes ou d'interroger sur la Chine le gérant du consulat de France, M. Guéneau,et les quelques Français qu'il réunissait avec nous à sa table. Il fallait d'ailleurs, pour satisfaire nos hôtes, répondre nous-mêmes à leurs questions. Nos récits ne suffisantpas au commandant de la canonnière anglaise en station à Hankao, il nous pria de nous mettre en costumede voyageurs dans les forêts du Laos, costume qui consistait à peu près à n'en avoir pas, et il voulut nous photographier dans ce simple appareil. Après avoir été

pendant si longtemps un objet de curiosité pour les Chinois, nous étions menacés d'avoir le même sort en pays civilisé. Je me hâte d'ajouter que la courtoisie de l'accueil rendait eette l'ois la curiosité aimable.

On comprend de quel œil les négociants résolus qui ont dressé leurs tentes à 200 lieues de la mer, sur l'extrême frontière de la Chine ouverte par les traités, interrogent vers le couchant les profondeurs del'horizon.Nous étions, de notre côté, avides de nouvelles. Le dernier courrier qui nous eût rejoints dans le Laos et le premier lambeau de journal qui nous fût tombé sous les yeux au Yunan, dans la maison d'un missionnaire, nous avaient appris, l'un la catastrophe de Sadowa, l'autre le drame lugubre de Queretaro. Ces deux coups de tonnerre, suivis d'un long silence, avaient ébranlé notre courage. Frappée sur deux continents, la France conserverait-elle la volonté, aurait-elle encore la force de jouer un rôle dans l'extrême Orient, et notre entreprise, commencée sous de meilleurs auspices, n'était-elle pas devenue une vaine exploration, une œuvre stérile pour notre pays, et dont il appartiendrait à d'autres que lui de tirer les conséquences ? Grâce à Dieu, la première heure de notre séjour à Hankao dissipa ces angoisses. Non-seulement notre base d'opérations dans cette partie du monde, la Gochinchine, n'était pas désertée par notre drapeau, mais telle était la confiance qu'inspirait l'avenir de la colonie, que le gouverneur avait pu, malgré les complications européennes amenées parles affaires d'Allemagne, en augmenter du double le territoire, sans créer même un embarras* à la France, qui, dans le moment où s'était accomplie la pacifique -conquête de trois provinces non-

velles, se sérail difficilement dessaisie d'un bataillon. Cet événement considérable aiguisait en nous l'envie d'arriver à Saigon, dans cette ville française où l'on avait salué notre départ comme un gage de prospérité future, et où tant de mains amies allaient bientôt serrer les nôtres ; mais nous avions encore, avant de pénétrer dans le Donaï, à sortir du Yang tse, à traverser une partie de la Mer- Jaune et toute la mer de Chine.

Nous montâmes à bord de l'un de ces steamers américains qui relient Hankao à Shanghaï. En mettant le pied sur cet immense navire, l'émotion et l'admiration envahirent mon âme : j'éprouvai tous les sentiments qu'inspire aux barbares la première apparition de ces masses flottantes, sans rames et sans voiles, poussées en avant par les seuls battements d'un cœur de feu. A peine avions-nous retrouvé celte première merveille de la civilisation, que nous nous heurtions aux premiers préjugés des hommes civilisés. Nous étions les seuls Européens passagers. Un grand nombre de cabines des premières catégories demeuraient inoccupées. Les Chinois, au contraire, parqués dans une sorte de ghetto, étaient entassés les uns sur les autres. Les principes qui maintiennent à bord de ces bâtiments de commerce une séparation absolue entre les races sont à ce point inflexibles que nos Tagals et nos Annamites furent, malgré nos réclamations, séquestrés comme des lépreux. Élevés au niveau des plus dignes par deux années d'abnégation, de souffrances et de périls, ils sentirent amèrement l'outrage que leur infligeait le rigorisme superbe d'un capitaine anglo-saxon.

Tout entier au plaisir d'être seul dans une cabine et

d'avoir un lit muni de draps, absorbé par toutes les jouissances nouvelles que chacun de mes mouvements faisait en quelque sorte éclore en moi, je laissai pendant longtemps s'enfuir les rives du Yang-tse sans songer à monter sur le pont. Nous fîmes halte en face de Kiou- Kiang, seconde station du commerce européen, placée non loin de l'embouchure du grand lac Poyang. Là encore, le long d'un quai tiré au cordeau, s'alignent de luxueux hôtels dont la solidité et les belles proportions ont dû faire réfléchir les architectes indigènes sur l'infériorité attribuée aux Occidentaux dans les arts de la paix.

Après avoir appris à leurs dépens que nous savions détruire, les Chinois voient clairement aujourd'hui que nous savons aussi édifier. Ce qui frappe en effet le voyageur qui contemple en passant les établissements européens dans le Céleste-Empire, c'est le caractère définitif qu'on leur imprime dès l'origine. Les traités étaient à peine signés que des palais sortaient de terre, et l'élan vers une prise de possession de ce sol si longtemps interdit fut si impétueux, qu'il y a parfois lieu de se demander s'il ne fit pas dépasser le but. A Kiou-Kiang, par exemple, les affaires, longtemps troublées par la rébellion des Taï-pings, ne semblent pas avoir pris entre les mains des Européens des développements en rapport avec les dépenses considérables que n'a pu manquer d'entraîner l'installation première. Chez eux, dans les places de l'intérieur, les négociants chinois qui sont partout des rivaux dangereux, font aux étrangers une concurrence redoutable, surtout depuis l'entière soumission des rebelles. Ceux-ci ont exercé dans la région la plus

riche de l'empire des ravages dont nous avons plusieurs fois retrouvé les traces le long des rives du Yang-tsekiang, mais qui n'ont été nulle part plus horribles et plus prolongés que dans la partie inférieure du bassin de ce grand fleuve. Nous arrivons de nuit devant Nanking, et bien que cette ville célèbre ait été ouverte au commerce étranger par le traité de 1858, nous ne nous y arrêtons pas. Ancienne capitale de l'empire, renommée pour ses écoles, gardienne des sépultures d'une illustre famille souveraine, Nanking est tombée en 1853 au pouvoir des Taï-pings, qui en ont fait pendant onze ans le centre et le foyer de la révolte. C'est là que leur chef, pouvant un instant se croire définitivement victorieux, méditait de fonder au sud du Fleuve-Bleu un royaume indépendant, rêve gigantesque auquel s'associait aussi, malgré les apparences d'une stricte neutralité, une partie de la colonie étrangère. Bien qu'elle commençât à renaître de ses cendres, Nanking n'offrait, au moment de notre passage, qu'un médiocre intérêt, et, cela eût-il dépendu de moi, je n'aurais pas voulu consacrer deux heures à la visiter et retarder d'autant notre arrivée à Shanghaï. Plus que les débris «de la tour de porcelaine, la ville de Tchin-Kiang sollicite l'attention. En 1842, l'armée tartare, qui y tenait garnisonj la défendit vailamment contre les Anglais. Elle commande l'entrée de ce fameux canal qui, partant du chef-lieu de la province maritime de Tche-kiang, coupe le Fleuve-Bleu et le Fleuve-Jaune, traverse 300 lieues de pays, et faisait autrefois arriver la vie des extrémités au eœur de l'empire. C'est par là en effet que la plus grande partie des divers tributs en nature parvenait à Pékin. Le Yunan à

lui seul envoyait annuellement par eetle voie douze eents barques exclusivement chargées de lingots de cuivre. Cette oeuvre colossale, plus digne que les pyramides d'Egypte ou la grande muraille de Tartarie d'exciter l'admiration du monde, a momentanément perdu de son importance ; mais, depuis que l'insurrection a été vaincue, les jonques, préférant la navigation facile et sûre de cette artère intérieure, abandonnent peu à peu la voie de mer, et, revenant à leurs anciennes habitudes, encombrent de nouveau le lit du grand canal. Tchin-Kiang est le dernier port du Fleuve-Bleu où les navires européens venant deHankao soient autorisés à faire escale; Shanghaï en effet est situé à plus de 5 lieues dans l'intérieur, au point où le Houang-pou se réunit au Vousong, lequel se jette dans le Yang-tse-kiang en face de l'île basse de Tsoung-ming. Notre steamer mouilla le 12 juin 1868 en face du grand entrepôt du commerce européen, et tandis qu'on déchargeait les thés et les soies qu'il avait pris à Hankao, nous nous dirigeâmes vers le quartier français, cherchant du regard la maison consulaire, où l'hospitalité gracieuse de Mme Brenier de Montmorand nous fit oublier en deux jours deux années de misères.

L'établissement européen de Shanghaï est placé dans une situation particulière, en dehors des règles ordinaires du droit international. Il constitue en fait une véritable colonie que les Anglais, les Français et les Américains se sont partagée, qu'ils administrent chacun suivant ses lois, à l'aide d'un conseil municipal et d'un maire élu, sous l'autorité supérieure du consul.

Cette organisation communale , indépendante des fonctionnaires chinois, a été, non sans raison, jugée

nécessaire. Instituée dans le temps ou les rebelles entouraient Shanghaï, elle survit à ces circonstances difficiles, et s'appuie en les affirmant sur deux principes : l'impuissance du gouvernement chinois et l'incompatibilité des lois de l'empire avec la civilisation occidentale. C'est un pas décisif dans la voie où le fils du Ciel est entré, la baïonnette dans les reins, et l'on peut y voir une première concession qu'il n'est peut-être pas téméraire de regarder comme le prélude de sacrifices plus étendus.

C'est à cause de la profondeur du port et de l'excellente position qu'elle occupe à proximité des cantons producteurs de la soie et du thé1, qu'on a choisi la ville de Shanghaï pour en faire l'entrepôt principal du commerce étranger avec le Céleste-Empire. Cette détermination prise, rien n'a été négligé pour construire à côté de la ville chinoise de ce nom une cité superbe, digne de la mission que lui assignaient ses fondateurs. La monotonie du site et l'insalubre humidité du climat rappellent les plaines de la Basse-Cochinchine, aussi plates et aussi fertiles que les riches campagnes du Kiang-sou. La nature se plaît souvent à réunir ainsi dans ses œuvres la laideur à la fécondité.

Si je passais sous silence les nombreux témoignages de sympathie que nous prodigua la colonie française, je serais à la fois ingrat et incomplet. Le banquet fraternel auquel nos compatriotes voulurent bien nous convier

1. C'est de Shanghaï que partent les sept huitièmes des 40,000 balles de soie et le tiers des 75 millions de kilogrammes de thé que la Chine exporte annuellement. [Seize mois autour du monde, par M. Siegfried.)

nous prouva que, pour être encore, dans cette partie de la Chine et sur le terrain commercial, en arrière des Anglais, des Américains et des Russes, la France n'en comptait pas moins à. Shanghaï des enfants nombreux et dignes d'elle; j'ai trop souvent d'ailleurs entretenu le lecteur de nos fatigues et de nos tristesses pour lui laisser ignorer la joie que nous inspira, au terme de notre voyage, une aussi flatteuse manifestation.

La traversée de Shanghaï à Hong-Kong se fit sans incidents à bord du Dupleix, navire des Messageries impériales, qui avait dû peu de temps auparavant à l'expérience et au sang-froid de son commandant, M. le lieutenant de vaisseau Noël, d'échapper à l'un de ces redoutables cyclones . qui rendent si périlleuse la navigation des mers de Chine. Le Yang-tse, large de 7 lieues à son embouchure, ressemble au Kin-cha-kiang, traversé par nous à 2,200 milles de ce point, comme le chêne ressemble au gland; mais ses eaux ont perdu en limpidité ce qu'elles ont gagné en volume, et le fleuve vert que nous avons vu couler à Hankao entre deux montagnes escarpées a pris l'aspect d'un océan fangeux et sans rivages. La mer s'annonce par le mouvement des flots, bientôt suivi pour moi de ce mal écœurant qui ressemble à l'ivresse puisée dans un broc de cidre ou de vin frelaté. Les souffrances présentes nous paraissant toujours les plus cruelles, je maudissais l'inclémence de l'élément perfide dont les rudes soubresauts me faisaient regretter l'allure incommode des éléphants laotiens. Ce ne fut là, comme bien on pense, qu'une impression passagère, bientôt dissipée par l'apparition de l'île anglaise.

et l'on peut croire qu'au plus fort du mal je n'eus pas un seul instant la tentation de regagner l'Europe par terre à travers l'Asie. Un trajet de 10,000 kilomètres en Indo-Chine et en Chine avait rassasié mon ambition d'explorateur.

L'histoire de Hong-Kong n'est ignorée de personne en Europe. Cette île, qui n'a pas 10 lieues de circonférence, est devenue en moins de trente ans ' la rivale heureuse de sa voisine, l'antique colonie portugaise; et Victoria, comme une millionnaire orgueilleuse, semble du haut de son rocher dédaigner Macao 2 sur laquelle le souvenir du Camoëns et de la grandeur passée du Portugal jette un voile de poétique mélancolie. La magnificence et la sûreté de la rade ont contribué à fixer sur Hong-Kong le choix des Anglais. Ceux-ci ont remporté là sur la nature une victoire qui fait honneur à leur opiniâtre génie, servi par un merveilleux instinct. Le développement croissant de Shanghaï a notablement diminué le mouvement des affaires à Canton; et par suite, Hong-Kong, placée à l'embouchure du fleuve qui relie à la mer le grand marché de la Chine méridionale, s'est trouvée atteinte elle-même dans sa prospérité commerciale. Avec les ressources de tout genre réunies sur un étroit territoire, avec ses eaux profondes dominées et abritées par des montagnes, avec ses bassins de radoub, elle n'en demeure pas moins comme le centre de la grande navigation à vapeur dans ces parages. La

1. Elle a été cédée au gouvernement anglais par le traité de Nanking en 1842.

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