‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 22 sur 99 · PALAIS · texte numérisé non relu

PALAIS

à deux francs par tête , et les plus économes à seize sous monnaie de France. Je me suis fait donner la carte de leur repas, que voici : pain deux sols, vin quatre sols , soupe six , bouilli quatre ( i y Tel est aussi l'ordinaire de leurs maîtres , les officiers autrichiens , dont l'économie est fort critiquée par les Vénitiens, bien qu'eux-mêmes soient au même régime^ et qu'ils ne donnent jamais à dîner. Il y a une bibliothèque publique très-peu fréquentée, etplusieurs cabinets de lecture où Ton trouve de mauvais romans. La musique est le seul talent tant soit peu cultivé par les femmes, le seul plaisir un peu intellectuel dont elles soient susceptibles (n).

Depuis la révolution les aristocrates ou anti-^ GaUfcans , ou cagots , comme je les ai entendu

(i) Voici le prix courant des principaux comestibles ,' qu41 n'est pas inutile de comparer avec ceux d autres pays et d'autres temps, ainsi que le salaire du travail. La livre est de 12 onces , et la monnaie celle de France. Pain 4 sous la livre ( ordinairement 3 sous ) 5 bœuf 12 s. la livre 5 mouton 9 s. ; veau 16 s. j riz 4 ^* ; js^rdinage 5 s. 5 macaroni 7 à 8 s. 5 vin 6 à 7 s. la bouteille j un dinde 6 francs ; un poulet I à 2 fr. Un journalier gagne 5o à 4o sols 5 un charpentier ou maçon 5 fr. ; gondolier 2 fr. j domestique à l'année 2 fr. par jour^ et se nourrit 5 un valet de place 5 fr. par jour. Une gondole bien équipée coûte d achat 5o à 55 louis.

(2) Il y a quatre conservatoires ou écoles de musique , pour les femmes, qui sont sur le meilleur pied. C'est dans un de ces établissements que le talent extraordinaire de ip2(dame Catalani reçut son premier développement.

LA flfOBLESSE. 69

désigner, n'étant pas les plus forts, se tenaient à l'écart, â'effiiçaient autant que possible. Maintenant ce sont les Bonapartistes ou Parvenus ou Libéraux qui se cachent dans les coins , d où les autres viennent de sortir. De part et d'autre les dénominations odieuses ou ridicules ne sont pas épargnées , lïiais c'est tout ce qu'on ose. Il n'y a pas assez de vigueur intellectuelle pour alimenter les actions; on n'a d'énergie que pour les plaisirs sensuels , tout au plus, et de passion que pour le jeu ; aussi les nouveaux maîtres de Venise nont'ûs rien à craindre. Voilà ce que les Vénitiens un peu échtrés disent d'eux-mêmes et de leur pays.

On comptait à Venise neuf cent!» familles nobles, et la g^énéalogie d'un certain nombre d'entr'elles remontait aux croisades; quelques-unes, bien plus anciennes encore, avaient pour ancêtres les fondateurs de la république. Il ne reste de toute cette noblesse que quinze familles à leur aise , et trente cfui sont dans l'indigence. La fortune des premiers est en terres , cultivées par des métayers à moitié produit ; le blé et le maïs , reçus en nature, sont versés sur le pavé de marbre du maître, dans sa galerie de tableaux et parmi ses statues. Il vend lui-même ses denrées, habite un recoin mal meublé de ce palais et se nourrit de macaroni au fromage, s'il veut économiser le restaurateur. N'ayant aucun goût pour la campagne, ces

^O LE l>OGE lÎPOUSE LA U£R.

nobles propriétaires n'y vont qu'aux vendanges et à la moisson , traînant à k ville leur obscurité pendant toute la belle saison. On les accuse de se montrer aux étrangers eii souliers poudreux , pour îaire Croire qu'ils arrivent de la campagne et que leur demeure en ville est fermée, afin qu'on n'aille pas les y trouver.

Chaque corporation de métier entretient une école; tl y en a seize ou dix-huit dont le local est somptueux; on y voit même des statues et des tableaux; mais il est douteux que l'organisation intérieure réponde à ces beaux dehors. Cependant il est de fait que la plupart des gondoliers et des ouvriers, de la ville seulement, non de la campagne, savent lire et écrire. Il est vrai que les genrd'un rang supérieur, surtout les femmes, à peu d'exceptions près , n'en savent guère davantage (i). Venise n'a point de grande rivière qui lui assure le commerce de l'intérieur, poii^t de manufacture, point d'industrie. Elle n'est plus une capitale, n'a plus de carnaval, f^us d'inquisiteurs d'état , plus de doge qui épouse la mer. C'est un officier étranger qui a pris sa place dans cette cérémonie annuelle, devenue tout-à-fait burlesque. Lie Bucenlaurc même n'existe plus ; caries Français

(i)LasigDora Giustina Benior Michel! a fait un lÏYT^sur r origine des Jetés vénitiennes , qui contient beaucoup de faits curieux , et supposée une grande connaissance de l'histoire de son pays.

LE DOGE J^POUSE LA MER. 'Jl

le bi-ùlèreat pour profiter de la dorure (i); s*il neùt pas été trc^ vieux, ce monument flottant de la grandeur nationale aurait été envoyé par mer à Rouen et de là à Paris pour y figurer parmi les autres fruits de la victoire ; ce qui après tout n'aurait pas été plus insolent que d'y faire venir le doge de Gènes comme un grand monarque avait Eût cent ans auparavant. Les passages navigables, par lesquels les bateaux chargés peuvent encore traverser les lagunes, se comblent tous les jours faute de soins. Le limon de la Brenta, de la Piave et d'autres rivières augmente les bas-fonds. Le temps approche où Venise ne sera plus qu'une grande ruine au milieu de marais pestilentiels, et déjà Tair n'est pas sain en automne ; il y meurt alors douze personnes par jour sur une pqpulatton réduite à moins de cent mille âmes. Sous l'influence des causes de décadence actuelles, on peut assez prévoir sa destinée.

Tout le monde sait que le doge de Venise épousait solennellement la mer tous les ans ; mais l'origine et les circonstances de cette singulière coutume ne sont pas également connues. Dans l'année 997 les Vénitiens subjuguèrent le peuple de Narenta^ ville située de l'autre côté de l'Adriatique et habitée par des pirates, dont les Vénitiens, qui probablement ne valaient guère mieux,

(i) Cette dorure avait coûté , quarante ans auparavant, la somme énorme de 60,000 sequins d'or (780,000 francs.)

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