LB DOGE £POUS£ LA VER
avaient à se plaindre, ou dont ils étaient jaloux^ La flotte victorieuse avait fait voile de Venise le jour de l'Ascension , et l'anniversaire en (ut de* puis célébré d'une manière simple et grossière , conforme aux mœurs, de ce temps*là. Environ deux cents ans plus tard , le pape Alexandre ni , fuyant les persécutions de l'empereur Barberousse, vint chercher un asile au milieu des lagunes, et les Vénitiens, étant parvenus à concilier les différents de ces deux grands personnages, virent l'em* pereur recevoir à genoux , dans leur église de Saint-Marc, l'absolution du pontife fugitif. Celui-<;i s^acquitta envers eux d'une manière caractéristique en leur donnant l'investiture de l'Adriatique, et le jour choisi pour cette cérémonie fut l'anni* versaire de la victoire navale remportée sur les pirates de Narenta, Or le symbole de l'investiture féodale , semblable à celui du mariage , est un anneau, et de là l'idée populaire, qui s'établit dans la suite, des épousailles du doge ainsi que les mots sacramen taux introduits dans la cérémonie: Mare! noi ti sposiamo in segno del nostro vero e perpétua dominio! Le bâtiment, à bord duquel cette cérémonie avait lieu, ne fut point d'abord le Bucentoro; car l'arrêté du sénat vénitien, qui en ordonnait la construction, date du commencement du XIV* siècle et il est ainsi conçu : Quod fabricetur naingium ducentorum hominum , etc. Ducentorum devint ensuite par corruption Bucentoro.
Le vaisseau avait trois ponts de cent pieds de long sur vingt-deox pieds de large, il était mis en mouvement par i68 rameurs placés sur le pont inférieur et par un grand nombre de barques qui le remorquaient.
L'entrepont, couvert de velours cramoisi et de dorures , était orné avec profusion de figures allé* goriques et de trophées divers , assemblage hétérogène où les dieux et les déesses du paganisme , les saints, les saintes et les madones se trouvaient confondus. Tous les grands dignitaires de la république et toute la noblesse étaient assemblés autour du doge assis sur son trône. Il en descendait au signal du légat du pape, et tandis que ce repr^entant de sa sainteté aspergeait la mer d'eau bénite et lui donnait sa bénédiction, le vénérable époux y laissait tomber son anneau.
Les ambassadeurs de toute l'Europe étaient présents à cette cérémonie, et il ne parait pas que ceux des puissances maritimes en témoignassent de la jalousie.
Padoue^ le nZ octobre. — Nous voici revenus à Padoue, par la même route, le long des eaux si troubles, et pourtant si tranquilles, de la Brenta. Quelques maisons de campagne, que nous n'avions pas remarquées en allant à Venise, ressemblaient beaucoup aux lust'hujrsen du canal dlJtTBcbt. Il me semblait voir sortir de leurs allées de chaLTxniWe ^ le propriétaire hollandais, en robe
db chambre de damas à grandes fleurs^ perruque bien poudrée et chapeau à trois cornes, décoré de la cocarde orange, n^archant gravement la pipe à la bouche, ou goûtant le repos ( rust ) au bord des eaux stagnantes de son jardin , les yeux fixés sur une grenouille. JAais les habitants de ces lusl-imysen vénitiennes semblent être allés jouir de leur rust dans un lieu où il ne peut plus être troublé. Les paysans alertes et vigoureux que nous rencontrions né paraissaient cependant pas partager cette décadence. Le grand chapeau militaire qu'ils portaient, probablement par économie, pour l'user, leur donnait un certain air sacripant^ peu en harmonie avec la tournure distinguée de leurs femmes, enveloppées du gracieiix zênddletto^ ample voile qui marque la taille et descend de la tête aux pieds.
Palladio était Tarchitecte par excellence des États vénitiens ; une multitude de beaux édifices ont été construits daprès ses dessins. Ici nous avons admiré la simplicité, la grandeur , ainsi que les beautés de détail de l'église de Sainte-Justine; ses huit dômes même ne font pas le mauvais effet que l'on pourrait en attendre. L'on trouve dans
cette église une magnifique descente de croix , groupe colossal en marbre, dont k composition, le dessin, mais surtout l'expression, ne laissent rien à désirer* Les pleurs de la mère du Christ en fput répandre. I^a cathédrale de Padoue est
PADOUF. ^5
une autre belle ccHnposition de Palladio, comme I autre église légèrement défigurée par ses dômes qui sont ici au nombre de sept. C'est sans doute un goût asiatique qae les Vénitiens auront importé des grandes Indes avec le poivre et la canelle. Toutes les églises dltalie furent méthodique* ment pillées lors de IHnvasion française; cela se Élisait par commisssaires. Ici ce fut im Français nommé Fortis, à qui on avait associé l'Italien Sibo qui, étant du pays et prêtre , connaissait mieux les êtres. Deux énormes candélabres d'argent massif nous parurent leur avoir échappé , mais on nous montra le prix de la rançon gravé sur chacuu
deux;- elle s'élevait à la somme de i5,6oo francs, i45o onces à 5 francs pour l'un, et 1670 onces
à 5 francs pour l'autre.
Parmi le grand nombre de fidèles qu'à toute heure on voit à genoux dans les recoins obs» curs des églises italiennes, on remarque autant d'hommes que de femmes pour lé moins , ce qui u est pas ordinaire ailleurs. Ces sentiments religienx sont sans doute assez peu dignes de leur objet; ils peuvent majuquer de pureté ou d'élévation, et la conduite de ceux qui en. sont animés peut souvent n'être pas d'accord avec leur profession de foi; cependant je la croirais sincère. Je n'imagine pas ce que ces malheureux en guemiles qu'on entrevoit prosternés dans l'ombre, inconnus de tous, hormis de Dieu et de leur cons-
cience, peuveDb faire là si ce n'est prier, prier la madone, il est vrai, ou le crucifix attaché à la mu* raille , leurs idées ne s'élèvant guère plus haut ; mais elles sont néanmoins en rapport avec ce sentiment intérieur de quelque chose existant audelà de cette vie , qur semble être né avec nous^ qu'au moins aous nous souvenons d'avoir éprouvé dès la première enfance et sous des formes souvent très bizarres. Sans cesse obscurci et dénaturé, mais jamais détruit, ce sentimefnt mystérieux reparaît sous toutes sortes de formes , chez tous les hommes , parmi tous les peuples et dans tous les âgeé. Il nous accompagne à notre àer* nière heure et semble triompher de la mort.
L'université dePadoue est un édifice vénérable, intérieurement décoré d'une fort belle colonnade à deux étages. Les murs sont couverts d'armoiries et de noms illustres d'étudiants autrefois envoyés à Padoue des extrémités de l'Europe; mais ces temps sont bien changés.
L'on montre une ancienne cour de justice construite au XIP siècle sur le modèle des basiliques romaines, laquelle a 3oo pieds de long, 100 pieds de large et environ 100 pieds de hauteur. Ses quatre murs isolés , sans appuis extérieurs ni rien qui les lie entre eux, ont depuis six .cents ans soutenu le poids d'une toiture énorme et les secousses de plusieurs violents tremblements de terre, sans en être le moins du monde ébranles.