‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 46 sur 99 · LE CARDINAL FESCH · texte numérisé non relu

LE CARDINAL FESCH

étrangers étaient placés le long du mur, derrière les cardinaux. Ceux-ci allèrent, les uns après les autres, rendre hommage à sa Sainteté, et la longue queue de leur robe était portée par un personnage en soutane noire. Leurs éminences montaient les degrés du trône avec plus ou moin» d'agilité et de gnsice ; quelques-unes d'entre elles furent sur le point de se prosterner avant le temps , et j'en vis deux toucher le tapis de la main. Le sacré collège semblait fort attentif à la manière dont chacun de ses membres s'acquittait de ses dievcârs , et je erus'apercevoir vxt léger sourire à chaque maladresse dont il était témoin. Le pape ne présentait pas toujours la main que l'on venait baiser , quelquefois il la tenait cachéé*sous sa robe ^ etl'éminencealors saluaitprofondément saSainteté et se retirait Le plus leste de tous ces princes de l'Église me parut être le cardinal Fesch^( l'oncle de Bonaparte) montant et descendant sans s'em- ^Jbarrasser dans sa queuQ;mais le pape cependant tint sa main cachée sous sa robe, dontFesch baisa respectueusement le bord. Quelques-uns des cardinaux embrassèrent le pape, mais je ne sais ce qui leur donnait droit à cette distinction ; et une ou deux autres personnes, qui ne faisaient point partie du sacré collège , baisèrent la mule. Pendant tout ce temps , la physionomie du Saint-Père exprimait un certain degré d'impatience , ses mouveinen ts semblaient un peu brusques, et sa voix , forte

LE CJLKDiJfJLh FESGU. a47

encore, (il lut plusieurs fois) était un peu précipitée. On pouvait voir qu'il n'aime pas la représentation, et qu'il ne dramatise pas par goût.

Les étrangers, qui suivaient d'un œil curieux les mouvements du cardinal Fesch, ne purent quëtre édifiés; il me semble encore le voir , marmottant sur son livre, levant les yeux au ciel, les roulant en extase, et fsiisant le signe de la croix; nul ne semblait prier avec plus de ferveur et moins de distraction; malgré cela, il est sous la surveillance de la police, s'étant déjà échappé secrètement une fois, pendant les cent jours, pour aller joindre son neveu en France.

Enfin le souversun pontife , descendant de son trône, s'avança vers l'autel, et, s'agenouillant sur des coussins , resta quelque temps en prière; il reprit ensuite son siège dans le grand fauteuil, fut élevé au-dessus de nos têtes, et s'en retourna , comme il était venu, avec les grands éventails, la musique, les gardes et les cardinaux. Tai oublié de dire qu'on pta la tiare de dessus la tête de sa Sainteté, et qu'on la lui remit quinze ou vingt fois pendant les cérémonies, sans aucune utilité apparente* Cette tête vénérable était, sous la tiare, couverte d'un petit bonnet de satin blanc. Quoique les personnes, chargées de cette partie du cérémonial , prissent le plus grand soin de bien replacer le triple diadème, le pape cependant était chaque fois obligé d'y mettre la main lui-

2l48 LE GARDIICÀL FESCH.

même ; et ces petits détails revenaient trop sou* vent , pour ne pas détruire le caractère solennel que, sans doute , on eût voulu donner à la céré* monie, et en substituer un tout opposé. J'enten* dis un enfant 9 parmi les spectateurs, remarquer ingéniiment que tous ces messieurs étaient beaucoup trop vieux , pour s'amuser aiqsi toute une matinée. Sur le dernier degré du trône pontifical , on voyait assis les prélats ( ce qui ne veut pas dire évéques, mais des gens qui sont en mesure de le devenir, ou même de devenir cardinaux), riant, causant entr'eux sans nulle gène, et sans faire la moindre attention à ce qui se pas* sait derrière eux.

Le cardinal Fesch possède une des meilleures collections , de tableaux qu'il y ait à Rome : les plus beaux Rubens, de magnifiques Rembrant , Yandykes, Murillos, et un admirable Titien. Il se trouvait là lorsque nous visitâmes sa galerie, et en fît de très-bonne grâce les honneurs aux étrangers ; il parla tableaux en homme qui sait ce qu'il en faut dire, et nous parut aussi gai qu'il avait été grave et solennel la veille. C'est un petit vieiUard, gros, courte rond et vermeil^ j'ajouterai franc et de bonne humeur. Il voudrait vendre ses ta*bleaux pour le prix de trois mille louis de rente viagère, se proposant, dit-il, de vivre vingt-cinq ans, et il en a bien l'air. Nous vîmes là un buste de Bonaparte couronné de lauriers,- et cette bar-

LUCIEIf BONAPARTE. !l49

âiesse fait honneur à Fesch, qui ne doit pas renier son bienfaiteur, quelque peu digne d'estime et d'attachement qu'il. puisse paraître à d'autres qu'à lui. Ce cardinal était une sopte de factotum dans la maison de son neveu, lors de sa première campagne en Italie; et c'était à lui que l'état-major portait ses plaintes, lorsque le dîner n'était pas bon, ou était servi trop tard. Il fut ensuite fournisseur, puis connaisseur en tableaux, puis archevêque de Lyon, et enfin cardinal. U s'est très-bien montré dans depx de ces capacités au moins , ayant été bon archevêque et bon connaisseur ; et , lors même qu'il serait prouvé que la table du quartier-général était mal tenue, ou que, dans le cercle des cardinaux, il ne marmotte que pour rire, il faudrait bien le lui pardonner. On dit que Bonaparte se moquait de son oncle Çesch, devenu connaisseur ; mais il avait tort.

Il y a ici toute une colonie de Bonaparte qui vivent beaucoup entr'eux, la noblesse romaine ne les aimant pas ; mais ils sont recherchés par les étrangers. Madame mère, qui est la plus riche de la Êimille, fait ménage avec Fesch, et l'on dit qu elle est mal avec Lucien. Celui-ci est criblé de dettes et doit, entr'autres, quatre-vingt mille 5^//^' à Torlonia , son banquier. Louis et la princesse Borghèse sont également ici; cette dernière

a5o LE VATICAN.

séparée de $on mari ; mais occupant une partie de son palais.

Je n'ai encore rien dit ^e l'intérieur du Vatican, auquel nous avons fait de fréquentes visites. Ce palais célèbre contient plus d'objets d'art qu'aucun autre lieu du monde, et c'est la résidence officielle du souverain pontife , comme Saint- James en Angleterre, et Versailles autrefois en France, étaient celles des rois de ces deux pays. Le Vatican n'est pas proprement un palais, mais un assemblage d'énormes bâtiments pleins de fenêtres, lesquels rivalisent de hauteur avec Saint- Pierre lui-même, et en gâtent beaucoup l'effet. Leur masse solide excède de beaucoup celles du Louvre et des Tuileries réunies, quoiqu'elle n'occupe pas autant d'espace.

Charlemagne logea au Vatican, lorsqu'il vint à Rome pour se Eure couronner : c'était par conséquent déjà un édifice considérable ; depuis , il a successivement été augmenté sous tous les papes , par Bramante, par Raphaël, par le Bemin et beaucoup d'autres architectes qui ont ajouté ailes à ailes,, étages sur étages; si bien qu'à présent on trouve dans l'intérieur vingt cours avec leurs portiques , huit grands escaliers et deux cents petits. Celui de la galerie des antiques a servi de modèle à l'escalier du Musée à Paris ; mais la copie vaut mieux que l'original. La gale-

LE VATICAN. sSl

rie des antiques est une suite de galeries, de salles, de cbambres , quelques-unes magnifiques , pavées de marbre ou de stuc, décorées de colon* nés, surmontées de dômes , etc. , où les statues sont toutes placées dans un très-bon jour. L'Apollon a sa chambre à lui tout seul, éclairée d'en haut ; le Laocoon en occupe une autre. La bibliothèque possède 3o,ooo manuscrits, quelques-uns sur papirus , et , à ce que l'on dit , 80,000 volumes imprimés, mais probablement la moitié de ce nombre. Les livres sont dans des armoires ; on ne les voit pas. Deux des nombreuses salles de cette bibliothèque ont quatre cents pas de longueur. Les trésors qu'elle contient sont ouverts au public , depuis le mois de novembre jusqu'au mois de juin ; mais le public en fait, je crois, peu d'usage. En été la mal aria oblige d'en fermer les portes. Je demandais hier à un professeur de la sapienza^ qui se trouvait là, quel était l'état des sciences à Rome. Il me répondit : « On les tolère comme les mauvais lieux , qui ont cependant la préférence ! » Une fresque, à laquée on travaille, représentera l'enlèvement du pape par Bonaparte, et son retour à Rome. La vue, d'un côté du Vatican, domine Rome et toute la campagne, jusqu'au rempart couvert de neige que forme l'Apennin; ce qui lui a fait donner le nom de Behédere. Les célèbres chambres de Raphaël occupent une suite d'appartements ,

Page 1