‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 47 sur 99 · RAPHAËL · texte numérisé non relu

RAPHAËL

dont les murs sont peints à fresque, et qui forment les trois cotés d'une cour décorée de portiques, dont les plafonds ont également été peints par Raphaël ou sous ses ordres. Je vais rendre un compte fidèle de ces célèbres chambres, sans prétendre à d autres impressions qu'à celles que j'ai réellement éprouvées, et sans me dissimuler que l'opinion d'un individu ne saurait avoir beaucoup d'importance y lorsque le plus grand nombre ne la partage pas.

L'on a dit, et c'est l'opinion d'un grand critique anglais, (c qu'il Êiut feindre le goût que l'on n'a pas jusqu^à ce que ce goût vienne, et que la fiction prolongée devient une réalité ! » C'est faire comme les enfants de Loyola, qui conseillent le mal dont il doit résulter un bien ; doctrine qui mène à tous les genres d'extravagance dans les beaux-arts, comme à tous lés vices en morale.

Dans la première chambre, le côté opposé aux fenêtres représente un grand incendie , qui eut lieu à Rome sous le pape Léon IV, et fut miraculeusement arrêté par l'intercession de ce pape. A gauche, sur le premier plan, on voit un jeune homme qui emporte son vieux pèçe sur ses épaules, et donne la main à son jeune frère ; ce qui paraît être une réminiscence du groupe d'Énée et Anchise. Le jeune homme a la tête d'un adolescent sur un corps d'Hercule, mais pa-

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rait n^inmoins trop accablé sôus le fardeau dont il est chargé. La femme à droite, qui porte une cruche dVau sur sa tête et une autre à sa main , criant au feu ! de toutes ses forces , est, ainsi que le jeune homme, de race herculéenne, et en ferait deux de taille ordinaire. Une affreuse vieille (Creuse peut-être) se présente aussi sur le premier plan, entraînant loin du feu deux ou trois enfants presque nus; elle-même est en chemise, et parait pousser des cris lamentables. On passerait volontiers . l'épisode , qui n'a rien que de naturel; mais amener ainsi la décrépitude et la difformité de grandeur colossale jusque sous vos yeux n'est pas de bon goût, surtout lorsque cet épisode usurpe la place de l'action principale. Plus loin on voit un hom'me qui se laisse couler en bas d'une muraille ; il est si gros et si pesant, qu'il semble devoir entraîner la muraille avec lui ; puis un autre homme recevant dans ses bras un paquet, qui se trouve être un enfismt, emmaillotté à la vieille mode (i), que la mère lui jette d'une fenêtre. £nfin vient l'objet principal, c'est le pape à la fenêtre, bénissant de tous côtés , le feu en haut et le peuple en bas, sans qu'on sache encore ce qu'il en adviendra. Telle est la composition peu liée de ce grand tableau. Le dessin n'en est pas correct, l'expression médiocrej et le coloris ,

(i) Ce n'est pas encore une irieille mode en Italie; elle fleurit toujours.

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tel que les fresques Font ordinairement, froid et sans harmonie. Le procédé mécanique de la peinture à fresque ne permet pas à l'artiste de revenir sur ce qu'il a fait ; il faut finir entièrement chaque partie l'une après l'autre ; on ne peut pas glacer ; les couleurs foncées paraissent grises, poudreuses et sans vigueur : enfin la fresque est aussi inférieure à l'huile dans ses moyens naturels , qu'elle est plus difficile quant à l'exécution. Sa durée a d'ailleurs son terme , quoique moins rapproché que celui de la peinture à l'huile 5 et la mosaïque offre un moyen de perpétuer les chefs-d'œuvre de la peinture à l'huile y lorsqu'après quelques siècles ils commencent k éprouver l'effet du temps.

Passant sous silence les trois autres côtés de la première chambre, comme de moins d'importance, voyons, dans la seconde, l'école d'Athènes, qui jouit de plus de célébrité, et que de nombreuses gravures ont rendue familière à tout le monde. Les figures forment des groupes détachés, fort bien en eux-mêmes, mais sans rapport entr eux. Le raisonnement en action est un sujet ingrat pour la peinture; Socrate néanmoins , figurant deux propositions contradictoires sur la pointe de ses deux doigts,tandis que la conséquence victorieuse du dilemme est exprimée dans ses regards et ceux des disciples qui l'écoutent , est un véritable coup de maître. Il y a de l'exagéra-

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lion dans la pose du philosophe à jambes contournées, assis j dans Fattitude de la méditation , sur le dernier degré du temple, et le groupe à droite ne paraît avoir d'autre mérite que celui d'être composé de portraits ; enfin il n'y a point d'action principale, et l'œil ne sait où s'arrêter. Mais si Socrate et ses disciples eussent été placés sur l'avant-scène et l'eussent remplie, tandis que les autres groupes auraient occupé le second plan, le tableau eût été incomparable. Saint Pierre en prison , délivré par un ange , se voit dans la troisième chambre. Ce que Ton y admire surtout, c'est l'effet composé de la triple lumière : celle de l'ange, celle de la lune et celle de la lanterne ; et on les distingue, en effet, fort bien les unes des autres ; mais est-ce bien un mérite digne de Raphaël, que cette espèce d'escamotage de lumières, ou plutôt d'ombres? L'ange, reproduit dans deux endroits, et partout lumineux , comme un ver luisant, confond de phis en plus les effets de lumière et l'intelligence du sujet. Unautré côté de la même chambre repré^ sente le pape Léon I allant à la rencontre d'Attila, qui est frappé de terreur et mis en fuite àla vuede saint Pierre et de saint Paul dans les airs, brandissant leurs épées. Il y a plus d'hypocrisie que de dignité dans la physionomie du saint père, et sa bénédiction de l'ennemi, qui est une malédiction déguisée , sied mal à un chrétien et à un pape , à

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l'égard même d'AttUa. J'aurais voulu voir le pontife, les mains jointes , en prière , tranquille et résigné, mais sans ce malin sourire qu'on voit sur ses lèvres, ni cette bénédiction hypocrite au bout du doigt.

Le principal tableau , dans la quatrième et dernière chambre, était à peine commencé lorsque Raphaël mourut, et il semble avoir eu l'intention de le faire à l'huile, puisqu'il y avait déjà deux figures ainsi peintes, que Jules Romain, qui termina l'ouvrage à fresque, laijssa par respectpour son maître. Quoique cette fresque soit bien conservée, elle paraît néanmoins fort inférieure en force et en harmonie aux deux figures à l'huile , que leurs trois siècles d'oxigénation ont pourtant, un peu charbonnées (i ).

Les chefs-d'œuvre de la peinture à fresque encore présents à nos yeux , nous avons été voir ceux de la peinture à l'huile dans les chambres appelées Borgia^ qui sont sous le même toit; et la transfiguration est le premier tableau qui se soit offert à nos regards. On ne sait si Raphaël avait lui-même choisi son sujet, ou s'il lui fut

(i) Lors du- séjour des Napolitains à Rome , dans la ré- Yoiution^ ils occupèrent le Vatican au nombre de trois mille 5 et les chambres de Raphaël, détenues leurs lieux d'aisance, étaient inabordables. Outre le général en chef, qui était un cardinal (Ruffo), ils en avaient deux autres, Fra Diavolo et Senza Culo» Ces nomi»-là valaient bien ceux des révolutioiuiaires français.

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imposé ; mais, suivant le goût du temps, il y a £iit entrer deux sujets différents, tous deux tirés de Saint-Matthieu (chapitre 1 7). Pendant que la trans* figuration a lieu dans le haut du tableau, les disciples, dans le bas, cherchent en vain à guérir un démoniaque qui leur a été amené. Deux des personnages qui entourent ce démoniaque, ainsi que le démoniaque lui-même, semblent indiquer, par leui's attitudes, que la transfiguration est visible à leurs yeux, quoiqu'aucun des autres, au nombre de seize , et dont plusieurs sont disciples du Christ, ny Ëissent aucune attention. Est- il croyable cependant que rien ait pu les distraire d'un tel ^ectacle? On voit par la taille du démoniaque, qu'il ne saurait être âgé de plus de huit à neuf ans, mais il a néanmoins les formes /musailaires d'un homme £stit. Ceux qui le retiennent, ainsi que tous les spectateurs, sont des Juifs de la plus basse classe, et limitation de ces étranges modèles a été si scrupuleusement observée , que Ton voit jusqu'à une verrue sur le gros nez de l'un d'entre eux. Étrange association d'idées que cette canai|le et la transfiguration! Une femme placée sar le premier plan et qui a le dos tourné, gourmande fort lès disciples au sujet de la cure du démoniaque qui n'avance pas ; et, en effet , ils semblent plus occupés à prendre des attitudes pittoresques pour le pinceau de Raphaël , que de la guérison du malade. La partie supérieure du I. 17

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tableau, OÙ se pasbe là tracrsfi^ration, est réputée froide et maniérée; cependant, l'expression du Christ est toute divine, et celle des trois disciples est d'accord avec leur situation. Cette partie céleste du tableau est comme voilée d une vapeur légère, tandis que la scène terrestre est au contraire fortement dessinée ainsi qu'éclairée. U ne reste rien dans ce tableau de la durelé et de la sécheresse du Pérugin, mais on y trouve une autre espèce de dureté; c'est comme un polimétallique , avec lequel le coloris de Murillo , par exemple, forme un contraste parfait. Ce défaut n'est pas d'abord sensible; la première impression est toute favorable , surtout après les fresques dont le coloris a si peu de force et d'harmonie. Un connaisseur en titre , à qui je communiquai l'impression que me disait la transfiguration, me fit observer que Raphaël était mort bientôt après l'avoir commencée, et que, Jules Romain y ayant travaillé ensuite , il.se pourrait qu'il l'eût peint en ehtier sur les dessins de son maître. Ainsi Raphaël^ divin à tout événement, n'a jamais torl; source de tout ce qui est beau, les défauts, lorsqu'il s'en trouve, sont d'un autre.

D'ailleurs , ajouta mon connaisseur, nous savons que Votre M. Denon, à force de nettoyer et de restaurer jusqu'au vif sans égard au glacis et aux touches délicates, peut fort bien avoir produit ce poli métallique dont vous vous plaignez.

LKS chefs-d'œuvre. ^^^

Dans la même chambre, on voyait un autre tableau du premier ordre, et suivant moi, fort supérieur à la transfiguration, c'est la communion de Saint-Jérôme par le Dominiquin. Tout ce que la physionomie humaine peut exprimer de piété céleste dans un mourant, ainsi que de compassion pour ses souffrances, de vénération, d^admiration pour ses vertus, dans ceux qui l'entourent, se trouve rendu dans ce tableau avec la simplicité la plus parÊdte. Le dessin , la composition , ne laissent rien à désirer , le coloris brillant et fort est plus vrai que celui de Rembrand , plus harmonieux encore que celui de Raphaël, et réunit à rimitation scrupuleuse de la nature, toute la magie du beau idéal. Pendant que j'admirais ce chef-d'œuvre du Dominiquin, le souvenir de son tableau d'Adam et Eve dans le jardin d'Éden, que j'avais vu quelques jours auparavant au palais Rospiliosi , me revint à l'esprit. Nos premiers parents nus, comme on peut croire, ont l'air de mauvaises académies , et leurs physionomies sont basses et vulgaires; quant aux bétes, on les voit arrangées deux à deux comme dans une ménagerie. Les feuilles des arbres se dessinent comme celles d'un herbier sur du papier bleu , et il n'y a pas Tombre de perspective aérienne. Je ne saurais croire que le Saint-Jérome et le jardin d'Éden soient tous deux de la même main. Tout ce qu'on peut reprocher au Saint-Jérome , c'est que la fi-

260 LES chefs-d'oeuvre.

gure principale est littéralement en l'air, le saint homme mourant n'a rien sous ses genoux; mais en jugeant un ouvrage si supérieur, le critique, à qui de tels défauts échappent, se fait plus d'honneur que celui qui les aperçoit. La Sainte-Pétronille du Guerchin , à côté du Saint-Jérome, est digne du rapprochement, malgré la manière dure. Ces tableaux, en attendant qu'ils trouvassent leurs places, reposaient sur le plancher, et cette ma- ,nière de les voir ne leur nuisait point, tout au contraire.

Le martyre de Saint-Érasme était là^ et quel martyre ! Le malheureux saint (belle académie de vieillard) est renversé sur le dos. Ses bourreaux lui ont ouvert le ventre et en tirent les intestins au moyen d'un • cabestan , comme le câble d'un navire : quelle idée! et c'est le Poussin qui l'a eue. Son coloris terne et froid n'est certainement pas agréable, mais le clair obscur qui marque les objets par réflexion, sans lumière directe, est admirable.

Dans la chambre qui suit, le tableau de la Fortune, du Guide, se trouvait placé entre l'ensevelissement du Christ, par le Caravage , et la Vierge de Foligno , par Raphaël ; mauvais voisinage pour la Fortune, qui est représentée sous la figure colossale d'uqe femme , dont le pied touche le globe du monde. Le ciel est bleu, la terre est bleue ^ la femme bleue* aussi, et l'expression de son vi-

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sage, aussi froide que sa couleur et bon iiabiltement , car elle est presque pue. La couleur du Carai^agCy moins extravagant ici que de coutume, et celle de Raphaël contrastaient fortement avec le ton blafard du Guide. L'enfant Jésus, dans le milieu du tableau de Raphaël , est le chef-d'œuvre de Fart, et la t^ierge a une expression toute divine. Vis-à-vis de cette Fortune à "la neige, du Guide, on voyait la crucifixion de Saint-Pierre, autre tableau du même artiste, dans sa dernière manière, aussi différente qu'il soit possible de l'autre. Le Pérugin aussi avait ses deux manières, car sa Madone aux quatre docteurs est admirable. .

Taurais pu louer en conscience nombre d'autres tableaux que nous avons beaucoup admirés ; mais les lecteurs , lors même qu'ils trouvent mauvais que l'on critique les grands maîtres, s'ennuient en général beaucoup des louanges qu'on leur donne et des longues descriptions de leurs chefs-d'œuvre. Je les passerai donc sous silence, et me bornerai à dire un mot de quelques-uns des ouvrages de Michel-Ange. Les gens qui s'y connaissent trouvent que ce prince des artistes a su donner aux feibles humains , un caractère de force et de grandeur, qui n'appartient pas à notre espèce. Son plus grand ouvrage en peinture (l'on sait qu'il était sculpteur et architecte , aussi bien que peintre ) se trouve dans la

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chapelle Sîxtine (bâtie par Sixte IV) : c'est une fresque qui en couvre tout un côté d'environ 5o pieds de long sur 4p de hauteur , et qui lui a coûté sept ans de .travail. Elle représente le jugement dernier. Notre Seigneur apparaît dans la partie supérieure du tableau avec la Vierge sa mère, à côté dé lui, et les saints anges. En bas sur la terre, les morts sortent de leurs tombeaux , et avec l'aide des anges, cherchent le chemin dil ciel où ils sont appelés à comparaître devant leur divin juge. Sur la gauche, un batelier Êiit passer l'eau aux réprouvés qui ont déjà reçu leur condamnation. De la terre au ciel, tout l'espace est couvert de nudités d'un blanc sale qui tranchent fortement sur l'azur du ciel. Dos et visages , bras et jambes s'y confondent, c'est un véritable pouding de ressu^ cités. Rien ne fixe, rien ne repose les yeux sur toute cette surface mouchetée. Le Christ, qui a une petite tête sans barbe sur un grand corps ^ gesticule avec colère, et semble sur le point de frapper un malheureux arrivant, qui pourtant semble avoir des titres à une meilleure réception; car il apporte sa peau en paquet sous son bras : c'est un martyre. On ne saurait dire quels sont les bons, quels sont les méchants dans cette foule de morts, quels sont les élus, quels sont les réprouvés; leurs mines ne sont ni joyeuses ni tristes , mais toutes pareilles.

Parmi ceux qui sortent de leurs tombeaux , il

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y en a de gros et gras, d'autres qui ue montrent que des o$ soos le linceul qu ils $ efforcent d'écarter; grands débats entre les diables et les anges, au sujet de tous ces pauvres gens qui sortent de terre; ils les saisissent avidement et se les arrachent les uns aux autres ; les vers au6$i voudraient retenir leur proie. Il y en a un énorme qui s'est entortillé comme un serpent autour de la jambe de son mort et ne veut pas le lâcher. Un des ressuscites a mal au cœur, c'est le gros homme étendu par terre au pied d'un autel à gauche. Je le désigne afin que d'autres voyageurs en décident, car on m'a contesté les apparences du mal de cœur. Les plus agiles parmi les morts trouvent moyen de grimper sans aide, mais la plupart n'en viendraient pas à bout si des anges, solidement établis sur un nu.age,.ne leur tendaient pas une main secourable.. Il y ea a une douzaine accrochés au chapelet d'un de ces anges, qui les. hisse tous ensemble, et à une si grande hauteur , que <^la ferait trembler pour liçurs jourst, si des gens déjà morts pouvaient mourir une seconde fois. Les réprouvés du bord de l'eau s'en^barquent de n^auvai^e grace.^ sous la conduite d'un nautonnier des enfers, oi;thodoxe pourtant, comme le font voir ses cornes et sa queue, qui le distinguent du nautonnier païen Caro/u Dans Tespoir d'éijhapper, quelques-unst des réprouvés sautent du batesifi dwareilM>cooune des grenouilles; mais des

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démons aquatiques les ^sissent en vrais requins à l'instant même, et plongent avec eux, par la route la plus courte, droit aux enfers. Michel- Ange a, je crois, beaucoup puisé dans le Dante, mais le poète n'a pas à lutter comme le peintre avec des formes précises et définies par des lignes; ce qu'il suggère éloqueniment , ce qu'il inspire et fait deviner , il faut que l'artiste le montre tout entier : queues et cornes de diables, linceuls de morts et peau de saints martyrs. L'un parle à l'imagination seulement, l'autre bieû plus aux yeux.

Michel-Ange a voulu immortaliser ses amis et ses ennemis en mettant là leurs portraits, soit parmi les élus (le Tasse par exemple), soit parmi les réprouvés. On pourrait croire qu'ouvrant son portefeuille, il en a placardé le contenu, sans choix, sur la muraille. .En effet. Ton voit des figures académiques, sans rapport entr'elles , dont la pose est souvent forcée, et les proportions exagérées, quelques portraits et quelques caricatures. D'ailleurs les figures éloignées sont aussi grandes que celles placées sous vos yeux , et peu d'entr'^es paraissent faites pour la place qu*elles occupent. Les connaisseurs avouent que ce tableau du jugement dernier est plein d'incongruités et d'extravagances ; ils n'en défendent pas le coloris, et reconnaissent même quelques Êiutes de dessin ; mais sur le grandioso ils tiennent ferme , ainsi que sur la fertilité d'iqpagination ; et, comme ce sont

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là des choses qui dépendent du goût, il ny a pas moyen de s'entendre. Je voudrais pouvoir placer devant ce tableau quelques connaisseurs en peinture, qui ne fussent pas connaisseurs en tableaux, quelques artistes accoutumés à faire, aussi bien qu'à voir, mais qui cependant n'eussent jamais entendu parler du jugement dernier. Je serais curieux d'observer ce qu'ils en penseraient. Un grand critique a dit : que leur jugement ne serait pas favorable dt abordf mais quU le depi^ndrait en* suite. Ne croirait-on pas que la peinture est une sorte d'écriture hiéroglyphique , moitié imitative et moitié arbitraire, que les initiés seuls comprennent , quoique tout le monde l'admire ?

Les fresques du plafond de cette même chapelle Sixtine^ toujours par Michel-Ange, n'ont pas moins de réputation que le jugement dernier , je ne sais même si elles n'en ont pas davantage. Ce sont des figures isolées, en compartiments, qui représentent entr'autres les Sybilles, dont les petites têtes ridées, renfrognées, ratatinées, se trouvent placées sur des épaules de portefaix. C'est là , dit - on , du àeau idéal; ne serait-ce pas plutôt du monstrueux idéal? Mengs parait avoir eu cette opinion, et Cochin nous dit que les ouvrages de Michel- Ange sont, pour les artistes, de dangereux modèles. Raphaël ne fut jamais moins heureux que quand il chercha à les imiter.

\jà Moise de Michel- Ange, statue colossale de

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marbre blaiic, sur le tombeau de Jules II, dans Saint-Pierre in vincoli^ est je crois l'ouvrage sur lequel sa réputation, comme sculpteur, est principalement fondée. Le législateur des Hébreux est représenté assis, tenant les tables de la loi sous son bras , et portant autour de lui des regards pénétrants et sévères où la force de caractère est empreinte. On ne se lasse point d'admirer cette majestueuse tête; et ce n'est point la beauté matérielle qu'on admire, elle ne s'y trouve pas^mais la grandeur morale. Au lieu de la ligne droite du profil grec, l'enfoncement au-dessus du nez, et les protubérances du front, les gros muscles du visage el les lignes qui y sont profondément marq^uées , caractérisent la physionomie bai^are , c'est-àrdire, qui n'est ni grecque ni romane. Michiel-Ange dédaignait de £iire, de la beauté, un moyen de beau idéal; son Moïse aurait pu être bossu, borgne et boiteux, que le caractère ea aurait toujours été. beau et terrible. Une longue barbe flotte sur sa poitrine, rentrelaoemeat des muscles de ses membres demi - nus annonce une force plus qu'humaine, exagérée peut-être, et il y a une disproportion préméditée entre certaines parties de son corps. La tête d'un homme de grande taille est rarement plus grande que celle d'un petit homme, jamais en proportion., et ce f^it nous fournit , sans le savoir , la règle par laquelle nous mesurons de loin im inconnu qui s'avance.

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Chacun peut dessiner sur son ongle la figure d'un géant à qui, sans savoir pourquoi, tout le monde supposera la taille de sept pieds, parce qu'il mesure huit têtes en hauteur. Michel-Ange a Êiit de ce secret de l'art un usage continuel et légitime. Mais la nature n'a jamais fait les pieds d'un géant aussi petits que ceux d'un homme ordinaire, et cependant la jambe de Moïse se trouve avoir un peu plus de deux fois et demie la longueur de son pied. L'erreur pourrait avoir échappé à un peintre, jamais à un sculpteur , qui a sans cesse le compas à la main; elle est ici volontaire, mais ne laisse pas de produire un e£Fet sur le vulgaire qui se laisse imposer par l'exagération. Le grandiose de la tête de Moïse est celui du génie ; le grancUoso de ses pieds est celui du charlatanisme. Qu'un critique (i) vienne ensuite nous dire qu'un des moyens qui rendait Michel-Ânge éminemment poétique, était d'être toujours éminemment mécanique, c'est-à-dire éminemment fidèle à la nature , et je le renverrai aux pieds de Moïse. Les fautes de dessin, je l'ai déjà dit, sont comme les fautes d'orthographe, on ne peut les nier. Raphaël , dans sa première manière comme dans sa dernière, et peutêtre même plus particulièrement dans celle-là,, quels que puissent être d'ailleurs ses défauts , montre une certaine vérité d'expression, toujours dou-

(i ) Sir Jqshua Reynolds, Fillustre foodateur de Técole de peinture en Angleterre.

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