‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 49 sur 99 · CANOVA · texte numérisé non relu

CANOVA

d'un Romain , qui s'extasie sur la restitution de ces chefs-d'œuvre, les avait à peine vus autrefois, et ne s'est pas donné la peine de les aller voir depuis leur retour; cotume j'ai connu des Parisiens inconsolables de leur perte, qui n'avaient pas été au Musée depuis dix ans. Ceux qui n'ont pas vu ces marbres, en connaissent les plâtres; et, quoique les connaisseurs puissent dire, la surface matte du plâtre vaut bien le poli cristallin et brillant du marbre, dont on fait tant de cas; car en&n le corps de la Vénus de Médicis , en vie , ne réfléchissait pas la lumière comme sa statue le fait à présent, et aurait pourtant été, j'imagine, tout aussi beau à voir dans son état naturel. Canova,qui n'aime pas non plus le brillant du marbre, cherche à y remédier par une teinte harmonieuse qu'il lui donne, laquelle ajoute certainement au prestige de son talent; et, quoi que les connaisseurs puissent encore dire d'un certain intervalle entre Voriginal et son moule, ainsi qu'entre le moule et le plâtre, cet intervalle me semble un peu comme la ligne des mathématiciens , qui n'a ni laideur ni profondeur, et, dans le fait, on ne saurait s'en apercevoir. Le marbre et son plâtre sont, à nos yeux, absolument identiques, quant aux formes et aux dimensions. Un grand nombre d'antiques au Musée du Vatican n'ont de mérite que leur âge , et pourraient en conscience être envoyés au four à chaux. En effet , tout ce que

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Ton déterre, après i,5oo ans d'inhumation, ayant des droits aux honneurs de ce Musée , il doit nécessairement s'y trouver bien des choses qui n'en ont aucun à l'admiration. Les objets d'art ont ici leurs quartiers de noblesse, et la considération dont ils jouissent tient à l'incertitude même de leur origine, qui se perd dans la nuit des temps. Le Musée du Vatican est déjà ouvert aux ouvrages de Canova , et c'est un honneur qu'aucun artiste n'avait encore reçu de son vivant. La pose de son Persée ressemble peut-être trop à celle de l'Apollon du Belvédère. Il tient par ses serpents la tête de Méduse , qu'il a tranchée. Frappée de mort, sa bouche est entr'ouverte, ses yeux demiclos, un souffle de vie erre encore sur ce beau visage, mais l'expression en est si triste que cela fait mal d'y penser. La tête placée sur les épaules du héros adolescent, n'est pas moitié si belle que celle qu'il porte à la main , encore toute dégouttante de sang. Les deux pugilistes , de Canova , sont placés sur les côtés opposés de la même chambre. Ces colosses pleins de vigueur se mesurent des yeux, et sont prêts à s'élancer l'un sur^ l'autre. Celui de la gauche est un beau jeune homme accoutumé à vaincre ; le dédain est dans ses yeux , la confiance dans son attitude ; il lève le bras pour frapper, sans songer à se garantir. En Angleterre , un novice dans l'art du pugilat l'abattrait du premier coup. Son adversaire , d'une

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taillé ramassée , d'une expression de physionomie féroce et sans dignité, la jambe droite en avant, la gauche pliée sous lui , le corps incliné , le bras droit en arrière et la main en forme de poignard , semble méditer de plonger cette main meurtrière dahs le flanc qui s'ofire à lui sans défense. On dit que son idée a été prise d'un fait raconté par Pausanias, sur deux célèbres pugilistes , Creugas et Damoxenus ( liv. VIII , ch. 4o).

J*ai été présenté à Canova ( Marchese Canova ) dans son atelier, seul endroit où Ton puisse le voir; car il va rarement dans le monde, malgré Faccueil distingué qu'il y reçoit. C'est un homme de cinquante ans environ , qui a la taille moyenne et bien prise, et la tête fort belle. Sa physionomie exprime l'intelligence , la franchise et la bonté. Il cause volontiers et sans prétention. Celui là est prophète dans son pays, où l'envie n'ose l'attaquer. Rien de plus libéral que sa conduite envers les autres artistes , dont il est l'ami et le protecteur.

Il y a trente ans que Canova est à la tête des beaux-arts en Europe, et, vécût-il trente ans de plus, il n'aurait pas le temps d'exécuter les ouvrages qui lui sont commandés. Il excelle dans la représentation; des formes de la première jeunesse des femmes, et il a donné à la Vénus de Médicis quelques rivales auxquelles on serait tenté â'accorder la préférence, quoiqu aucune

aya cabtova.

peut-être ne l'égale en simplicité d'expression. Je ne trouve pas qu'il soit heureux dans ses draperies à plis métalliques, en imitation de celle de Niobé ; et son Hébé en est un exemple. Ce moderne Phidias sait en quoi il excelle, et ses statues ne sont pas souvent chargées de draperies. Il en résulte malheureusement qu'on ne peut pas toujours , qu'on ne devrait pas au moins les exposer à tous les regards. Sa Vénus de Florence , celle de Rome , qui est couchée , et son groupe des Grâces sont dans ce cas-là. Le groupe est pour l'empereur Alexandre, et la Vénus couchée, pour le prince régent d'Angleterre (George IV). Je tiens de Ganova que son procédé, pour donner au marbre cette admirable teinte qui adoucit sa blancheur, trop vive et trop brillante, est de le laver avec l'eau dans laquelle on aiguise les ciseaux de son atelier; ce qui est tout simplement de l'ocre , plus pur et plus divisé qu'on ne pourrait l'obtenir autrement. Les di'aperies restent blanches, et il me semble que les cheveux ont une teinte un peu plus foncée que la chair. L'effet, à ce que l'on assure , est permanent Nos yeux revenaient sans cesse sur le modèle en terra coûta de la Madeleine accroupie , dont le marbre est à Paris. Elle tient sur ses genoux une croix faite de roseaux , une tête de mort est à ses côtés, et il y a dans sa physionomie tant de chagrin , d'humilité et de repen tance, tant de beauté et

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même d'innocence , qu'on est tenté de pleurer de regret avec elle.

La renaissance des arts à Rome est due à quelques Allemands. En 1 760^ lorsque Mengs y arriva, tous les arts languissaient; Battoni était le seul peintre qui y eût de la réputation ; il avait un bon coloris, mais une manière maigre et étudiée, et c est à Mengs que l'on doit le goût de l'antique, et la grâce réupie à une grande correction dans le dessin. Après la mort de Mengs, arrivée environ l'an 1776, la peinture languissait encore; il n'avait laissé aucun élève , et tout dégénérait , jusqu'à l'arrivée d'Angéiica Kaufïînan, qui n'est venue s'établir à Rome qu'en 1782. C'est à elle que Rome doit le bon style , qui a jusqu'en dernier lieu soutenu son école. Angélica s'était surtout fprmée sur N. Poussin (i). Camuccini est regardé comme un autre Mengs. A l'égard de la sculpture, c'est à Serguel, sculpteur suédois, qu'elle doit sa renaissance; le nord a depuis 'fourni un autre homme de génie , Thorwaidsen, l'émule de Ganova.

C'est la mode d'aller voir le Musée du Vatican aux flambeaux, et nous assistâmes hier au

[i) ÂDgélica RaufiBnan donnait à ses figures d'homme quelque chose de très-effdminé. Lors de reiposition d'un de ses plus beaux tableaux, die demandait à quelqu'un ce qu'il j>ensait du principal personnage : « que vous seriez bien fkchée, lui rëpondit-on un peu rudement, si M. L.. (k qui elle allait se marier) ressemblait à yotre héros. »

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