‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 57 sur 99 · PRISE /DE VOILE · texte numérisé non relu

PRISE /DE VOILE

turages de' la campagnà étaient déjà aussi verts qu'au printemps, et les mat-guerites eh pleine fleur en émaillaient la surface. L'air était douK et pur , le ciel d'un bleu clair sans nuage, et ta chaleur du soleil à midi ne faisait encore qu'une impression agréable; il lui manquait cette ardeur dévorante, qui dégage du sein de la terre les principes délétères si pernicieux en été.

Nous venons d'être témoins d'une cérémonie intéressante et pénible en même temps; c'était la prise de voile d'une jeune personne de la famille Negroni, qui a prononcé ses vœux, ce matin, dans le couvent de Saint -Silvestre; elle était vêtue d'une robe de satin blanc, brochée d'or, et des plumes blanches flottaient sur sa tête, l^ princesse de Piombino l'î^ccompagnait avec une nombreuse suite de domestiques et de soldats sous les armes. Après le sermon, prononcé par un moine sur le sujet rebattu des vanités du monde , la victime a été emmenée dans l'intérieur du couvent, pour reparaître bientôt à une fenêtre grillée, au-dessus de l'autel. Ici elle a été dépouillée successivement de tous ses ornements mondains ; ses beaux cheveux ont été coupés par les religieuses et par la princesse de Piombino ; elle a été revêtue ensuite de la robe noire et son front a été recouvert du bandeau blanc. L'infortunée causait gaiement ; on la voyait rire ; pas un nuage n'a été aperçu sur sa figure épanouie , pas

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une larme n'a roulé dans ses yeux : des chants doux et barmonieux se faisaient entendre ; les religieuses embrassaient leur nouvelle compagne ; elVes se sont agenouillées avec elle , ont entendu la messe, puis ont disparu. Voilà ce que le public a vu ; mais il ne verra pas ce qui doit suivre, lorsqu'on ne fera plus la cour à la sœur novice > dont le sort vient d'être fixé sans retour ; lorsqu'elle n'aura plus de rôle intéressant à jouer en public , de beaux cheveux à couper , de belles plumes à jeter avec dédain , de robe noire à revêtir ; lorsque le temps lui aura dévoilé certains secrets qu'elle ne savait pas , sur ses compagnes , sur elle-même, sur le couvent, sur le monde auquel elle a renoncé sans le connaître. Il lui faudra vingt ans d'inanité , de niaiseries , et pourtant de jalousies et de haines, pour user ses regrets! Voilà ce que des. calculs de &mille préparent à l'infortunée. Les communautés religieuses, sans vœux irrévocables, sont des établissements utiles sous tous les points de vue ; mais c'est la plus grande des folies que de se lier pour sa vie par aucim autre lien que celui du mariage , comme c'est un grand crime que de lier les autres, et surtout ses propres en£sui4s.

le trouvai l'autre jour, dans \^ï recoin obscur de l'église de Saint-Pierre , un prédicateur ambulant, dont les auditeurs en guenilles, la bouche béante d'attention et les mains jointes, sem-

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blaient retenir leur souffle de peur de laîsiBer échapper quelques-unes de ses paroles. Telle est Timmensité de cet édifice, qu'à une distance, en apparence peu considérable, de ce groupe j ou n'apercevait ni n!entendait rien. L'éloquence populaire du prédicateur, pleine d'énergie, était accompagnée de gestes expressifs et d'un grand jeu de physionomie. Je l'ai vu tenir pendant dix minutes, entre le pouce et Findicateur de sa main droite , une prise de tabac , que le torrent .de ses idées et la chaleur de sqn discours ne lui avaient pas laissé le loi^r de prendre, et qu'à la fin il laissa tomber. Il y avait de ^éloquence dans cette prise de tabac, et plus d'un œil humide aui^t avec admiration et inquiétude ses moav&> ments divers à travers l'espace; pensant quel saint homme c'était que oe prédicateur, qui oubliait ainsi les bonnes choses de ce monde en pensant au monde à venir. Il parla beaucoup des Ananias moderne» et du châtiment qui leur était réservé* ic Tout ce qui n'est pas absolument nécessaire aux riches, disait-^il, appartient de droit aux pauvres et doit leur «être donné. » Le sujet ne pouvait manquer de plaira à des auditeurs peu riches ; aussi quand on fit la quête pour celui qui parlait tant de donner , les bajochi pleuvaient dans son dbapeau.

M. Mathias, l'auteur supposé des célèbres piu^ siiUs ofUmmturtif ayant^ubliéà Florence une

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doctian italienne du poème anglais de Sapkoj qui y a été fort goûtée, encouragé par ce succès, se proposait d'en faire une seconde édition à Rome, en j joignant la traduction du Licidas de Milton; mais le moine franciscain, chargé de la censure littéraire , ayant trouvé que le pape y était comr paré à un loup , signifia au poète «iglais que SOB lupo ne passerait pas. Le poète cependant qui tenait à sa béte ne voulut rien retrancher, et le livre n'a pas été publiée On lisait l'autre jour cette tra* duction de Sapho à l'académie TAurtinay et noua y filmes conduits. Il était six heures du soir et il Àllut attendre long-temps dans l'obscurité, gardés par des factionnaires à mousiaches, la baïonnette au bout du fusil , qui étaient là, nous dit-on^ pour faire honneur à l'académie. A l'ouverture de la séance on nous lut d'abord, d'une voix chantante et monotone, une longue lettre de l'auteur de la traduction, qui lui-même dormait profondément; divers poètes, parmi lesquels figurait une dame , nous firent ensuite la lecture de leurs propres ouvrages, sonnets pour la plupart du genre laudatif ; quelques-uns étaient en latin. Leur prononciation , fortement accentuée , avait ime sorte de prosodie musicale et de retour périodique, sans égard au sens, comme les écoliers récitentleur leçon. Les Italiens parviennent à défigurer lelangageleplusdoux et le plus harmonieux du monde, par une certaine pronondation gutta-

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raie de la lettre r, extrêmement désagréable. Les sonnets furent tous plus ou moins applaudis avec une sorte de bonhomie, aimable sans doute, mais nuisible aux progrès de Tart. On donne ici et on reçoit des louanges trop facilement, par envie de plaire , mais sans^ attacher assez d'importance pour qu\>n puisse être accusé de fausseté. On craint peu le ridicule, et l'on s*y expose gratuitement et sans y &ire attention. La traduction italienne de Sapho fut admirablement bien lue par M. Feretri , poète lui-même. Le domestique qui éclaira la compagnie, en descendant l'escalier de l'académie , vint le jour suivant demander sa buona mano ( son pour-boire de trois paoK ou trente sous de France), et cinq minutes après nous vîmes aussi paraître le domestique de la personne qui nous avait présentés à l'académie , quoiqu'il ne nous eût lui-même rendu aucun service. L'abus de cette coutume de la buona mano est universel." Bientôt après notre arrivée à Rome, je reçus un billet de visite du cardinal Consalvi , premier ministre de sa sainteté , par un domestique portant sa livrée qui demanda sa buona mano. M'étant le jour suivant présenté chez son excellence, et ayant été reçu, je pris soin, afin de motiver ma visite , qu'il n'ignorât pas que je venais en conséquence de l'honneur inattendu qu'il m'avait feit. A peine de retour chez moi, im autre domestique du cardinal vint, èomme le premier, présenter

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