‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 58 sur 99 · IMPROVISATEURS ITALIENS · texte numérisé non relu

IMPROVISATEURS ITALIENS

sa requête; celle-ci était motivée sur ce qu'il m'avait ouvert la porte. Dînant bientôt après chez le ministre de France, M. le comte de Blacas, je racontai l'histoire de la visite du cardinal et des buonamano. L'ambassadeurfit observer qu'il était dans rhabitude de fournir au gouvernement les noms des voyageurs qui lui étaient recommandés , et que peut-être les domestiques du cardinal prenaient sur eux d'envoyer des cartes de visite à ceux qui étaient ainsi désignés à leur maître, afin d'avoir un prétexte pour demander de l'argent ; il prit cette occasion de parler de la rapacité des domestiques italiens, et ajouta que s'il savait que quelqu'un des siens mit ainsi ses amis à contribution , il les renverrait sun-Ie<*champ. Or le domestique , dans cet instant derrière la chaise de son excellence, s'était, le matin même, présenté chez moi pour sa buona mano.

Bien de plus cornmun en Italie que le talent de l'improvisation. Des Italiens de tous rangs et des deax sexes , amateurs ou autres , possèdent la facirité de parler en vers pendafat des heures en-, tières sur quelque sujet que ce soit, je devrais dire chanter, car leur débit est modulé, ce qui, dit-on , facilite la tâche. On assure même que les bontsrrimés, quand on leur en donne , loin d'ajouter à la difficulté , la diminuent. Les allégories per- ' pétuellesdont ils font usage sont toujours mythologiques. Madame D.... ayant couru quelque dan-

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^r à l'occasion d'une balle mal dirigée, qui, an lieu- d'atteindre la cible , avait passé près de sa tête, fut, comme on peut bien croire, félicitée en vers improvisés par ses amis; tous s'accordèrent à mettre Vénus , Vulcain , et les foudres de Jupiter à contribution, reproduisant sans cesse les mêmes images usées et rdmttues ssgas jamais rien d'original.

Lors, même que les improvisateurs sont le plus •en verve , Teffort est encore trop apparent pour ne pas lasser bientôt ceux qui n'y portent pas un intérêt de conventi<Mti. ELier cependant, a7févriery nous avons entendu un improvisateur qui sort tout*à*£sdt de la ligne ordinaire , et dont le talent tient véritablement du prodige. Lorsque la coatpagnie a été rassemblée , on a demandé des sujets qui ont été fournis par plusieurs étrangiers de notre connaissance qui n'avaient aucun rapport avec L'improvisateur, et ne pouvaient éhre soupçonnés de s'entendre ^avec lui. Trois de ces sujets ont ensuite été tirés au hasard de la boite où ils avaient tous été jetés. Ces préparatifs terminés, M. Tommaso .%mrci s'est présenté , et j'avoue que la première vue ne m'a pas prévenu en sa Êiveur. C'est un joli petit homme de vingt-cinq à vingt* six ans, que sa démarche incertaine et sa mise recherchée auraient pu &ire passer pour une femme déguisée, sans les touffes noires qui om«brageaient les deux côtés d'un visage mâle et très

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«gqpresst£ Il portait das escarpins de maroqiiia jaune, et un pantalon blanc comme la neige; des diamants brillaient sur tous ses doigts, et un collet de chemise , brodé et rabattu sur les épaules j laissait voir son col à découvert Après avoir la atlentiTement les sujets qui lui étaient donnés, lo l'Armure d'Achille, ao la création du monde, 3o Sophonisbe; et, après s'être recueilli un moment , il a commencé sans récitatif, sans chant , sans Paccmnpagnement d'instrument dont la plu« part des improvisateurs empruntent le secours. Aucune hésitation, aucun effort ne se faisait apercevoir, et à peine répétait-t-il quelquefois le inône vers. Les deux premiers sujets l'occupèrent une heure et demie. Le plaisir que donnait cette &ciUté admirable était cependant mêlé d'une cerlaine inquiétude; on s'attendait à voir tarir la source de cette harmonie; on tremblait enfin de le Toir tomber d'une si grande' hauteur. Cependant cette chute n'arrivait point; toujours la même élocution facile , la même Yerve , le même jeu de physionomie; on aurait cru entendre un acteur exercé, sachant par&itement bien son rôle. Il nous arrivait par moment de penser que ce que nous entendions était nécessairement étudié , et qu'on trompait notre crédulité ; cependant lorsque nous nous rappdions la manière dont les sujets avaient été donnés, il £adlait bien abandonner cette idée. Italitss ne perdaient pas l'improvisateur de

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vue un seul instant, et leur attention n'était in^ terrompue que momentanéinent par des applaudissements vifs et courts, suivis du plus grand si* leuce.

Si nous avions admiré la facilité avec laquelle M. «%ncaavaitainsi improvisé deux petits poèmes^ quel fut notre étonnement , lorsqu'il nous donna une tragédie en trois actes , qui ne lui coûta pas plus d'efforts; les personnages étaient Sopho* nisbe et son mari Syphax , supposé mort , Massinissa et Scipion , Barca, suivante de Sophonisbe , un soldat romain. Revenus de notre pr^nière surprise, nous pûmes donner toute notre atten* tion au sujet de la tragédie. Le récit que je vais en faire a été communiqué à plusieurs des auditeurs italiens, qui l'ont trouvé juste.

Barca se présente sur la scène , et exprime ses regrets sur les malheurs de sa maîtresse ; elle l'a laissée , dit««lie, sur son lit, plus pâle que le linge sur lequel elle repose ; ses femmes préparent les ornements dont elle doit être parée à la cérémonie de son mariage, mais elle n'a pas le courage de s'en occuper elle-même et reste enveloppée de ses habits de deuil. Sophonisbe entre; elle avoue à Barca qu'elle a autrefois aimé Massinissa , mais qu'elle abhorre l'idée de s'unir à l'ennemi de son pays. Massinissa se présente transporté de joie à l'approche de son mariage avec Sophonisbe ; elle cherche à lui persuader d'abandonner les Ro«>

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Hiains. Il lui demande alors quelles sont les qua* lités qui lui ont mérité son estime? Ce ne sont pas les charmes de sa figure, ni la force de son bras, mais plutôt la loyauté de son caractère et la fidélité de son coeur; ce cœur lui dictera-t-il de trahir les Romains et Scipion son ami et son bienfaiteur? Il la presse long-temps de ne pas différer son bonheur, et ne lui cache point que c'est le seul moyen d'éviter d'être conduite captive à Rome et d'orner le triomphe du vainqueur. Cette considération semble lever ses derniers scrupules; elle se laisse conduire à l'autel où elle est sur le point de recevoir les vœux de son amant, lorsqu'un soldat se présente toutrà-coup , interrompt la cérémonie , et leur commande de se séparer au nom de Scipion et du peuple romain. Massinissa s'écrie que Scipion est son ami et non son maître, qu'il lui sacrifierait sa vie , mais jamais son amour. Scipion lui-même paraît , et Sophonisbe se retire. Le Romain se prononce fortement contre l'union projetée , qui rendra Massinissa l'ennemi de son pays. Celui-ci dépeint, avec tout l'enthousiasme de la passion la plus ardente , les vertus de son amante ainsi que ses charmes , parle de la foi qu'il lui a jurée , et déclare qu'il ne peut l'abandonner. Scipion se rend enfin , mais déclare que c'est au risque d'encourir l'indignatien du peuple romain. Barca seule occupe encore la scène ; un soldat déguisé se présente à

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elle , demande à parler à Sophonisbe , et lui r^ met im anneau, qu'elle confiait être celui de son mari. Il vient , dit-il , reinplissant les derniers ordres que cèlui-cilui dobna en mourant , l'arracher à l'esclavage et lui offrir un asile ; elle refuse de le suivre , dit que jpeut-être il est l'assassin de Syphax , auquel il a pris cet anneau. Le soldat lève alors la visière de son casque ; il n'est autre que Syplîax lui-même ! Sophonisbe est sur le point de s'évanouir. Syphax lui dit qu'il sait trop qu elle ne Ta jamais aijnê ; qu^elle s'était donnée à lui par obéissance et non par choix ; mais rabandonnera-t-elle dans son malheur ? Après quelques instants , elle lui déclare qu'elle est résolue de le suivre. Il lui parle alors d'un passage souterrain qui conduit du temple de Jupiter au bord de la iper , où une barque les attend : minuit sera l'heure du rendez-vous. Massinissa , cependant , impatient d'achever la cérémonie , interrompue à l'autel , rejoint Sophonisbe. Avant de s'y laisser conduire , elle écrit quelques lignes à Syphax , pour lui jurer fidélité et lui renouveler la, promesse qu'eUe lui a faite de se trouver au lieu indiqué : Barca se charge de la lettre.

Scipion et un soldat romain occupent maintenant la scène ; celui-ci rapporte à son général qu'examinant , par curiosité , certaine grotte obscure , près de la mer , une femme inconnue lui

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a^t remis un billet , accompagné de quelques discours mystérieux , et avait disparu. ( L'improvisateur s'est ici servi de quelques expressions triviales , qui ont excité un moment la gaieté parmi les auditeurs ; mais il n'en a point été dé* concerté. ) Le général loue la prudence du soldat^ ouvre la lettre ; et , quoique satisfait d'apprendre ce qu'elle lui découvre, il n'en prend pas moins occasion de se répandre en injures assez peu originales contre les femmes en général , et surtout contre Sophonisbe, dont son ami était sur le point d'être la dupe.

. Cependant Massinissa conduit son amante à Fautel de Junon, où elle lui engage toute la foi dont elle peut disposer ( équivoque qui n'est pas tout-à-fait excusable ) , lorsque Scipion entre et remet la lettre iEsitale à Massinissa. La cérémonie est interrompue j et Sophonisbe se retire. Massinissa i furieux , jure de tuer son rival dans ses bras. Minuit arrive ; Syphax est surpris dans le passage souterrain et attaqué par Massinissa, qui le blesse mortellement : il se plaint en tombant d'avoir été trahi par Sophonisbe. Celle-ci paraît, se précipite sur son époux mourant , qu'elle reconnaît publiquement , puis se donne la mort.

L'improvisateur, sans pr(Mioncer jamais le nom des personnages, a su les désigner clairement par de simples inflexions de voix et quelquefois en c^ngeant de place. Il s'est servi du vers blanc y

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de sept syllabes , en usage en Italie pour les sujets héroïques ; mais les chœurs , introduits assez fréquemment , étaient en vers rimes de quatre jusqu'à douze syllabes. Il a parlé deux heures et demie , et il est mort deux fois : une fois sur le plancher pour les amateurs anglais ' probablement, et une autre fois dans son fauteuil, suivant les bienséances françaises , mais toujours également bien , avec énergie , avec grâce , sans rien outrer , et fort naturellement. Sa belle voix de basse était tout-à-fait exempte de la prononciation gutturale de IV, qui gâte si souvent la douce harmonie de l'italien. Livré à son inspiration , le jeune fat a fait place au poète , et je répondrais bien qu'il ne s'est pas souvenu une fois de ses bagues et de ses breloques.

Son grand défaut a été l'abondance ; avec un peu plus de loisir il aurait pu réduire son ouvrage de moitié , et en aurait doublé le mérite : cependant, cette abondance même est , après tout , admirable. Parler en -vers , souvent rimes, pendant deux ou trois heures , serait déjà une tâche assez laborieuse , lors même que l'on n'articulerait que des mots vides de sens ; mais composer une histoire intéressante , faire parler plusieurs interlocuteurs conformément à leur caractère , lier les événements et arriver à un dénouement dramatique, produire enfin une tragédie, bonne ou mauvaise , impromptu , n'en fût - ce mémo que

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Vorobre , cela semble à tout le monde , excepté aux Italiens eux-mêmes , un véritable prodige. Voici comment ils expliquent Tétonnante faculté qu ils possèdent, presque tous, du f>lus au moins.

« L'harmonie naturelle de notre langue, disentils y et les facilités ^ qu'elle offre pour la poésie , nous induisent en tentation poétique. Dès notre première jeunesse nous £ûsons des vers, et notre mémoire , remplie de ceux de nos meilleurs poètes , fait la moitié des frais de la composition. Peu à peu , nous nous accoutumons à y trouver des 6gures poétiques toutes faites , sur certains sujets principaux qui reviennent toujours.

«c II y a dans notre imagination un tiroir pour chacune des grandes passions humaines , et pour les phénomènes principaux du ciel et de la terre. Celui de la mythologie est le plus grand , celui de la nature le plus petit. L'art consiste à savoir à point nommé mettre la main sur le bon endroit; nous ne nous piquons pas d'originalité, de naturel , ni de goût enfin ; nous sommes poètes à la manière des faiseurs de bouts-rimés , de logogryphes et de charades. » La fureur de l'improvisation a gâté le talent de plus d'un poète. L'on donnait à un de ces faiseurs de tours de force en poésie six sujets quelconques ; il improvisait un vers sur chaque sujet successivement , le septième vers donnant la seconde ligne du premier sujet, le huitième vers la seconde ligne

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du second sujet, et ainsi de suite; six secrétaires prenant chacun à leur tour le sixième vers de la longue tirade incohérente, se trouvaient avoir écrit six^ poèmes distincts , dont le sens , indubitablement fort médiocre, était au moins suivi et régulier. Quand Philidor conduisait plusieurs parties d'échec à la fois, sur des tables placées derrière lui, et les gagnait toutes, il répondait à ceux qui lui en témoignaient leur surprise , qu'il voyait les jeux rangés dans sa tête. L'improvisateur des sept poèmes simultanés les voyait aussi, et telle était la force de sa mémoire , qu'il y voyait également classés tous les lieux communs dont il pouvait avoir besoin, et les tirait mécaniquement de leurs cases respectives, comme un homme de cabinet tire de ses tablettes le livre dont il a besoin , sans hésiter un moment , entre les dix mille volumes dont sa bibliothèque est composée. Le pianiste hésite-t-ilun moment sur la touche où il doit mettre le doigt, la regarde-t-il , y pense-t-il le moins du monde? et vous qui parlez , songezvous aux règles de la grammaire? Votre science est celle de l'habitude , et c'est aussi celle de Hmprovisateur. Le spectacle extraordinaire que nous a donné M. Sgricci n'est donc pas absolument un miracle; on voit qu'il rentre dans les possibi-

lités physiques et s'explique jusqu'à un certam point. L'auditoire était en grande partie compose de rivaux dans l'art de l'improvisation; cependant

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leur admiration parut extrême; d'mi mouvement spontané ^ ils se précipitèrent autour du poète k la fin de son récit dramatique , et remportèrent ^n triomphe au milieu des acclamations généraleé. Tommaso Sgricci est le fils d'un avocat d'Areszo, ^leré à l'université de Florence et destiné à la profession de son père ; mais il fut entraîné par son penchant pour la poésie , ou du moins pour l'improvisation: Ses amis assurent que sa cosveN sation« pleine de feu^ rappelle le tour d'espHt ^' Alfieri ; au reste il n'écrit point et cela est prudent; quelques sonnets que j'ai vus de lui n'avaient rien de remarquable; ils n'offraient que de la mythologie bien usée et des lieux communs sût k nature, que les Italiens observent peu. Quoique M. Sgricci £aisse ressource de son talent, et que les billets d'admission se paient, cependant il ne veut point parler sur le théâtre et emprunte pour ses séances un appartement dans un pa^

II y a ici une école de peinture , entretenue par le roi de Prusse, et les élèves, admirateurs enthousiastes de leur compatriote Albert Durer, semblent croire que l'art a rétrogradé depuis cet artiste: Us préfèrent le Perugin à son disciple Raphaël 4 et je les ai vus occupés à peindre sur un fond d'or, ce c[ui remonte encore plus haut qu'Albert Durer.

Quelques-uns d'eux poussent, dit-on, l'esprit de

as.

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restauration, jusqu'à dessiner les figures vues de face sur la pointe du pied, parce que dans le la"* siècle , l'art ne s'était pas encore corrompu au point de dessiner en raccourci.

Le ministre de Prusse a prêté à ces jeunes Allemands plusieurs chambres pour y exécuter dés fresques; mais peu fidèles à leurs propres principes, ils font, sans s'en douter, du Raphaël au lieu de faire du Perugin . Leur travail m'a paru montrer tout le goût qu'ils tâchent de ne pas avoir, et aussi peu de sécheresse et de dureté que le système qu'ils ont adopté pouvait le permettre. Un de ces sectaires, étendant la main, demandait d'un air triomphant si le contour n'en était pas parfaitement défini, et -s'il avait rien de ce vague des prétendus bons coloristes. Leur harmonie tant vantée, ajoutàit-il, n'est pas l'harmonie de la nature, a Vous dites que nous sommes durs, <c je réponds que nous sommes vrais ! )>-En vain leur fait-on observer que les couleurs ne pouvant donner au relief des objets toute la force de la nature , il faut bien affaiblir leurs contours , si l'on veut reproduire l'effet de ce que nous voyons. Les peintres ne peuvent nous donner qu'une traduction de la nature faite dans une langue fort inférieure à l'original; la vouloir littérale, serait en faire la caricature; l'art ne peut que réveiller l'idée de cet original et non en donner l'exacte copie.

LES PKINTRFS ALLEMANDS. 34 f

Ces prétendus imitateurs en peinture ressemblent- a ces musiciens qui composent ce qu'ils appellent une bataille, et font entendre le fracas du canon sur la timbale retentissante, et le cliquetis des épées sur le violon^, ou bien qui imitent le sifflement de la tempête, en faisant crier le bec de la clarinette; ils produisent bien la même nature de bruit , mais pas du tout la même impression. Il y a des attrapes en peinture , que Ton croit être des imitations exactes , à s'y mé- 'prendre, d'une déchirure dans la toile d'un tableau; d'un clou qui la perce, d'une mouchC' sur le nez du principal personnage, etc., etc. Mais si on y regarde de près , cette imitation , prétendue exacte^ n'imite que l'efTet. C'est la charge, bien plus que l'imitation de l'accident ou de l'objet représenté.

L'imagination a autant de part aux succès du peintre en ce genre , qu'elle en a à ceux du ventriloque, lorsqu'il fait croire qu'il jette sa voix à droite ou à gauche, sous terre ou dans les airs, tandis que l'oreille sans imagination ne l'entendrait venir que de sa bouche.

Les élèves de l'académie prussienne, non contents de suivre dans l'étude des beaux arts les Itumères du moyen âge , cherchent à se donnerà eux-^mémes des tournures de ce temps-là , portent rhabit court, serré d'une ceinture, le col ïiu et autant de barbe que leurs jeunes visages

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peuvent en fournir, au grand étonnmaent des Romains, qui ne savent que penser de ces héros de mélodrame.

Il y a évidemment dans le caractère moderne aUemand, une certaine exagération, un manque démesure el de qaturel ; il semble que, las de s^enf tendre dire qu'ib sont les porteÊiix de la littérature et des heaux-^rts, ils veulent à toute force se faire une réputation d'excentricité dans les idées , comme de Jbrcènerie dans les passions, au lieu du flegme qui leur était attribué. Mais en* dépit de toute cette misérable afiEectation, leur constance dans les travaux, leurvéritablesensibUîté Qt surtout leiu* penchant à la soUludei,^ multiplient de plus eoi plus parmi eux les savants du premier ordi^, les grands poètes et les penseurs originaux^ Tout récemment, revenant chez moi assez tird , je rencontrai dans Tobscurité six ou huit hommes, c^sM^tai^t en parties délicieusement, etje les suivais depuis long-temps de rue en rue dans Fo^curité, Iprss^ue, s'arrêtent, ils se mirent à causer entr'«ux« le reconnus aJiors que c'étaient des Allemands qui sérénadaienû ainsi les en£u)ts de Melpomène , beaucoup mieux quie ceux-ci ne savent le &ire ; csur ks chants populaires , en Italie , ne sont pas heaux, et You trouve très rarement un piano dans une npaison , de sorte qu'à moins d'avoir une beUe voix, on n'y pratique pas la musique et on en p(trd le goût.

LJB PAPE. 343

Le pape officiait en personne , ce matin , au Quirinal , et sa musique était ^ comme à Tordinaire , admirable. C'était , je crois , à l'occasion d*un nouveau cardinal, et le sacré collège, qui occupait les trois côtés d'un carré dont le trône pontifical formait le quatrième, a joué le rôle principal dans cette solennité. Le chef de file, parmi les cardinaux, s'est levé. d'un air solennel, et plaçant ses deux mains sur la poitrine du cardinal son voisin de droite , leurs deux têtes vénérables se sont inclinées Tune vers Fautre , et on les a vus s'embrasser sur les deux joues. Après avoir ainsi reçu le baiser fraternel, le second cardinal , se levant à son tour, a croisé les mains sur sa poitrine dans ime attitude de recueillement béatifique et a fait plusieurs fois le signe de la croix. Passant alors du rôle passif au rôle actif, il s'est tourné , plein d'amotn*, vers^ la troisième éminence et lui a rendu le baiser fraternel qu'il venait de recevoir. L'extase et la tendresse se sont ainsi propagées d'une éminence à l'autre, pendant une bonne heure , et comme il y en avait une soixantaine , cela faisait un baiser par minute , ce qui n'était pas mal pour des personnes , presque toutes d'un âge très mûr, et point ingambes. Le cardinal Fesch s'en est acquitté à merveille ; personne ne baisait avec plus de ferveur et ne faisait le signe de la croix plus souvent ni de meilleure grâce. Sa Sainteté avait cependant l'air de

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s'ennuyer mortellement, et n'a p^^ été moins satisfaite que nous de voir finir tout cel$i. Nous n'a^ vions jamais vu un si grand rassemblement d^ voitures à Rome qu'en cette occasion , et la coui: du palais Quirinal en était toute rouge , les livrées, les harnais, les rênes, les plumes mêmes sur la tête des chevaux, étant de cette couleur; tandis que les ressorts des voitures, le timon, etc., étaient dorés.

Dans Iç moyen âge , la fêtç de Noël était célébrée par certaines réjouissances qu'on appelait Isi/éte des fous^ ]a procession de Fâne]^ etc., etc., accompagnées d'hymnes et de chansons grossières , obscènes même et profanes ; mais, de nos jours , cette fête est plus décemment célébrée par trois messes qui indiquent mystérieusement le période avant la loi, populfis gentium gui ambulabat in tenebris; l'établissement de la loi, ly^ fulgebit hodu: ; la rédemption, />M<?r nçttus est nabis. Chaque église expose, en outre, les reliques qu'elle possède, ainsi que des représentations grossières, en cire, en bois, en terre, de la crèche, de la sainte famille, etc., etc. Nous admirâmes cependant beaucoup une représentation de cette espèce , que l'on mojatre pour de l'argent , dans une maison particulière. Bien que puérile dans la description , l'effet en est certainement très remarquable. A travers l'étable, où est la. crèche, la sainte famille, etc.; et par une fenêtre

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qui se trouve vis-à-vis de la porlc que les spectateurs ne passen t pas, on découvre un vaste paysage, des prés , des bois , des villages d*où s'élève de la fumée, des rochers, des montagnes et le ciel. Or, de tout cela, il n'y a de réel que le ciel et la ^mée; je dois pourtant y ajouter les prairies qui sont de gazon véritable; mais, les rochers sont de liège, les montagnes de toile peinte , et les villages de carton. L'on a peine à se persuader que l'objet que l'on a sous les yeux n'est pas réel , et qu'au lieu d'une douzaine de lieues, ikae couvre que quelques pieds de surface horizontale. Avec ce moyen , il n'y a pas de point de vue que Ton ne puisse imiter à s'y tromper. J^ foule se porte surtout à l'église de Santa Maria cT^raceliy sur le Mont Qtpitolin, pour adorer i/ sacro bambino (l'enfant Jésus), et l'on voit beaucoup de gens monter à quatre pattes les \i[\ marches de marbre blanc de la ^ira^,f/z/}/a (l'échelle sainte), qui y conduit, dans l'espoir d'obtenir, par l'intercession du sacro bambino y le gros lot à la loterie. Au reste. César, avant eux, monta par ces mêmes escaliers, et de la même manière , pour obtenir aussi le gros lot, mais dans une autre loterie. Les Romains modernes, aussi superstitieux que les anciens, tirent des présages de toutes sortes de choses; du nombre d'assassinats d'un criminel exé- QUté, du nombre de ses complices, du nombre de

34^ FÊTES DE VOSL.

ses dents, etc., etc. C'est ce qu'ils appellent les numeri delP impiccato.

La veille de Noël, au soir, des centaines de marchands crient dans la rue des images du bam- . bino , à très bon marché. Des centaines de chan-* teurs font entendre , à de nombreux auditeurs ^ des hymnes sur la nativité , en s'accompagnant de la mandoline. Le bambino d^Araceti^ exposé à la vue des fidèles pendant la troisième messe , a été fait d'un morceau d'olivier pris sur le mont des Olives, par un noine franciscain, au commence* ment du siècle dernier. Aussitôt que le moine eut façonné sa bûche en bambino^ on vit les couleurs lui monter au visage, pour ne plus pâlir. Une foule de malades se font apporter; quelques-uns d^entre eux s'en vont guéris, et il y a certainement beaucoup de ces cures aussi bien constatées qu'ai»cùn fait puisse l'être par des témoignages humains. La foi sans bornes a ses miracles.

On voit des enfants de huit à dix ans monter sur l'autel, et débiter ex tempore^ d'une petite voix grêle , des lieux communs sur le bambino ^ que le peuple prend pour des paroles révélées, et qui font pleurer de joie pères et mères. Le six janvier, les trois rois de l'Orient attirent de nouveau la foule , composée en grande partie des gens de la campagne , qui passent la plus grande partie de \k journée sur les marches du long escalier, assis

BOBTAPABTE. 34?

au aoleil, quoiqu'au miliea de Thiver, se racontant les uns aux autres, en parfaite simplicité, des histoires de miracles ^ tout en mangeant leur provision de châtaignes. Ces paysans étaient plus mal yétus, plus sales, et de plus mauvaise mine que les gens de la ville; la plupart avaient Tair malade ; on trouve cependant , çà et là , des femmes d'une beauté extraordinaire, parmi les pauvres comme parmi les riches , à la campagne comme à la ville, qui montrent ce que les Romains pourraient être; mais , comme il y a chez tous un manque total de culture d'esprit, la pauvreté du Corps défigure les uns , celle de lame les autres ; si les Romains avaient à manger et à penser , ce serait encore un grand peuple.

Jhme 9 1 o janvier. Un magistrat de haut rang , mais de peu de pouvoir , le sénateur de Rome , D. Gwanni Patrizi^ vient de i&ourir. H était fort estimé , et sa mort a rappelé le souvenir des persécutions qu'il avait endurées sous Bonaparte. Soupçonné, avec raison probablement, detre du nonJbre des mécontents , on voulait le forcer à envoyer ses fils au collège de la Flèche, en France ; il s'en défendit long-temps, et à la fin les éloigna secrètement; il fut alors arrêté, le 216 novembre 1 81 1, arraché du sein de sa Êsimille, et envoyé au château d'If, où il resta jusqu'à la chute de l'em* pereur. Le commissaire général, à Marseille, M. de PerHKmt, qui avait ordre d'ouvrir ses lettres, a

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dit depuis à sa sœur, madame la duchesse d' A* brailles, actuellement à Rome, et de qui je tiens la chose , que le désespoir qu'elles peignaient aurait touché le cœur le plus dur. La mort prématurée de ce magistrat, à l'âge de quarante-deux ans, est attribuée aux suites de son emprisonnement.

On voit, sur la place d'Espagne, une longue rampe formée de iSa marches, qui conduit à Trinità del monte; elle est ordinairement occupée par des jeunes gens du peuple et des mendiants qui jouent aux cartes, jurent et se querellent du matin au soir ; il en est de même sur les degrés de presque toutes les églises et dans tous les autres endroits propices. Telle est l'éducation que reçoit le peuple à Rome; je dois répéter ce que j'ai observé' ailleurs, c'est que la plupart des mendiants sont estropiés , ce qui ne peut être attribué aux manufactures puisqu'il n'y en a point, mais bien au peu de soins donnés aux enfants, et aux désordres de leur première jeunesse.

Le Tibre est débordé et les rues basses de Rome sont sous l'eau; ceci n'est rien cependant comparé aux inondations marquées sur deux piliers au port de Ripetta; on y voit des marques de grandes eaux , dix-huit pieds au-dessus des rues adjacentes, et le courant étant très rapide, une bonne moitié de la ville a du se trouver dans le plus grand danger d'être emportée.

Les représentations théâtrales ne sont que lo-

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