LE THEATRE
lérées ici pendant quelques jours, avant et après le carnaval. Les théâtres eux-mêmes sont exprès cachés par des maisons qui en dérobent la vue. Un d'eux (le théâtre Falle) est assez beau et surtout très propre , comme ils le sont généralement en Italie. M^ous avons assisté à un opéra dans le milieu duquel un grand ballet, qui n'y avait aucun rap* port, s'est trouvé intercalé, et cela s'accorde avec le goût du public qui ne fait aucune attention à Fensemble. Des morceaux- de différentes pièces de théâtres, opéras et >iutres, sont souvent entremêlés, une scène de l'un et une scène de l'autre, alterna ti vemen t.
La danse ici consiste en tours de force sans grâce et quelquefois peu décents; il m'est venu dans l'esprit que si les puces et les sauterelles étaient un peu plus grosses , elles feraient fortune sur le théâtre italien par l'énergie de leurs mouvements. Il £aut cependant convenir que les acteurs italiens ont un certain naturel trivial qui n'est pas sans mérite , et qu'ils sentent vivement. Le pathétique , quelque plat qu'il puisse être , est ordinairement applaudi pa,r le public avec plus de bonhomie que de goût Les femmes, sur le théâtre italien, sont toujours représentées comme méprisées des hommes qui néanmoins sont leurs esclaves. Il n'est pas permis à Rome de jouer les tragédies d'Alfiéri.
ie i8 jani^ier. Toute la gent quadrupède, à
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Rome et dans ses environs, avait été ce matitt rassemblée devant l'église de Santa Maria Mag^ giorcy pour y recevoir, au noiti de Saint-Antcrinè, la bénédiction donnée par un prêtre en aube et en chasuble. On j voyait des bœufs et des vaches , de misérables chevaux j des ânes , des mulets couverts de plaies et d'une effrayante maigreur, mais ornés de nœuds de rubans et de fleurs artificielles. Le roi d'Espagne y avait aussi envoyé son magnifique attelage de six chevaux noirs à tous crins ; mais ceux du pape n'y étaient pas , ayant tout ce qu'il leur faut sans sortir de chez eux. L'on dit que les chiens et les chats ne sont pas exclus du bienfait de cette bénédiction. Le prêtre aspergeait d'eau bénite chaque animal individuellement, et répétait constamment les paroles suivantes : Ar intercessionem beati Antonii abbaùs hœc animalia liberantur à mahs , in nomine Pairis et Fila et Spiri^ iûs Sancti , amen !
L'ancienne via Flaminia , qui divise Rome en deux parties égales^ porte à présent le nom de Ck>rso à cause des courses de chevaux qui y ont lieu chaque année , le dernier jour du carnaval. Ce même Ck>rso , qui a près d'un mille de Ion-* gueur, est la promenade feivorite où les belles dames et leurs cavaliers , par manière de plaisir et d'exercice salutaire, se font mener en voiture sur les trois heures, allant et revenant au pas, dans le fort de la chaleur, entre deux murs qui
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réfléchissent l'ardeur du soleil, mais c'est sur* tout pendant le carnaval qu il y a foule. D'un bout à l'autre du Corso ^ on voit pendre, de toutes les fenéiref , des morceaux d anciennes tapisseries de damas cramoisi, galonnées en or, et le public occupe, en payant, des siéi§[es pratiqués le long des maisons. Pendant la semaine qui précède les courses, les chevaux sont, chaque jour, conduits le long du Corso , pour les y accoutumer , et on leur donne l'avoine à son extrémité où la course doit fmir.
Le a I janvier les boutiques , ouvertes de meilleure heure qu'à l'ordinaire , étalaient sur des mannequins une grande quantité de masques et d'habillements fantastiques; on y voyait aussi de grands paniers pleins de dragées, faites avec de la puzzolana (terre volcanique), blanchie avec de l'eau de chaux ; on en expliquera l'usage. A deux heures , des détachements de soldats ont parcouru le Corso; et la cloche du Capitole , qui sonne seulement dans les grandes occasions , a donné le signal de la masche* rata. Les voitures alors ont commencé à circuler lentement sur deux lignes , au milieu d'une immense foule de gens masqués, ou sans masques, qui remplissaient tout l'espace vacant, et se trouvaient en contact immédiat avec les chevaux et les roues des voitures. La plupart des masques paraissaient moulés sur les visages de statues an-
tiques , sur lout celle de la Vénus duCapitoIe; mais tous ces petits visages blancs, si graves et si tranquilles , avaient Tair fort insignifiant.
C'est l'usage ici de porter les morts à leur dernière demeure sur une litière et le visage découvert ; la cérémonie a lieu le soir, aux flambeaux» et des hommes, affublés d'un sac {penitenti) percé de trous, pour les yeux , le corps ceint d'un cordon , un livre et un cierge à la main , suivent le convoi en chantant. La vue de ces fantômes est imposante , et l'on ne saurait se défendre d'une profonde émotion lorsque , rangés autour du mort , qui repose à leurs pieds sur le pavé de l'église , leurs chants invoquent encore pour lui la miséricorde divine; lorsque, pour la dernière fois , ils éclairent son visage, lorsqu'après s'être agenouillés autour de lui, en prières, ils éteignent leurs flambeaux et le livrent à la nuit , à la solitude , au silence , au temps , qui n'aura plus de fin. Le drame est fort de choses et de situation ; il ne saurait être mal joué ; le principal acteur est toujours bien dans son rôle , et n'a pas besoin de souffleur. Quant aux autres, ils n'ont qu'à laisser £aûre leur sac , leur livre , leur flambeau qui brille , et leur flambeau qui s'éteint : l'imagination du spectateur- fait le reste.
Un soir , après l'heure du Corso , et lorsque les masques dispersés se retiraient , nous vîmes, de nos fenêtres , un de ces convois funèbres tra-
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insrser la place d'Espagne. Il fut rencontré , auprès de la via Fratiina , par une troupe de masques , dont les petits visages blancs , si graves et si tranquilles, restèrent un moment fixés sur Tautre petit visage blanc qui passait : celui-ci était aussi un masque, qui se retirait après avoir joué son rôle , et comme eux allait se reposer , mais pour ne plus recommencer.
Ces masques ne cherchent guère à soutenir un caractère quelconque, et les poignées de corrfeiùy qu'ils se jettent, tiennent lieu de vivacité et d'esprit ; les rues en sont toutes blanches ; personne n'est épargné , et les voitures en sont accablées. Le ministre d'Autriche (pVince Kaunitz), dans une voiture ouverte, avait l'air d'mi meunier ; mais le ministre de France (M. le comte de Blacas ) , levant les glaces de la sienne , se contentait d'abandonner aux confetti les livrées écartâtes de ses laquais. Un immense char se &i* sait remarquer dans la file des voitures , plein de matti (Jxm&)\ ils étaient au moins vingt , pourvus de sacs et de barils pleins de confetti. Comme un vaisseau de ligne , au milieu de frégates, ses bordées de tribord et de bâbord éloignaient le feu de l'ennemi et le réduisaient au silence. Cette énorme machine était traînée par deux pauvres baridelles , attelées avec des cordes , mais d'ailleurs couvertes de rubans , de fleurs artificielles et de grelots. Lorsque le char s'arrêtait , ils I. a3
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avaient peine à 1^ remettre en mouvement ^ et ^ ua^ fois , n'en ppuvant venir à bout , toute la ligne de belles voitures fut, de proche en proche , arrêtée un bon quart d'heure , malgré le zèle des passants , qui aiguillonnaient les rosses du bout de leurs cannes > ou de leurs parasols , ou qui poussaient à la roue.
Telle est la passion du peuple pour ces amusements, que les plus pauvres prennent soin de mettre, dans le salmdancf/o (cache-maille, ou tit^*-lire) leur baioço par jour, pour la masehe^ rata prochaine, économie qu'ils ne voudraient bâte pour rien au moqde. Le peuple se condui* sait décemment ; point de querelles , malgré les çonfetii^ qui aveuglaient bien des gens.
Il est vrai que la police est aux aguets , et ar^ réte , in Umine , toutes voies de fait , principale* ment de la part des cochers. Une ingénieuse ma<> chine, il cawilettOi est là en permanence, durant le carnaval , et les délinquants y sont pris par les pieds , et quelquefois flagellés sans ibrme de procès, ce qui est une faveur insigne qu'on leur fait; car les procès ici sont bien plus redouta* blés encore que les supplices.
Autrefois le Corso devenait , pendant le carnaval , une sorte d'Olympe ambulant , où tous les dieux et toutes les déesses de l'ancienne mythologie étaient reproduits dans leurs costumes res* pectifs; mais la mythologie a tellement passé de