‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 76 sur 99 · U MAL^ ARIA · texte numérisé non relu

U MAL^ ARIA

Nous sommes rentrés à Rome ce soir avec des chevaux très-fatigués d'assez peu de chose, et laissant le mal* aria en dehors; car, bien qu'assiégée par ce principe de la fièvre, Rome n'est pas prise. Le mal' aria a forcé les portes et s*est logé dans le faubourg ; mais il est constamment repoussé du centre de la place , même des parties les plus basses où la population est entassée et malpropre. A la suite de quelques recherches mr ce sujet, j'ai fait colorier sur les lieux une carte de Rome, où le domaine de la fièvre est tracé avec soin et marqué d'une teinte phis foncée dans la proportion de son intensité; j'ai aussi une carte du mauvais air de la Ca/npagnay comprenant tout Tintervalle des montagnes à la mer, c'est-à-dire tout le bassin du Tibre. Les personnes qui ont bien voulu m'aider de leur expérience étaient principalement des médecins , dont l'un pratiquait avec succès à Rome depuis trente ans, mais n'était point Romain, condition essentielle pour être sur de sou impartialité. J'ai aussi coiv^ulté lui vieux arpenteur (agro^ //ze/i^or), intelligent et très au fait des localités, comparé leurs rappoHs et les ai corrigés les uns par les autres.

La température de Rome n'est pas extrême, puisque le baromètre n'y descend guère audessous du point de congélation, et rarement monte au-dessus de a8** de Réaumur; de sorte

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que la santé ne semblerait pas devoir en $onffrir, si c'était la chaleur seule qui lui fut contraire. Cependant les étrangers , après quelques années de séjour, sentent leur constitution s'affaiblir, lors même qu'ils ont su se soustraire aux attaques de la fièvre par de sages précautions: ils prennent des maux 4e ner&, deviennent sujets à des affections vaporeuses qui se reproduisent sous toutes les formes, particulièrement chez les femmes qui ont eu des enfants et sont d'un âge moyen ; les riches soiit plus exposées que les pauvres. Dans cet état , les parfums leur deviennent insupportables, celui même de la rose, du jasmin, etc.; mais elles n'éprouvent rien de semblable de certaines plantes dont Todeur est forte, mais n'est pas agréable, telles que la matricaire et la marjolaine. Elles se plaignent de uianx de tête , die suffocation ; elles sont sujettes à des accès de pleurs, à des évanouissements, à des convulsions, causés souvent par l'odeur d'une simple fleur. Cependant les anciens Romains aimaient les parfums; ils s'oignaient le^ corps d'huiles odoriférantes, après le bain ; ils en étaJ^nt aspergés, pendant le repa.<i, au moyen de ^certains tubes cachés. On en versait, disent Horace et Plutarquc, sur la tête des convives. Ces choses- là maintenant feraient tomber en pâmoison une moitié de la compagnie, et mettraient l'autre en fuite. On ne sait à quelle époque ce grand change-

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ment a eu lieu; aucun écrivain n'en parle avapt le dix-huitième siècle, et Panoro|o, niédccin de cette çpoque, conseillait encore d'avoir des Qcurs dans les appartements, ainsi que du musc et de l'ambre pour purifier l'air. Mais il y a un autre changement bien plus sérieux, c'est l'influence croissante du maV aria, et des maladies qui eu sont la suite: l'hydropisie, le marasme, et une sorte de fièvre lente nerveuse. Les affections scorbutiques ont certainement beaucoup aug* mente, on en remarque dans les. hôpitau^c cinq à six fois plus qu'autrefois; mais on croit que cela peut être du à l'usage excessif du quinquina.

Rome est située dans le milieu d'une vaste plaine pestilentielle , qui s'étend de la mer à la chaîne des Apennins; le mauvais air de cettp plaine pénètre dans l'enceinte de la ville : pluj de la moitié de son étendue est envahi ; mais l'espace couvert de maisons ne ressent pas son influence. La population de cette immense ville, à présent réduite à cent trente-deux mille six

cents habitants , 'était sous Auguste de quatre millions, et de six ou sept millions sous Claude. £jle s'étendait, dit Pline, de Tivoli à Ostie, et par conséquent dans des Heux où Ton ne saurait vivre à présent. Dans l'antiquité cependant, le climat n'était pas saîn. Le savant Cancellieri fait voir qu'il y avait alors des fièvres , et cite de

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nombreux auteurs classiques qui parlent de /n^* ladiessolstitiales.ljes vingt-deux pestes que Pline compte, dans une périodp de deux cents ans ^ n'étaient probablement que des fièvres plus meurtrières qu'à Tordinaire, dans certaines années. Tous ces temples élevés à Esculape, â Hygée , aux fièvres de toute espèce et dont les ruines et les inscriptions se voyent partout, sont autant de monuments de ta peur des anciens Romains. Cependant nous voyons qu'ils hâbi> taient des lieux, tout-à-fait inhabitables de nos jours (i). Depuis Tcpoque où le grand égoiif, le cloaca niaxiina^ fut construit sous Tàrqurn l'ancien, ou au moins depuis ÂppiusCiaudius jusqu'à notre temps, c'est-à-dire, pendant pFus de deux mille ans , Rome païenne et Rome chrétienne n'ont cessé de ti*availler à Tassainissemeot de la campagne de Rome, qui cependant est devenue de plus en plus malsaine. César avait

(i) On dît cpi*il y a un pas&ige Teniarf|uable sur le sujet dn mauvais air et de la fièvre dans les fragments de la republicpie de Cîcëron,. récemment décopverts, et où l'auteur > parlant de l'beurenx choix de Romulus pour le site de la rille, dit: Xocuz/z delegit in regioac pestiLnti saIitbrtm;d*o\i û paraîtrait que l'air de Rome ftit toujours salubre, quoique celui du Latium fut toujours mauvais ; mais CIccron y après tout , ne pouvait en savoir plus que nous sur ce sujet Le siècle de Romulus était pour lui ce qu'il est pour nous, celui de la fable, et une tradition de huit siècles est à-peu-prcs aussi incertaine qu'une tradition de vingt-cinq siècles.

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de vastes projets pour le dessèchement des marais Pontîns ; les papes , comme les empereurs , ont réparé les aqueducs, ont desséché des marais , nettoyé le lit des rivières et opposé des digues à leurs inondations : mais ceux-là (les papes), en même temps qu'ils faisaient ce bien, faisaient plus de mal encore en abattant les forêts : peut-être même le dessèchement des marais était-il nuisible; peut-être les inondations avaient-elles leur avaii" tdge. Les anciens conservaient soigneusement les bois, dans l'idée, probablement erronée, qu'ils garantissaient de certains vents malfaisants, le scirocco du sud-est, Vous traie du sud , le libeccio du sud-ouest ; mais s'ils se trompaient sur l'espèce d'utilité de ces bois, ils avaient raison de les croire utiles; et le^ fièvres du solstice sont certainement devenues plus générales et plus malignes, à mesure que les bois du Latium ont été abattus ; résultat qui d'ailleurs est confirmé par l'expérience d'autres pays. Dans les États-Unis de l'Amérique septentrionale, par exemple, un pays couvert de forêts, n'est point malsain : il ne le devient qu'après son défrichement. Les fièvres, qui se manifestent alors, sont d'autant plus fâcheuses que le sol est plus humide et situé plus près des lacs et des rivières. Ces maladies y sont cependant moins violentes que dans le Latium, où quelquefois elles deviennent &tales en moins de vingt-quatre heures. On a vq

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des factionnaires aux portes de Borne, surtout celle de San-Giovani , mourir à leur poste , et d'autres transportés mourants à Thôpital. Le nombre des victimes du mauvais air, dans toute l'étendue du pays infecté, est estimé de cinquante à soixante mille par an. Mais, parmi les causes de celte mortalité, il ne faut pas oublier la coutume qu'ont les laboureurs de passer, sans abri, sans feu, etc., presque sans vêtements , des nuits très-fraîches, après des journées d'une excessive chaleur et d'un travail qui épuise le corps à force de sueurs , exposés aux abondantes rosées du soir et du matin. Ces gens-là, qui sont en général des montagnards descendus monientanément dans la plaine , s'ils échappent à la fièvre , s'exposent, en retournant dans un air plus pur, au développement d'autres maladies dangereuses, qu'une résidence habituelle n'aurait souvent pas occasionées.

Les voyageurs traversent les marais Pou tins par la route Aq Naples, dans la chaleur du jour, sans danger; mais la nuit il y en a beaucoup, surtout si l'on s'abandonne au sommeil. Malgré le mauvais air et les autres obstacles qui s'opposent à la population, l'Italie passe pour avoir plus d'habitants en proportion qu'aucun autre pays de l'Europe f dix -huit millions sur vingt -derfx mille cinq cents milles géographiques carrés) , et sans doute elle pourrait nourrir Iç double de

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ce nombre; mais la moyenne de santé et de vigueur est moindre que de l'autre c&œ des Alpes.

On observe avec beaucoup de surprise que rintérieur de Rome , c'est-à-dire la partie où les maisons sont tont-à-fait contiguës , échappe à la fièvre, même dans les lieux les plus bas et les plus près du Tibre , tandis que les quartiers autrefois les plos habités , savoir , toute la partie méridionale, mai^iienant sans habitants et couverte de jardins et de vignobles, est devenue toutà'fait malsaine*. Ces lieu:^ deviennent chaque jour plus (déserts, parce qu'ils sont plus insalubres, et plus ifisalubres parce qufls sojpt plus déserts. Le maV wi/affecle les divers quartiers de Rome daps la proportion invçrse de leur population. Avant l'incendie arrivé sous Néron , les rues de Rome étaient extrêmement étroites,et nous trouvons dans Tacite que les plus larges étaient les moins saines.

Le principe de la fièvre, qu'aucun moyen chimique n'a jusqu'à présent fait découvrir dans l'air que l'on respire à Rome, n'est pas transporté au loin; car le vent du midi, après avoir traversé la partie la plus dangereuse des marais Pontins, ne l'apporte pas à Rome. Il ne s'élève pas à une grande hauteur au-dessus des lieux infectés; l'air du Capitole, par exemple, est estimé pur quoique les habitants An forum ro^ inanuirij du campo vaccino ^ au pied du Capitole et à peine cent pieds plus bas que son sera-

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met, Soient sujets à la fièvre. Cependant loi^sqrté l'infection est très-forte, comme, par exemple, dans les marais Pontins, une élévation de cinq cents pieds, au lieu de cent, a été trouvée nécessaire pour arriver au-dessus du' niveau de ce principe fiévreux.

Les lieux élevés, où l'eau a Hé conduite dans des vues d'embellissement , mais où, faute d'en* tretenir les aqueducs , cette eau s'est répandue et a croupi entre deux terres, comme cela est arrivé à hi villa Borghese^ et plus encore à la villa Pamfiliy ces lieux , dis-je , sont devenus fiévreux ; mais en général l'élévation du niveau est l'indice de la salubrité. Tandis qu'au pied d'une colline de quelques centaines de pieds seulement, vous observez des teints livides , des physionomies tristes et abattues, et tous les autres signes de la fièvre habituelle, cinq minutes plus haut, ces symptômes deviennent beaucoup moins fréquents^ et si l'on continue à monter pendant cinq autres minutes, ils disparaissent, et Ton a le plaisir de ne plus rencontrer que des physionomies épanouies.

A tous ces faits, j'en ajouterai un autre non moins remarquable. Les maisons situées dans les quartiers salubres de Rome, qui ont un jardin, sont exposées à la fièvre, tandis que les maisons voisines, n'ayant pas de jardin ne le sont pas; J© n'en citerai qu'un exemple généralement conitu.

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