LA. FELOUQUE
nous y arrivâmes; TofEcier de santé nous en* voya dire qu'il allait se mettre à table» et qu^il viendrait , lorsqu'il en aurait le loisir , s'acquitter de son devoir à notre égard. L'impatience, bien naturelle, que nous avions, de descendre à terre, et que nous lui fîmes témoigner , ne le toucha point-, il fut sourd à nos prières: nous fumes obligés de rester six mortelles heures (le diner et la sieste ne prirent pas moins de temps ), exposés à l'ardeur d'un soleil brûlant , la chaleur de
l'entrepont étant plus insupportable encore que celle du grand air. Il plut enfin à ce dépositaire de l'autorité d'avoir, avec nous, un entretien de dix minutes, à la suite duquel nous fumes admis à lapratica, c'est-à-dire, qu'il nous £at loisible de communiquer avec la terr^. Les gens de notre équipage s'étaient, pendant ce temps-là, rasés, mutuellement, et avaient fait toilette complète; nous n'avions eu qu'à nous louer de leur conduite et de leurs manières qui, n^éme, étaient, supérieures à celles qu'ont ordinairement les gens de cette classe, dans d'autres pays; ils ont sur ceux-ci le grand avantage de la sobriété. Leurs repas se composaient habituellement d'ognons et de biscuit de mer bouillis ensemble , et assaisonnés avec un peu d'huile, de macaroni et de fromage d'un goût très^amer ; ils y ajoutaient par fois des radis et des oranges; leur boisson était un cidre fort âpre trempé d'eau ; ils ne man*
LA MADONE. 3o3
geaient jamais de viande, et, malgré cette chère peu substantielle, ils étaient tous vigoureux et bien portants. Pendant la traversée, je les voyais foire, à la bâte, le signe de la croix, ou porter la main à leur bonnet , lorsqu'ils passaient devant une madone, sculptée en bois et incrustée dans le mât; et, lorsque nous étions à l'ancre, sur la côte de Calabre , je les vis lui apporter , sur une assiette, un peu de macaroni , offrande propitiatoire à cette image. Peut-être y aurait-il eu quelque danger à en rire; mais, pour ma part, je ne m'en sentis point l'envie; car , si le son de l'orgue dans une cathédrale, si la vue de cette cathédrale elle-même, si mille autres circon^ stances, toutes matérielles , ont la vertu de nous émouvoir, d'élever momentanément nos facultés intellectuelles au-dessus de leur état habituel, et si nous nous livrons volontiers à cette influence; pourquoi s'étonner si la vue d'une madone, ou, si l'on veut, d'une idole de bois doré, élève un moment les pensées d'un grossier matelot ? La un ici ennoblit les moyens, et ces moyens, dans l'un et l'autre cas, sont tellement disproportionnés à la fin, que s'il fallait rire de la madone, il faudrait rire également de mille autres stimulants matériels de nos facultés intellectuelles, que pourtant nous ne sommes point«accoutumés à considérer sous un point de vue ridicule. La touche d'un instrument de musique n'est qu'un
3o4 l'offi(!:ier de SAirri.
ilQorceaa de bois ; la corde à laquelle cette touche imprime le mouvement, est de plus bas aloi encore ; certaines vibrations de la cdrde se communiquent à l'air, l'air les transmet à l'oreille; l'oreille agit, sur quoi? nous n'en savons rien : un vide immense nous arrête ici ; cependant le rapport continue , l'effet suit toujours sa causer le cœur bat, les yeux se remplissent de larmes, l'esprit s'élève, l'imagination prend des ailes. Qu'y a-t-il de commun entre nous et l'instrument de musique? entre la touche, la corde, les vibrations et le moment d'extase qu'ils produisent, de plus qu'entre la madone et le mouvement de piété du Sicilien? Au restiB, le mouvement de piété du Sicilien h'empéche pas qu'il ne soit peut-être encore un scélérat; mais il le serait davantage, s'il ne l'avait pas.
Les impressions pittoresques et poétiques que nous avions reçues le matin, en entrant dans la baie , firent place pendant le reste du jour aux réalités les plus vulgaires et les plus vexatoires. Nous n'eûmes pas plus tôt échappé à Foffîcier de santé que, débarqués sur le quai de Castellamare , nous tombâmes entre les mains des officiers de la douane. L^s matelas, fidèles compagnons de nos voyages par mer et par terre, et les autres articles que nous avions avec nous, n'étaient certainement point choses prohibées, nous ne jugeâmes donc pas qu'il valût la peine
^e nous assurer de la complaisance de ces messieurs en leur ofirant de largent; dans leur dé«sappointement, ils trouvèrent bon de retenir une paire de pistolets, ainsi qu'ijn petit nombre de volumes imprimés dans le royaume de Naples avec l'approbation de sa majesté; ce ne fut que le lendemain matin, que nous pûmes en obtenir la restitution. Après la douane , les facchini ( portô^faix) se jetèrent sur nos effets , et, en dépit de toute opposition, une quinzaine d'entre eux se partagèrent le fardeau que deux ou trois eussent suffi pour transporter à Tauberge, éloignée seulement de trois cents pas. Ils demandèrent ensuite 4 ducats pour leur peine : c'était en vain qu'on les menaçait d'a%'oir recours au magistrat, le magistrat était peut-être de moitié. Ils juraient qu'ils n'accepteraient pas moins; mais ils se contentèrent pourtant 5 le letidemain, de la' septième partie dé cette somme ^ lorsque nous proposâmes de nous en rapporter à un marchand de blé que nous nous trouvâmes connaître à ^5^e//^n^tre^ et dont le nom seul produisit beaucoup d'effet sur eux;
En nous rendant de Castellahiare à Naples , nous nous sommes a^rétés quelques heures à Pompeia, occupés à examiner les maisons des an-» ciens habitants de la ville, qui intéressent beaucoup plus que les édifices publics. Elles n'offrent, dans leur apparence, rien qui indique un haut
ii« 20
3o6 poxpKA*
degré de luxe : les meilleures coosistenl en quel* qaes chambres disposées autour d'une très-pe^ tite cour intérieure; leurs dimensions excèdent rarement douze pieds en carré; souvent^Ues sont beaucoup moindres. La plupart du temps ces chambres ne communiquent pas entre elles, chacune n'ayant qu'une porte qui ouvre sous le portique dont la cour est entourée : c'est par cette seule ouverture que ces chambres recevaient l'air et la lumière. :Un très*petit nombre de maisons ont des fenêtres flonnant sur la rue ou sur la campagne , et celles qu'on remarque sont si étroites et percées ^ haut, qu'elles ne permettent de voir autre chose que le ôeL Le jardin , quand il y en iT un , est environ de la même grandeur que la cour intérieure , et divisé en compartiments, comme le soat aujourd'hiâ les jardins d'Italie. Nous passâmes une bonne par^tie de notre temps à regarder les ooniers ràaployés au déblayèrent des cendres , et à épier leurs découvertes. On n'en fit point d'importantes, et cependant notre intérêt était puissamment excité à l'aspect des.objcts les plus insigni* 0ants déterrés à l'endroit et dans l'état même où ils se trouvaient à l'instant de la destruction de la ville , il y a mille sept cent, trente-neuf ans. La pierre du bord des puits est usée à-l'endrcnt où frottait la corde ou la chaîne qui servait à tirer le seau.
I£S MUX &0l6t 3o7
Il parait étrange que ces grandes cruches de terre (^arnphores) , découvertes en grand nooi* bre, soient toutes débouchées, et ne contiennent antre chose que des cendres. Les anciens &isaient usage d'une prodigieuse quantité de ces yases , au lieu de tonneaux^ pour le vin. Nous observâmes, ainsi que nous l'avions déjà fak, que. les cendres de la couche la plus basse , qui recouvrent immédiatement les ruines^ parais* saient avoir été remuées probablement par les habitants eux-mêmes, bientôt après la pfemiève catastrophe; circonstance qui explique pourquoi Ton^a trouvé si peu d'ai*gent et de métanx précieux. Il y a pourtant une boutique à Fanj^te de deux rues , où l'on a trouvé de l'argent d^uis le comptoir ; aussi les cendres qui recouvraieist cette maison n avaient^eUes point été remuées, L'bn y a aussi troi^vé le marchand et sa femjcne, dans une arrière-boutique : le squelette de ceUeci portait aux bras des bracelets en or.
Le jour où nous reRtrâmes à Naples était «elui de la fête du roi, et le grand théâtre de Saàirt- Charies étai( illuminé par huit cents bougies et cent quinquets> indépendamment de l'édainge dtt théâtre. Une propreté scrupuleuse est la qualité exclusive des théâtreâi dltalie, et sou» ce rapport celui de Scûnt-Charles pourrait rivaliser avec nos salons. Les places^ même du part^rve» divvisées en &çQn de &uteuil et garnies de
ao.
So8 L'EÏTTÈRRBSEÊrr.
sins, sont par&iteinent commodes, et on ne peut mieux adaptées à cette disposition soporifique que ]a représentation d'une même pièce, cinquante ou centfois de suite, ne peut manquer de faire naître chez des spectateurs qui , par habitude, vont tous les soirs au théâtre. Les loges sont gris et or. ï/opéra que Ton représentait était Trajano ; je n'en ai pas entendu un mot, et n'ai pu saisir une seule phrase musicale, tant on faisait de bruit. Mais le roi de Naples et le roi d'Espagne , assis côte à côte dans la même loge, paraissaient ravis. Il parait que la pièce lai* sait allusion à eux-mêmes, et ils jouissaient de se voir représentés sous le nom du plus sage et du meilleur des princes. Le roi d'Espagne surtout ne pouvait se tenir en place. Quant à nous , il nous semblait bien aussi éprbu^ ver an contentement extraordinaire dont noos ne pouvions d'abord deviner la cause; mais nous découvrîmes à la fin que c'était l'absence comparative des puces qui faisait notre bonheur. Que les voyageurs du nord qui se plaignent d'être dévorés àNaples, ne me jugent point témérairement avant d'avoir fidt le tour de là SicUe; ce n'est qu'alors qu'ils verront que Naples ne peut lui être comparée.
Le dernier jour que nous passâmes àNapIes> je vis vers le soir, sortir d'une maison du Chiaja le convoi funèbre d'une jeune fille ^ que Ton por^
l'enterrebient. 3o9
tait à sa demeure dernière : elle était étendue sur une espèce de lit, revêtue d'une robe de soie blanche , chaussée de bas de soie blancs et de souliers de même couleur. Un châle jaune • était entortillé dans ses cheveux épars. Sur son visage découvert, on voyait empreinte cette se* rénité immuable , qui est la physionomie de la mort. Ses mains étaient jointes ; un gros bonquet reposait sur son sein, et elle tenait une fleur dans le coin de sa bouche, un œillet rouge, que j'aurais voulu lui ôter ; car cela avait l'air d'un défi porté à la mort , qu'il est vain et puéril de * défier. Un mouvement de respect et de crainte arrêtait partout la foule sur son passage. Cette foule agitée se calmait un instant : chacun regardait chapeau bas, mais retournait aussitôt à ses occupations vulgaires: J'ai déjà parlé de certains creux Êiitsdana le tuf volcanique , dont le nombre égale celui des jours de l'année , et où Ton jette péle-méle les morts de chaque jour. C'est dans ce réceptacle affreux qtxe le corps de cette jeune fille , dépouillé de sa vaine parure^ allait être précipité : tout cela m'a paru caractériser paralitement ce peuple, viv^nent, mais non profondément sensible; tout en dehors , mais dénué de sentiment véritable et de délicatesse. Il brûle, un jour durant, quelques cierges autour des restes inanimés de ses amis et de ses proches, les pare do beaux vêtements et de Heurs , puis les dé-
pouilte indécemment et les jette à la voirie. Une nombreuse bande de brigands ayant été détruite récemment dans le nord du royaume de Napies, et cette sanguinaire exécution ayant répandu la terreur parmi les autres , on nous a conseillé de profiter du moment, et de prendre, pour aller à Rome la route de SanrGemumOf au lieu de la route ordinaire par FaneU et Terracina. La route de San-Germano^ étant peu firé* queutée, n'est point gardée. Les circonstances qui ont accompagné l'événement dont je viens de parler méritent d*étre métationnées, en ce qu'elles servent à Êiire ccNmaître les mœurs du pays et la nature de son gouvernement. On avait conclu une sorte de traité avec -ces brigands, comme de puissance à puissance ; mais les conditions 9 à ce que Ton prétend , noyant pas été fidèlement observéjes' par ehx, Tautorilé^se prévalut de la circonstance y' et i spus pr^axte de négociations- nouvelles, lèsatlira éâiis «ne' embûche où ils foreni tous inassâdré^^ lée que tout le monde ici settiblo approuver Quoi qu'il en
soit , nous noua préparons è eh profitfeK
Capoue, Zjuîn. — ^Woùïatbjfiisfiiîiséfee milles sur ime r6ute ëxceHetitte , traversant un pays fertile , qui ressemble aiix pluà beHes parties du Milanais. L*btt y Voit la vî^e entrelacée aux arbres, ombrageant lé blé et le tnaïs ^«î croissent
au'<lessous. Le printeraj^è se montre dans tout
Tédat de sa beauté et de sa iratcheur. On nous a montré l'endroit où , il y a quelqiies semaines seulement, un prince de l'église, un 0M*dinaU fut irrévéremment dévalisé sur la grande route; les coufM^bles ont depuis chèrement expié cet ^xcès d'au^ce. S'attaquer à un cardinal , c'était trop fortl
San ^. Genrumo ^ 4 j^^' — Treifte - quatre nulles, de nQtfÇ dernière station: le pays est tout aus$i fei^tile , mais il es^t p|us varié et présente quelques points de vue p.ijttoresques ; des ville* entourées de m^s. étaient perchées , comme en Sicile, sur le. spmmet des mpntagnes; cç sont des repaires de mendiants et 4§ voleurs : nou^ ^n avons compté sept Ces montagnes étaient biep boisées, et les chênes élevaient dans toute 1^ majesté de la nature leurs tiges vigoureuses et leur§ brauçhes non mutUées. Le sol, en ap^ parence volcanique , semblait céder sans résisr tance à l'aQtipn .d'une charrue presque aus^i simple dans sa (construction que celle de Sicile que j'ai déjà décrite \. \^ seule addition qu'e})e eut rejçi^e. était cjçs oreilles placées de chaque côté du soc comme les barbes d'une flèche. Toute Ja pppifla^ip]:! ^ lipinmes , femmes et enfanV^^ était dans les chan^ps , fo;$soyant, labou* raijt ,. pu ^en récoltant les cerises pour les sécher : d'autres. gardaient le bétail au putui:age. Je remarquai des cochons d'une taiJlQ ranijàssée,
3ia UOlîT-GASSIir.
arrondie , et dont la peau est tout-i-£3tit dépom^ vue de poils. On ne voyait point de villages disperses dans la campagne, encore moins de fermes isolées. Les cultivateurs regagnent le soir leurs montagnes. La vallée que longeait le chemin , s'étant élevée par degrés , <£evint enfin aride et stérile, et nous arrivâmes à un défilé solitaire où nous trouvâmes un poste de soldats , le seul sur cette route. De là nous redescendîmes dans une seconde vallée , où lia ville de SaTi'Germano est située au pied dé' la montagne , sur le flanc escarpé de lacpiellie s'élève le célèbre couvent du Mont-Cassin. Malgré les apparences de prospérité que présente le pays, du moins quant à la richesse du sol , la maison à laquelle nous nous arrêtâmes , pour reposer les chevaux et dîner à San^Fekce, aurait pu fournir aux peintres et aux romanciers de nouveaux traits caractéristiques de ces auberges d'Italie où l'on assassine les voyageurs. Celait une grande maison délabrée , un palais plutôt, où Van voyait encore des vestiges d'ornements anciens et de domire. La porte de la chambre où l'on nous introduisit au premitsr étage fermait en dehors avec un énorme cadenas, mais, comme un cachot , elle n'avait intérieurement aucune fermeture. Il n'y avait là pour to«s meubles qu'un misérable grabat , et deux fusils appuyés contre le mur; ara travers des trous d'un plan-
HOlCT-CASâlN. Si S
cher en stuc, on -voyait dans l'appartement au-dessous de petits tas de feuilles de maïs biei> foulées et bien sales, qui avaient servi de lit ou plutôt de litière à un grand nombre de gens successivement.
Frosinone^ 5 juin. — Nous ne sommes point allé» visiter ce matin l'abbaye du Mont-Cassin , comme nous en avions le projet, attendu qu'il nous eut fallu rester une nuit de plus à San^ Gèrmano, et cela, Seulement pour voir la magnifique i^sidence de moines presque souve* rains jadis , mais que la révolution a dépouillés de leurs vastes domaines. La façade du couvent , qui présente un développement de plus de cinq Cents pieds , se voit fort bien d'en-bas , et nous n'en eussions pas été beaucoup plus savants pour avoir visité les archives , et la collection de médailles , on pour mieux dire les appartements où sont conservés ces précieux trésors de l'antiquité. Trente moines, 4 l'époque de la révolution, furent préposés à la garde des archives, et une fois il s'en fallut de peu qu'ils ne fussent pas en nombre suffisant. Des brigands entreprirent de forcer les portes, et y mirent le feu afin de s'ouvrir un passage ; mais il s'y trouva tant de fer que cet expédient ne réussit pas. Jadis les religieux étaient propriétaires du sol en même temps que seigneurs de la contrée environnante; leur pouvoir et leur opulence ont passé en d'autres
3l4 lltOBDJlS.
mains ; les terr^ ont été acquises pisir des spé* calateors, ou font partie du domaine royal, et tout le pays est soumis au gouvernement pu-
, rement arbitraire du roi dô-Naples. £n somme ^ le peuple y p^d; car les moines, comme pro* priétaires résidants^ prenaient quelque intérêt au bien-étre de leurs fermiers qu'ils connaissaient tous peraopncdtl^nent, et leur accordaient des. baux assez longs* tandis que ceux da présent n'excèdent jamais le terme de trois ans.
' Dans un état de société bien organisé , l'administration des* corporations religieuses est comparativement mauvaise , mais ici elle serait préférable à ce . qui lui a succédé. -
Un officier napolitain , en ganoispn à San^ Germano ^ npua fit part de ses observations sur le$ morars du beau«moûde de Vendrait : le jeu et les intrigues d'amour paraissent y être les principaux passe^temps; les hommes passent la plus grande, partie de Jenr vie au café. A l'entendre^ les gei^ du pays semient cent fois pires que les .napolitains; mais^si^ous avions consulté un habitant de iSn/H&(^/'//KOTo, c-'est Najdesqui aurait été déprécié vCar c'est ain^ que l'on s'entre-déchire , d'un k(Mt à l'autre de l'Italie.
Nous avotis. parcouru- aiijcrgird'I^ii plusieurs vallées fertiles o^ k population entière, hommes et {emm^i ^^^^ occupée à^sarcl^r le maïs, au^moyen d'une haue ou pioche lourde et in-
VCBCBB. 3l5
oomiDode , dont le manche était si coiirt qu'ils étaient forcés de travailler courbés en deux. Le terrain, semblable en apparence k eelui deTEtna, ne peut exiger tant d'efforts. De belles forets couyraient la pente rapide des montagnes, et Ton y remarquait des chênes tels que l'on n'en rencontre guère que dans les parcs anglais. Ceux des forets d'Amérique , croissant trop près les uns des autres p«dur se déployer près de terre, cherchent un peu d'espace dans les airs et per« dent ainsi les belles formes de la nature. Des groupes d'habitations, ceintes de murailles , couronnaient comme à l'ordinaire le sommet de ces fientes boisées , et des châteaux soKtaire» , per* chés sur la pointe des rod^iers , semblaient se laenacer d'un co^é à l'autre de la vaUée« Quoique au mois de juin , et dans le raidi de lltalie, la neige paraissait encore, dans qtieiques parties de FA* pennin , en longs filets argentés. Cette neige et de superbes noyers nous rappelaient souvent la Suisse ; imis le speciSK^Ie de membres hiunalns et d'affreuses tétés de brigands, suspendues le long de la route , nous ramenaient bien vite en Italie. Nous apprîmes qu'à k &uite du der-^ nier coup • d'autorilé on avait id>tenu jusqu'à trente-cinq de ces hideux trophées. A peine en perdions-nous un de vue qu^il s'en présentait un aulre,et souveuttoutauprès.uue guirlande de roses fraicheinent cueillies, placée sur un crucifix par
3l6 LES BBlGAimS.
les amis du brigand mort. Il s'y a peut-être que ritalieau monde, où l'on rencontre une^elle association de sentiments tendres et pieux et de mœurs atroces.
Ces belles vallées sont fiévreuses en été; per« sonne n'y habite, et les chaumières isolées y sont si rares, que nous avons d'autant mieux remarqué celle qui s'est aujourd'hui offerte à nos regards^ sur une belle pelouse ombragée de chênes et jouissant d'une vue admirable. Nous nous étions arrêtés pour regarder plusieurs jolis petits en&nts aux cheveux blonds et aux yeux noii*s, qui jouaient sur le gazon , devant la porte , lorsqu'il en sortit deux hommes de si mauvaise mine , que nous tournâmes plusieurs fois la tête en nous élo^pnant , poiu* voir s'ils ne nous suivaient pas. L'on retrouve, dans chaque auberge, un certain petit livre sur la loterie, bien usé et bien sale , qui enseigne à conndtre les bons numéros , au moyen de songes et de visions. Cet. ouvrage, imprimé avec permission à Venise (i), circule librement ici sous les» yeux d'un gouvernement qui prohibe les livres d^his* toire et d'économie politique , parce que la lo* terie est une branche de revenu pour lui. Nous
(i) Ilvcro mezzo per vincere ail' estrazione de htd, ossia una rmwa lista générale , contenente quasi tutte le voci dclle cose poptilaresche appartenenti aile visioni col hro mero, etc., com licenza e prit^ilegio m Fènezia 1786.
i^AOsïiroirË. 3f7
avons aujourd'hui aperçu des buffles^ animal qui caractérise la campagne de Rome, et ne se trouve que là.
A là Locandaj ou auberge de Frosinone , on ïious donna une chambre qui contenait un lit de plus qu'il ne ilous fallait, et que l'aubergiste destinait au premier voyageur qui se présenterait. Comme cet arrangement ne nous convenait pas, notre hôtfe proposa le mei^zO' termine d'occuper lui-même ce lit et d'abandonner le sien à ceux qui pourraient survenir; mais, lorsque nous demandâmes de payer pour la chambre entière et nous la réservei^, il ne pouvait croire qu6 nous fussions vraiment assez bizarres p comme assez prodigues , pour vouloir ainsi être seuls , coûte qui coûte; aussi nous fit-il payer 5 paoli pour cette fantaisie, quoique son prix ordinaire ne fut qu'un paolo par lit. Notre chambre à cou^ cher était de plus un poulailler et une bibliothèque. La volaille, dès le point du jour, allait gloussant autour de nous, et les livres qui occupaient une petite tablette traitaient de l'agriculture et de la religion ; ils étaient imprimés dans le seizième siècle (iSGn): le seul ouvrage moderne était encore le petit livre sur la loterie, qui, à en juger par son apparence, avait été beaucoup plus souvent consulté que les autres. Il y avait de plus sur cette tablette la relation manuscrite d'une entrevue diplomatique, qui avait
3l8 LES BRIGAVDS.
eu lieu quelques années auparavant dans la maison même , enire un personnage accrédité par le gouvernement et une troupe de brigands. Le matin de bonne heure» nous vînmes passer à cheval, et les mains liées derrière le dos» quatre brigands qu'on allait fusillf r; ils avaient l'air et le vêtement ordinaire des paysans, c'esirà-dire, la camisole rouge assez sale et le chapeau en pain de sucre. Us portaient un écriteau sur la poitrine et avaient chacun un prêtre à leur côté. Une vingtaine de soldats les escortaient; ils ne semblaient point abattus, et le peuple les regardait passer avec une grande indifférence.
Les femmes de ces villages de montagnes descendent k la fontaine tous les matins en (Plantant, et balancent pittoresquement sur leur tête les grands vases de cuivre dans lesquelles elles portent Teau : la forme en esl tout-à<t&it classique. Une pompe foulante, mise en mouvement par une coue que Teau très-abondante de la source même ferait tourner , conduirait à pai de frais jusque chez eux l'eau dont ces villj^eois ont besoin, et qu ils se procurent d'une manière si fatigante; mais le temps qui, dans les pays industrieux , a une si grande valeur , n'en a aucune ici.
Fal Montone , 6 juin. — A cinq milles de Frosmonct nous trouvâmes FerentinOy ville an-
TAIi lIOVTOirB. 3i9
tique (i), sur une hauteur, cela va sans dire, et traversée par la Fia kuina. CeU ici que nous avons vu pour la première fois ces célèbres coostrnctioAs cyclopéennes, qui sont si communes dans cette partie du pays, et certainement d'tme date bien antérieure à. la fondation 'de Rome; elles semblent Touvrage d'un peuple barbare qui trouvait plus commode de remuer des masses énormes à force de bras, et de les adapter les unes aux autres, en abattant quelques angles, que de les tailler régulièrement en parallélo* grammes. Quoique peut-être plus durable qu*aa« cune autre ^ cette manière de bâtir n'avait été adoptée que faute de savoir faire autrement. La plupart des maisons de Ferentino sont plus cyclo* péennes encore que les murs de la ville, plus irrégulièrement et plus grossièrement construites, sans doute parce qu'elles sont plus anciennes , que les remparts élevés pour les défendre^ On conçoit aisément que plus l'extérieur de ces villes
(x) Sonnino , TiUe de trois mille habitants ^ voisine de Fe^ yentino, a été, un an après ce Toyage, démolie par ordre dn gotivernement, «t tonte la {copulation ^ composée de bri'*' gands y dbpersée ou tran^ortée à Rome. Quel bien pent-on attendre d'une telle mesure ? il fynt que ces gens-là volent ou meurent de faim , en quelque lieu qu'ils aillent Un gou-vernement despotique ne devrait pas s'arrêter en si beau cbemin , mais moissonner tout d'un temps la mauvaise herbe et la jeter au feu , au lieu d'en répandre la graine; et détruire ^ puisqu'il ne veii| hm lélbrmcr : il haï être coméqoent.
3ao mtEKTiNO.
antiques est pittoresque, plus Tintérieur en est hideux; et FerentinOy perché dans les nues, bien petit, bien ramassé, et d'accès bien difficile, abandonné par ses habitants les plus aisés , dès qu'ils Tont pu faire sans danger, est devenue exclusivement la demeure de la inirëre^ de Ttgnorance et de la saleté. Pour niién £sùf8 com"» prendre ce genre de eiMistraction , voici l'esquisse <i'une des portes dé Ferentùw, expressivement nommée Sangûindrià^ quoi^e la tradition m dise pas pourquoi. ../:'.•:*'
En descetidant. de- F<^iift>20^ Ton entre dfliis la région du ma/' ar^a, dont on ne sort plus <j^'À Rome. La seule auberge entre Férentino éiy^l MontoneyéÉt une espèce de Garavàn^eraikg^ràè par quelques soldats. La maîtresse de lanÉterâ^ effroyable vieille, nous reprit aigr^ment^:poitr avoir; pris 'k Kbérté de jeter un coup^'œîi dans sa 'chambre {stànzà)^ oxx nous trouvâoie&^encore le petit livre sur là loterie. Il.y avait dans l'au^ 2)erge une société d'habitants ^Anagniy petite .ville ajDJique située dans les «montagnes nom loin de: là,' espèce ide 'messieurs ^iii entrèrent volojsr tiei*s en tonversationavec nous. Comme noifô leur parlions de i^/t7^mc^/ie> où nous avions passé la nuit , ils en prirent occasion de se déchaîner contre ses habitants , qu'ils nous peignirent sous les couleurs les plus noires; et, pour nous montrer combien les gens iiAnagni leur étaient
supérieurs, ils voulaient absolument que nous allassions y coucher. Nous leur sûmes gré de la bonne in tentions mais n'en profitâmes pas.
Au-delà de cet endroit , le pays, pendani dix ou douze milles, offrait l'aspect d'un désert aride où rien ne rappelait l'espèce humaine, si ce n'est les monuments habituels de la justice criminelle, déjà trop souvent décrits: nous en rencon* trames six ou sept.
f^al Montone , où l'on arrive par ime belle avenue d'arbres, nous parut un lieu enchanté, entouré de magnifiques ombrages , parmi les rochers de tuf volcanique percés de cavernes. On jouissait, dans cet endroit, d'une fraîcheur délicieuse , malgré la chaleur du jour, et les rossignols faisaient retentir l'air de leurs chants mélodieux. Cette petite A'ille, à-peu-près déserte, s'élève d'une manière pittoresque, sur un piédestal de rochers, et ressemble à une autre PompeiaivdiU chement déterrée* Le âilence régnait dans ses rues étroites et tortueuses, où nous montions par des escaliers en zigzag, taillés dans le roc; Te bruit de nos pas était le seul qui se fit enten* dre. Nous nous dirigeâmes vers un vaste édifice ressemblant à une abbaye ; son église où nous entrâmes, était peuplée d'hirondelles, entrant et sortant à tire-d'aile par les fenêtres, et tournoyant sans cesse sous ses voûtes* Il . paraissait évident que cette opulente abbaye avait jadis
3t%% TAL Momron*
nourri la petite ville groapée autoiir de son (^inte, ilont les habitants cultivaient ces vastea domaines, sous u ne adeûnîdtration paternelle. On devinait ég^ement que ces domaines dilapidés pendantla révolution avaient passé entre les mains de spéculateurs étran^rs, indiâérens au boiH heur des gens du pays, et ne sachant même pas tûeer parti de leurs nouvelles propriétés. Tool en faisant ces réflexions, nous aperçûmes un vieillard appuyé sur le parapet d'une terrasse devant l'église; nous en étant approchés, ncHis lui demandâmes combien il s'était écoulé de temps depuis que Tabbaye avait été abandonnée par ses vénérables propriétaires : «r Non oe^àeo (je ne comprends pas ) &Kt sa réponse. — A qui appartiennent actueUem^it les terres? kii de-> mandâmes-nous encore..--^ £h! mais, c'est tout comme autrefois.-^-£n ce cas les révérends pères sont donic revenus ? -^^ Non c^iscOf r^péta-tâji Convaincus qu'il fallait (|ue nous eussions affidre à quelque vieux jacobin qui, par mi^c^, fiii^ gnait d'igBorer ce qu'il savait à merv^tie, noos levons lâché , et, de retour à l'auberge où nous i«nouvelàmes nos questions i nous avons appris que ce grand édifice n'avait jamais été un cou* tent, quoiqu'il eut une. chapelle, mais bien im palais de la Emilie Doria (PamphiU) , élevé dans les jours de sa splendeur, mais.aba&donné.lon^ taoaps avant la révolation t qii^at aux terres^
VAX, lionoms. 3t^3
elles étaient affermées comme elles l'avaient tou^ jours été. Tottt eed nt cadrait point avec notre hypothèse, mais était néanmoins de nature à Étire voir/jueles propriétaires qui ne réskient pas dans leurs domaines, sont de plos mativais maîtres que les moines^ qui au moins ne s'absentent pas et consomment lettrs revenus sur les lieux. L'ar« diitecturede ce palais , semblable à celle de tous les palais de Rome et de Florence , indiquait par l'épaisseur des murs , et les grilles de fer à toutes les fenêtres, le peu de sécurité des temps passés. ' Un homme à cheval, portant un sac à TarçDn de sa selie , descendit devant notre auberge ; son costume était celui ordinaire aux paysans; il éteit de taille moyenne, bien pris et vigoureux; nais son visage était allongé, maigre, pâle et sans barbe, ce qui^ poufr un brigand, car c*en était un, pairaîtra, contre tontes^ les règles. Appuyé'nonchalamment contre son cheval- et son grand cbapeaii<enpain desncre, qu'ornaitune rose, anfencé sur ses? yenx ^ on y voyait pourtant Fin-r qniétnde soucieuse et la* défiance. J^eus le temps de Texamner tout b mon aise et ^éme d'esquisser son attitude et ses traits. Cet homme , qpii avait hSt partie de la bande dissoute d^ Baii)one doï>t jai déjà parié, siérait engagé en-* *«ers le gouvernement papal, à prendre morts oti ^ dent véleorg qui infestaient là' rOtM de Aqpi»|.ee <p 0v«ient Jti^ti*alèr« éd^pé ^
ait
toutes les poursuites. Il fut en conséquence trouver les deux brigands , qui étaient frères , et, s'étant £ait connaître , les pria de lui permettre de se joindre à eux. Us Se défièrent de lui d'abord, et furent même sur le point de le tuer; cependant ils consentirent enfin à le prendre à l'essai. L'occasion de Êiire son coup s'était présentée ce jour-là même , et il en avait profité. Manquant de vivres , les brigands s'étaient rendus tous les trois chez un fermier pour s'en procurer ; et, tandis que l'un des deux frères faisait sentinelle au-dehors , l'antre accompagné de notre héros , s'était introduit dans la maison ; ayant placé sa carabine contre une table, il y était monté pour atteindre des fromages sur une étagère. Son compagnon alors saisissant l'arme , la déchargea à bout portant et le fit tomber sans vie. L'assassin s'enfuit aussitôt en criant à l'autre fi*ère qu'ils étaient trahis ; mais l'assassin revint bien* tôt sur ses pas à la ferme, coupa la tête du mort avec son couteau, et , la jetant dans le sac aux vivres, s'élança sur son cheval encore à la porte ^ et partit en toute hâte pour Val Montone, où ilarrivait avec le cheval trempé de suetv, lorsque nousle vunes. 4ooécu8 (environ 80 louis) étaient le prix convenu d'avance de la télé qu'il apportait.
Rome , 7 /w».— Les rossigBob de Ktd Mon^ tone chantèrQiM; <}éticieudemttnt toqte la nuît^
]par le pltù beau clair de lune imaginable. Au point du jour, je vis le coupeur de têtes , qui avait reposé sous le même toit que nous, partir avec cinq soldats çt quelques paysans, pour aller sur la montagne, à la chasse du second des frères dont il connaissait la retraite.
Je m'étais proposé de visiter Palestrina (Prœneste), et ce n'était pas tant à cause de sa haute antiquité , au sujet de laquelle elle ne peut avoir de prétentions mieux fondées que toutes les au* très villes antiquissimes que nous venions de voir, qu'à cause de ses constructions cyclopéennes, les plus considérables et les plus parfaites que Ton connaisse; mais c'était nous écarter de sept milles de notre route; le chemin était difficile, la chaleur extrême^ les voleurs à craindre. Toutes ces considérations modéi'èrcnt un zèle peut-être déjà assez peu ardent, et nous laissâmes Pa/e5irina en partage aux voyageurs qui nous suivront.
Le calme de la mort régna autour de nous pendant la dernière demi-journée, avant notre arrivée à Bome, tant la route, de ce côté, est peu fréquentée. Le dôme de Saint-Pierre, les statues colossales de marbre blanc qui bordent le dôme de Saint- Jean -de -Latran, ainsi qu'une longue ligne de colonnes isolées, d'obélisques et de tours, nous rannonçaient au loin à l'horizon. Le silence et l'absence de mouvement frappent sin* gulièrement, lorsqu'on vient de Naples, les
oreilles encore reixi|>ties dp. tapage que font $e» habitapi$; et lorsqu'on a eocore,ppJ^r ainsi dire, devant les yeux, ses maisoc^ propres et modernes, l'aspect de Rome semble bien morne et bien pauvre.
En traversant la campagne de Rome , on observe , partout où il y a quelque éboulament accidentel , des traces d'antiques édifices inis à découvert , des mosaïques, des fragments de marbre, ou simplemeiit des fondations de murs : à peine y a-t-il un point de ce désert qui n'ait été habité; et cela rend croyable ces içjUiojDa d'ha* bitants de l'ancienne Rome, xnais qui« dans le fait, étaient en grande partie hors de Ueiiceinte de ses uiurs.
Le trajet de Naples à Rome , qui , patr la roule que nous avions choisie^ n'est que décent trentequatre milles, nous a pris cûvq jours dont nous avons passé quarante-deux heures en voiture. Le chemin ordinaire , passant par Terracina est de cent soixante-deux milles, et le vpyage se £iit en poste, en vingt-sept heunes.
Pendant le peu de jours qt^e nous avons passés k Rome, nous avcms eu de nouveau le plasir d'entendre M. Sgiûcci qui nous a paru tout aussà étonnant que jamais. Quelqu'un , qui nous était bien conpu, et qui assurément n'était pa$ le couh père de l'improvisateur , avait proposé, pomr sujet^ la Mort dfi Socrate; ce sujet, iugrat ea lui-
BOSUS* .3^7
l&éme^et tel que le poète ne l'aurait point choisi^ fiit désigné par le sort, parmi plusieurs autres pro* posés par d'autres personnes. Après l'avoir mé* dite quelques instants^ M« Sgricci nousiroproyisa une tragédie dans laquelle il introduisit et exposa avec habileté les opiuioils les plus remarquables de Socrate ; et, si cette circonstance ne rendait pas la tragédie meilleure y ce n'était pas du moins sa Êtute ; les heures qui précédèrent la mort du philosophe s-étant, au fiait, passées toutes en dis* coars. Dans tous les cas^ cette improvisation ùlU sait honneur ausc coiinaissances classiques du poète. Il y avait hitroduit, bien ou mal à propos, «ne petite amourette estre Aspàsie et Alcîbiade. U parla, pendant deux heures, avec son éner* gie accoutumée, et à la grande admiration de ses auditeurs; cependant, s'il y avait des yeux baignés de larmes, d'autres, il faut ^avouer, étaient fermés par le sommeil. Dans le fait, les tragédies dé M. Sgriéci sont trop longues , et sa déclamation, bien qu'excellente, me paraît trop uniformément passionnée. I^s émotions de son auditoire ne peuvent toujours se maintenir à la hâutrar des siennes; etv après de vains efforts, on ae laisse aller à im état de repos et de distracticm. Une jeune personne vive et sensible, dont les Hai|nressions ir'éiaient pas de nature à rester aâmsi en arriére, et qui avait constamment suivi le poète à tna^ts toutes les phases de sa tra«
3s8 M. sùtiïéct.
gique histoire, entendant ronfler doircemenf son voisin de droite, détourna la tête, avec un sentH m^t de mépris, du coté opposé; mais voilà que le voisin de gauche dormait aussi ; dans son étc»H nement, elle se tourne vers son père, placé derrière elle; il dormait ! A cette vne, la honte et l'indignation firent place, chez elle, au sentiment du ridicule de cette scène; et, pendant le reste de la soirée, elle ne put parvenh* à surmonter entièrement une envie de rire non moins contagieuse, et plus offensante encore que la disposition soporifique* Tout cela néanmcnns ne di» minue en rien Tadmiration que l'on se sent pour le talent miraculeux de cet homme qui impro» vise un poème dramatique en vers , une longue tragédie sur un sujet donné, après dix minutes de réflexion^ Lorsqu^on engage M. Sgricd à écrire, il s'y refuse; il est le premier dans son genre, dit-il , et ne sait pas qud rang il occuperait comme auteur; j'ai vu un sonnet de lui y sur le maréchal Ney , qui m'a paru tout déclamatoire. Il parait étrange qu'on ne puisse pas bire à loisir aussi bien que lorsqu'on est pressé; mais c'est que, dans les deux cas, on ne £sût rédlement pas la même chose. Un bon discours ne doit pas res^ sembler à un bon livre, ni un bon livre k un bon discours. Fox et quelques autres grands orateurs échouaient , la plume à la maini et de la manière dont on s'y serait le moins attendu; ils mâ&*
M. scfticcr. 3^9
quaient de force et de chaleur: de même plusieurs écrivains célèbres se sont montrés incapables de parier; bien plus, on distingue, à leur style, les ouvrages qui ont été dictés : ceux d'Adam Smith en offrent un exemple remarquable*
Le grand talent de M« Sgricci , et peut-être l'irritabilité de son amour-propre, lui ont suscité ici une foule d'ennemis, et Ton croit qu'il sera forcé d'en partir. Naples, m'a*t-on dit, ferme ses^ poites aux improvisateurs libéraux, et, en effet, ceux qui sont en possession de débiter aux laz-^ zaroni leurs longues tii^es sur Renaud et Armide^ sont tous oitras.
Ronciglione ^ 1 3 /W/i.— Partis de Rome , à sept heures du matin , nous amvâmes, au milieu du jour, à une maison située dons les limites du inaV aria. Un jeune homme qui nous y servait avait l'air malade, et .nous dit qu'il avait eu la fièvre l'été dernier, et qu'il l'attendait bientôt, l'ayant eue chaque année. « Pourquoi, lui dimes-nous, pester ici? — Où aller ?» nous répondit-il, comme sL la terre n'était pas assez grande et comme si l'on pouvait tomber plus bas que d'être valet d'auberge dans ce misérable endroit. Nous avons passé, dans Taprès-midi , non loin du lac de Brac^ cianOy qui , suivant toutes les probabilités , a été, comme les lacs de Nemi et èiAlbano, le cratère d'un volcan sous-marin. Ronciglioney qui est située au-dessus de la région du mauvais air, ^pmine
53o j^otci^x^iûtrË.
un ravin profond et boisé; la moitié des maisonti furent brûlées pendant la dernière guerre.
San'-Lorenào , i5 Juin. — ^ Rien de plus beau que le pays que nous avons traversé aujourd'hui, quoique ce 3oit un désert. Après avoir dépassé le lac de f^ico^ beaucoup plus petit que celui de Braccù^nOp mais bien plus poissonneux, nous sommes entrés dans une. foret de chênes qui ombrageait un plateau élevé, d'où la vallée du Tibre présentait une vaste étendue de verdure ^ sur laquelle le cours tortueux de ce fleuve célèbre était marqué par un ^mis brouillard que le soseil n'a dissipé qu'à midi. Une forte pluie, tombée la nuit précédente, avait donné au paysage un nouvel éclat et répandu la fraîcheur du printemps sur chaque touffe de verdure; la fougère bs'lançait ses tiges élégantes; des masses de genêt, d'églantier et de clièvrefeuiUe en pleine fleur, parfumaient Tair; on voyait, dans les lieux escarpés, des groupes de chèvres à cornes larges et plates , dont les longues soies blanches brillai^t , au. soleil , coipame de l'argent. £Ues .erraient ^rdées par des patres aussi sauvages qu'elles-ménBea. Le pâle olivier, le mûrier dépouillé de aes fettilles pour la nourriture des vers à soie, et le monotone vignoble, ne Tenaient point ici gâter le paysage alpealre. Malheureusement,! au point le plus pittoresque, la vue d'un poste de soldats, établi pour la sûreté des voyageurs, et celle d'un
nàJX-t^ousMo* 33 1
faisceau de meoibres mutilés su^ndus à iin arbre, nous rappelèrent que nous étions en Ita« lie. Cette scène , qui aurait été du goût de Salvator Rosa, marquait la limite enti*e les états de Borne et de Toscane, où Ton ne rencontre pias ni soldats pour garder les routes ^ ni membres de mal&iteurs exposés in tmrorem , et où cepen« dant Ton Toyage en sûreté. ^
Cette belle région boisée était la sjlva Ctminia des anciens, décrite par Tite-Iive, et qui mérite , de nos jours , toute autre épithète que ceUe d*hor* rible, quHl lui donnait. Elle est devenue par&itement accessible, au moyen d'une excdlente route. Nous atteignîmes bientôt Yiterbe, ville considérable, bien bâtie, et construite de maté«riaux volcaniques au milieu d'une contrée qui l'est également, et qui abonde ta sources miné^ raies. Nous remarquâmes plusieurs ruisseaux^ dont les lits, d'un noir luisant, étaient incrustés de soufre en raies de couleur blanche ; l'odenr était trè&*forte. Après avoir traversé une autre ville de xooxkts^e^Monlefbucùne, et une seconde forêt decdbénes, nous avons atteint les bords du lac Bol$enaj probaUeroenl encore le cratère d'un ancâ^n volcan sous-marin.. Dans son voisini^ s'élève un roch^ kasaltiqu^, divisé en colonnes très(-distinctes^, dont plusieurs sont renversées^ Boa. loin de pe rocher est un vaste édifice en ruine%^ à demi caché par de magnifiques arbres^
332 MOmrEFfÀSCONE*
et sur lequel on lisait l'inscription suivante : Lu-» dus Canuleius sibi et suisy se vivente. Cet édifice n*a rien de remarquable, si ce n'est d'avoir éti construit en briques dans le voisinage de maté-riaux beaucoup meilleurs, et d'avoir été placé dans un lieu aussi mabaiu que les bords du lac Bolsena et tout le pays d'alentour. I^es habitants de San-Lorenzo en occupaient autrefois les bords; et, pour mettre un terme à la mortalité qui menaçait ce district d'une dépopulation entière, ;le pape Pie VI fit bâtir un autre village (le nouveau SanrLorenzo) sur le sommet de la colline dont l'ancien occupait le pied, et la fièvre cessa. Tout neuf qu'il est, ce village, dans lequel nous passâmes la nuit, nous parut plus sale et peuplé d'habitants plus misérables qu'aucun de ceux que nous eussions encore vus dans les états de sa sainteté.
Près des ruines de l'ancien village, on trouve celles d'une ancienne ville étrusque, Fulsùùi dont l'emplacement est une mine de marbre précieux et d'objets d'arts; mais comme nous n'avions pas le temps, et que nous n'étions point en mesure de faire des fouilles, nous ne visî* tâmes point ce lieu. Du temps de Pline , le nombre des statues transportées à Rome de f^ulsinii y qui dès-lors était, ainsi qu'à présent, un monceau de ruines an milieu d'un désert, s'élevait déjà à c^eui^ railles. On ne saurait croire, à présent.
SAN-QUIRTCa ' 333
qu'une Tille aussi considérable ait existé dans un lieu aussi malsain ; sans doute il ne Test devenu que depuis ce temps-là.
San-Quirico j 1 5 juin. — Les coteaux verdoyants, couverts de beaux bois de chêne et de châtaignier, ont disparu et fait place à un immense plan incliné uniformément, aride et san» verdure, qui s'élève graduellement vers /{od^co- Janiy et qui est profondément sillonné par les eaux , quoiqu'à sec maintenant. Le sol est blanc, et Ton n'y aperçoit pas un brin d'herbe. Arrivés à Radicofani^ le point le plus élevé de la Toscane, nous descendimes à une auberge excellente hors de l'enceinte de cette vieille petite ville; nous remarquâmes cette auberge, parce que, dans les fertiles états romains et dans le royaume de Naples, tme auberge située en pareil lieu eût été sale et pauvre, et, en outre, un coupe-gorge. Des fenêtres, on jouissait d'une vue prodîgieusèment étendue, et qui, malgré l'aridité du premier plan , était certainement très-belle. Ici , nous avons attrapé un scorpion vivant et fort agile, bien que ressemblant à une écrevisse. La singulière montagne au sommet de laquelle est située Radicofani couvre un beaucoup plus grand espace que le mont Etna, et se compose d'une terre blanche fortement imprégnée de soufre ; il en sort des sources sulfureuses, chaudes, qui^ outreleurs propriétés médicales, servit encore
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à former de très-beaux reliefs en albâtre, par înerustation dan^ dw moules de soufre, coulés sur des médailles et des bas-reliefe^ L'albâtre se forme en quelques mois, et même en quelques semaines: on vmt également, dans les envvrons, de la lave , de la pouzzolana, des pierres pcmoes et autres produits volcaniques.
Le revers de la mootagne, opposé au coté par lequel nous étions montés , présentait le même sol blanc et aride , régulièrement incliné , sans collines ni vallées, rochers ni pierres, qui en vauriassent un peu l'ennuyeuse mcmotonie, et c^est seulement quelques milles avant d'arriver à San-Quirico, que la contrée reverdit un peu* Au milieu de cette tristesse de la nature on, ne rencontre point , au moins, de malfaiteurs p^idus ni à pendre, de ces épouvantables trophées de la justice criminelle, si communs entre Naples eC Rome; de ces physionomies patibulaires que nous étions depuis si long-temps accoutumés i voir. IjCS gens que nous rencontrons paraissent mieux vêtus, mieux nourris et plus contents qu'ailleurs; et pourtant cette oaris morale, isolée 9U milieu de ritafie, ne jouit pasd'un gouverne-' ment plus libre que le reste ;t le souverain y est tout aussi absolu que les princes ses vdisins, dont les sujets n^ sont cependant pds de moitié aussi soutnièé Pourquoi donc emix-d n'essaye* raient*ils pas de sa méthode? c'est»à«dîre^ poio^
SIBNITK. , 335
quoi ne se mettraient-ils pas, par manière d'épreuve, à être paternels tout de bon , puisque ce ne serait point aux dépens de ce pouvoir absolu auquel ils tiennent tant ?
Sienne, 16 et 17. — Le pays, en approdiant Sienne, du coté du midi, offre un autre plan incliné d'un blanc terne , sur lequel les pluies ont creusé de nombreux ravins qui se croisent, et dont les intervalles forment autant de pyramides de terre. Rien de plus frappant que le contraste entre ce pays si pauvre et si laid , et sa popula* tion belle et riche. Au lieu de ce morceau de linge carré quojes femmes de la campagne por* tent sur leur tête dans tout le reste de l'Italie, on les voit ici coiffées d'un élégant chapeau de paille , orné de quelques fleurs et au^lessous duquel leurs cheveux sont assujétis par ime épingle d'argent à l'antique. £n dépit du proverbe (lin» gua toscana in boccaromand^^ leur prononciation ^ plus douce qu'à Rome ^ et l'expresëlon de leur physionomie bien meilleure.
Déchue de l'ancien rang qu'elle occupait comme ville républicaine, comptant cent cinquante mille habitants , à celui d'une petite ville de province qui n'en a plus que quinze ou vingt mille, Sienne décorée de la triste dignité de capitale du pays de Miaremma ne présente pourtant aucun, des symptômes de la décadence, mai^, au contraire owx d'une active industrie. On ]p
336 • âiEi^NK.
voit à peine un mendiant, les rues sont bien ^ vées et fort propres, les boutiques en grand nombre et bien fournies, les habitants proprement vêtus ; les femmes surtout y sont d'une beauté remarquable et d'une tournure très-gracieuse , même à califourchon sur un cheval ou un âne, manière ridicule de monter commune aux dames et aux campagnardes par toute Iltalie. On voit la jarretière de ces amazones sur une jambe bien faite, chaussée d'un bas trèsblanc et d'un fin soulier. La cathédrale , édifice qui n'appartient à aucun genre , date du treizième , siècle^ époque à laquelle le style gothique , dominant au-delà des Alpes, ne pénétrait qu'avec difficulté en Italie. Ce morceau d'architecture of&*e en conséquence, les piliers grêles du gothique surmontés de chapiteaux corinthiens avec des vx>ûtes à plein cintre; mais, ce qu'il y a de plus bizarre dans cet édifice, c'est l'aspect des rayures extérieîires, provenant de marbres de deux couleurs en assises alternatives brunes et blanches comme la peau du zèbre. En revanche , le pavé de l'église, fait en i46o, est fort beau et du meilleur goût.
Les habitants de Sienne résistèrent courageusement à la premièi'e invasion de l'armée révolutionnaire de France; mais ils finirent par s'accoutumer au joug tout comme les antres- Cependant, la très-mauvaise réputation qui avait
devancé ces réformateurs étrangers tourna par la suite à leur avantage, d'autant plus que les soldats qui composaient leur armée , sortis indistinctement de ht masse de la nation française, valaient mieux que ne peut valoir la soldatesque en général. Quant aux officiers, c'était autre chose ; mais leur rapacité , organisée systémati^ quement , était plus supportable que le pillage irrégulier et Tinsolence de simples soldats. Les Fmnçais ne mangeaient pas des petits enfants tous les matins pour leur déjeuner^ comme on l'avait fait accroire au peuple ; et il en eut de la reconnaissance. Les gens d'Arezzo , qui , à la me* me époque, vinrent à Sienne et la pillèrent, puis brûlèrent vifs quelques Juifs qui y demeuraient, ont laissé de beaucoup plus profonds ressen* ttments et une haine qui excède le degré ordinaire entre Italiens. Les promenades publiques aux environs de Sienne rappellent celles qui en^ tourent Berne ^ et ce n'est pas un mince éloge. Cest surtout du côté du nord que cette ressem* blancese remarque. Le sol.ici n'estplus blanc,mais rougeàtre et calcaire : à en juger par la beauté des récoltes, il est fertile et bien cultivé. Parmi des masses d'arbres forestiers on voit une multitude de maisons de campagne > occupées, nous dit-on, pendant la plus grande partie de la belle saison. La société de Sienne est distinguée en Italie par sa politesse et la bonne éducation que la jeu^
d3S LA SCALA.
nesse reçoit dans son université, qui est florissante.
LaScatuy i S juin. — Les mêmes apparences favorables continuent de Si^cuie ici; peu de mendiants, point de voleurs, de la pix>prelé, de Taisance , des manières douces et polies ; tout cela est -il le résultat des institutions politiques ou de rbeureuse succession de plusieurs bons princes? est-ce le caractère naturel des Toscans ? L'un et l'autre probablement ; mais toujours est -il vrai que la plus stérile partie de l'Italie possède ce qu'il y a de mieux en fait d'Italiens. Il y a sans doute plus d'énergie et d'industrie dans le nord, avec moins de politesse et de douceur: dans le midi, nous avons vu ce qu'est la population.
Pise, t g Juin, --^ibe la Scala, la route suit un niveau élevé comme une vaste chaussée naturelle, d'où la vue plonge sur une étendue de pays , principalement sur le val d*Amo, non pas celui qoe Milton a célébré^ mais la partie inférieure, qui est la plus belle. Un amphithéâtre de montagnes s^élevait de Tautrecôtéde la vallée, et les neiges de l'hiver blanchissaient encore quelques-uns de lein-s sommets. Malgré la bonne apparence des diverses cuttivres de cette vallée, rien de plus grossier et de plus mal imaginé que les instni- ^ ments et tout Tattirail de ragricultiire, depuis le pesant char et son faamois, jusqu'à la charrue