IMPROVISATEURS ITALIENS
sa requête ; celle-ci était motivée sur ce qu'il m'avait ouvert la porte. Dînant bientôt après chez le ministre de France, M. le comte de Blacas, je racontai l'histoire de la visite du cardinal et des hiiona mano. L'ambassadeurfit observer qu'il était dans l'habitude de fournir au gouvernement les noms des voyageurs qui lui étaient recommandés, et que peut-être les domestiques du cardinal prenaient sur eux d'envoyer des cartes de visite à ceux qui étaient ainsi désignés à leur maître, afin d'avoir un prétexte pour demander de l'argent ; il prit cette occasion de parler de la rapacité des domestiques italiens, et ajouta que s'il savait que quelqu'un des siens mît ainsi ses amis à contribution , il les renverrait sur-le-champ. Or le domestique , dans cet instant derrière la chaise de son excellence, s'était, le matin même , présenté chez moi pour sa huona mano.
Rien de plus commun en Italie que le talent de l'improvisation. Des Italiens de tous rangs et des deux sexes , amateurs ou autres , possèdent la faculté de parler en vers pendant des heures entières sur quelque sujet que ce soit, je devrais dire chanter, car leur débit est modulé, ce qui, dit-on, facilite la tâche. On assure même que les bouts-rimés, quand on leur en donne, loin d'ajouter à la difficulté , la diminuent. Les allégories perpétuelles dont ils font usage sont toujours mythologiques. Madame D.... ayant couru quelque dan-
33o TOMMASO SGRICCI.
ger à l'occasion d'une balle mal dirigée, qui, au lieu d'atteindre la cible, avait passé près de sa tète, fut, comme on peut bien croire, félicitée en vers improvisés par ses amis; tous s'accordèrent à mettre Vénus , Vulcain , et les foudres de Jupiter à contribution, reproduisant sans cesse les mêmes images usées et rebattues sans jamais rien d'original.
Lors même que les improvisateurs sont le plus en verve , l'effort est encore trop apparent pour ne pas lasser bientôt ceux qui n'y portent pas un intérêt de convention. Hier cependant, l'j février, nous avons entendu un improvisateur qui sort tout-à-fait de la ligne ordinaire, et dont le talent tient véritablement du prodige. Lorsque la compagnie a été rassemblée , on a demandé des sujets qui ont été fournis par plusieurs étrangers de notre connaissance qui n'avaient aucun rapport avec l'improvisateur, et ne pouvaient être soupçonnés de s'entendre avec lui. Trois de ces sujets ont ensuite été tirés au hasard de la boîte où ils avaient tous été jetés. Ces préparatifs terminés, j\L Tomniaso 6^r/c« s'est présenté , et j'avoue que la première vue ne m'a pas prévenu en sa faveur. C'est un joli petit homme de vingt-cinq à vingtsix ans, que sa démarche incertaine et sa mise recherchée auraient pu faire passer pour une femme déguisée, sans les touffes noires qui ombrageaient les deux côtés d'un visage mâle et très
TOMMASO SGRICCT. 33l
expressif. Il portait des escarpins de maroquin jaune, et un pantalon blanc comme la neige; des diamants brillaient sur tous ses doigts, et un collet de chemise , brodé et rabattu sur les épaules, laissait voir son col à découvert. Après avoir lu attentivement les sujets qui lui étaient donnés, lo l'Armure d'Achille, 20 la création du monde, 3o Sophonisbe; et, après s'être recueilli un moment, il a commencé sans récitatif, sans chant, sans l'accompagnement d'instrument dont la plupart des improvisateurs empruntent le secours. Aucune hésitation, aucun effort ne se faisait apercevoir, et à peine répétait- 1- il quelquefois le même vers. Les deux premiers sujets l'occupèrent une heure et demie. Le plaisir que donnait cette facilité admirable était cependant mêlé d'une certaine inquiétude; on s'attendait à voir tarir la source de cette harmonie; on Iremblait enfin de le voir tomber d'une si grande hauteur. Cependant cette chute n'arrivait point; toujours la même élocution facile, la même verve, le même jeu de physionomie; on aurait cru entendre un acteur exercé, sachant parfaitement bien son rôle. Il nous arrivait par moment de penser que ce que nous entendions était nécessairement étudié , et qu'on trompait notre crédulité; cependant lorsque nous nous rappelions la manière dont les sujets avaient été donnés, il fallait bien abandonner cette idée. Les Italiens ne perdaient pas l'improvisateur de
332 TOMMASO SGRICCI.
vue un seul instant, et leur attention n'était interrompue que momentanément par des applaudissements vifs et courts, suivis du plus grand silence.
Si nous avions admiré la facilité avec laquelle M. 5oT/<?c^'avait ainsi improvisé deux petits poèmes, quel fut notre étonnement , lorsqu'il nous donna une tragédie en trois actes, qui ne lui coûta pas plus d'efforts ; les personnages étaient Sophonisbe et son mari Syphax , supposé mort , Massinissa et Scipion, Barca, suivante de Sophonisbe , un soldat romain. Revenus de notre première surprise, nous pûmes donner toute notre attention au sujet de la tragédie. Le récit que je vais en faire a été communiqué à plusieurs des auditeurs italiens , qui l'ont trouvé juste.
Barca se présente sur la scène , et exprime ses regrets sur les malheurs de sa maîtresse ; elle l'a laissée , dit-elle, sur son lit, plus pâle que le linge sur lequel elle repose ; ses femmes préparent les ornements dont elle doit être parée à la cérémonie de son mariage, mais elle n'a pas le courage de s'en occuper elle-même et reste enveloppée de ses habits de deuil. Sophonisbe entre; elle avoue à Barca qu'elle a autrefois aimé Massinissa , mais qu'elle abhorre l'idée de s'unir à l'ennemi de son pays. Massinissa se présente transporté de joie à l'approche de son mariage avec Sophonisbe; elle cherche à lui persuader d'abandonner les Ro^
TOMMASO SGRICCI. 333
mains. Il lui demande alors quelles sont les qualités qui lui ont mérité son estime? Ce ne sont pas les charmes de sa figure, ni la force de son bras, mais plutôt la loyauté de son caractère et la fidélité de son cœur; ce cœur lui dictera-t-il de trahir les Romains et Scipion son ami et son bienfaiteur? Il la presse longtemps de ne pas différer son bonheur, et ne lui cache point que c'est le seul moyen d'éviter d'être conduite captive à Rome et d'orner le triomphe du vaincjueur. Cette considération semble lever ses derniers scrupules; elle se laisse conduire à l'autel où elle est sur le point de recevoir les vœux de son amant, lorsqu'un soldat se présente tout-à-coup , interrompt la cérémonie, et leur commande de se séparer au nom de Scipion et du peuple romain. Massinissa s'écrie que Scipion est son ami et non son maître, qu'il lui sacrifierait sa vie, mais jamais son amour. Scipion lui-même paraît , et Sophonisbe se retire. Le Romain se prononce fortement contre l'union projetée , qui rendra Massinissa l'ennemi de son pays. Celui-ci dépeint, avec tout l'enthousiasme de la passion la plus ardente , les vertus de son amante ainsi que ses charmes , parle de la foi qu'il lui a jurée , et déclare qu'il ne peut l'abandonner. Scipion se rend enfin , mais déclare que c'est au risque d'encourir l'indignation du peuple romain. Barca seule occupe encore la scène ; un soldat déguisé se présente à
334 TOMMASO SGRICCI.
elle , demande à parler à Sophonisbe , et lui remet 1111 anneau, qu'elle connaît être celui de son mari. Il vient , dit-il , remplissant les derniers ordres que celui-ci lui donna en mourant , l'arracher à l'esclavage et lui offrir un asile ; elle refuse de le suivre , dit que peut-être il est l'assassin de Syphax , auquel il a pris cet anneau. Le soldat lève alors la visière de son casque ; il n'est autre que Sypliax lui-même ! Sophonisbe est sur le point de s'évanouir. Syphax lui dit qu'il sait trop qu'elle ne l'a jamais aimé ; qu'elle s'était donnée à lui par obéissance et non par choix ; mais l'abandonnera-t-elle dans son malheur ? Après quelques instants , elle lui déclare qu'elle est résolue de le suivre. Il lui parle alors d'un passage souterrain qui conduit du temple de Jupiter au bord de la mer , où une barque les attend : minuit sera l'heure du rendez-vous. Massinissa , cependant , impatient d'achever la cérémonie , interrompue à l'autel , rejoint Sophonisbe. Avant de s'y laisser conduire , elle écrit quelques lignes à Syphax , pour lui jurer fidélité et lui renouveler la promesse qu'elle lui a faite de se trouver au lieu indiqué : Barca se charge de la lettre.
Scipion et un soldat romain occupent maintenant la scène ; celui-ci rapporte à son général qu'examinant , par curiosité , certaine grotte obscure , près de la mer , une femme inconnue lui
TOMMASO SGRICCI. 335
avait remis un billet , accompagné de quelques discours mystérieux , et avait disparu. ( L'improvisateur s'est ici servi de quelques expressions triviales , qui ont excité im moment la gaieté parmi les auditeurs ; mais il n'en a yjoint été déconcerté. ) Le général loue la prudence du soldat , ouvre la lettre ; et , quoique satisfait d'apprendre ce qu'elle lui découvre, il n'en prend pas moins occasion de se répandre en injures assez peu originales contre les femmes en général , et surtout contre Sophonisbe , dont son ami était sur le point d'être la dupe.
Cependant Massinissa conduit son amante à l'autel de Junon, où elle lui engage toute la foi dont elle peut disposer ( équivoque qui n'est pas tout-à-fait excusable ) , lorsque Scipion entre et remet la lettre fatale à Massinissa. La cérémonie est interrompue , et Sopbonisbe se retire. Massinissa , furieux , jure de tuer son rival dans ses bras. Minuit arrive ; Syphax est surpris dans le passage souterrain et attaqué par Massinissa, qui le blesse mortellement : il se plaint en tombant d'avoir été trahi par Sophonisbe. Celle-ci paraît, se précipite sur son époux mourant , qu'elle reconnaît publiquement , puis se donne la mort.
L'improvisateur, sans prononcer jamais le nom des personnages, a su les désigner clairement par de simples inflexions de voix et quelquefois en changeant de place. Il s'est servi du vers blanc ,
336 TOMMASO SGRICCL.
de sept syllabes , en usage en Italie pour les sujets héroïques ; mais les chœurs , introduits assez fréquemment , étaient en vers riniés de quatre jusqu'à douze syllabes. Il a parlé deux heures et demie , et il est mort deux fois : une fois sur le plancher pour les amateurs anglais probablement, et une autre fois dans son fauteuil, suivant les bienséances françaises, mais toujours également bien , avec énergie , avec grâce , sans rien outrer , et fort naturellement. Sa belle voix de basse était tout-à-fait exempte de la prononciation gutturale de Fr, qui gâte si souvent la douce harmonie de l'italien. Livré à son inspiration , le jeune fat a fait place au poète, et je répondrais bien qu'il ne s'est pas souvenu une fois de ses bagues et de ses breloques.
Son grand défaut a été l'abondance ; avec un peu plus de loisir il aurait pu réduire son ouvrage de moitié , et en aurait doublé le mérite ; cependant, cette abondance même est, après tout , admirable. Parler en vers, souvent rimes, pendant deux ou trois heures , serait d^jà une tâche assez laborieuse , lors même que l'on n'articulerait que des mots vides de sens ; mais composer une histoire intéressante , faire parler plusieurs interlocuteurs conformément à leur caractère , lier les événements et arriver à un dénouement dramatique, produire enfin une tragédie, bonne ou mauvaise , impromptu , n'en fut - ce même que
TOMMA.SO SGUICCI. 337
l'ombre , cela semble à tout le monde , excepté aux Italiens eux-mêmes , un véritable prodige. Voici comment ils expliquent l'étonnante faculté qu'ils possèdent, presque tous, du plus au moins.
« L'harmonie naturelle de notre langue, disentils , et les facilités qu'elle offre pour la poésie , nous induisent en tentation poétique. Dès notre première jeunesse nous faisons des vers, et notre mémoire , remplie de ceux de nos meilleurs poètes , fait la moitié des frais de la composition. Peu à peu , nous nous accoutumons à y trouver des figures poétiques toutes faites, sur certains sujets principaux qui reviennent toujours.
ccll y a dans notre imagination un tiroir pour chacune des grandes passions humaines , et pour les phénomènes principaux du ciel et de la terre. Celui de la mythologie est le plus grand, celui de la nature le plus petit. L'art consiste à savoir à point nommé mettre la main sur le bon endroit; nous ne nous piquons pas d'originalité, de naturel , ni de goût enfin ; nous sommes poètes à la manière des faiseurs de bouts-rimés , de logogryphes et de charades. » La fureur de l'improvisation a gâté le talent de plus d'un poète. L'on donnait à un de ces faiseurs de tours de force en poésie six sujets quelconques ; il improvisait un vers sur chaque sujet successivement , le septième vers donnant la seconde ligne du premier sujet, le huitième vers la seconde ligne
338 TOMMASO SGRICCI.
du second sujet, et ainsi de suite; six secrétaires prenant cLaciin à*leur tour le sixième vers de la longue tinde incohérente, se trouvaient avoir écrit six poèmes distincts, dont le sens, indubitablement fort médiocre, était au moins suivi et régulier. Quand Philidor conduisait plusieurs parties d'échec à la fois, sur des tables placées derrière lui, et les gagnait toutes, il répondait à ceux qui lui en témoignaient leur surprise , qu'il voyait les jeux rangés dans sa tète. L'improvisateur des sept poèmes simultanés les voyait aussi, et telle était la force de sa mémoire, qu'il y voyait également classés tous les lieux communs dont il pouvait avoir besoin, et les tirait mécaniquement de leurs cases respectives, comme un homme de cabinet tire de ses tablettes le livre dont il a besoin, sans hésiter un moment, entre les dix mille volumes dont sa bibliothèque est composée. Le pianiste hésite-t-il un moment sur la touclie où il doit mettre le doigt, la regarde-t-il, y pense-t-il le moins du monde? et vous qui parlez, songezvous aux règles de la grammaire? Votre science est celle de l'habitude, et c'est aussi celle de l'improvisateur. Le spectacle extraordinaire que nous a donné M. Sgricci n'est donc pas absolument un miracle; on voit qu'il rentre dans les possibilités physiques et s'explique jusqu'à un certain point. L'auditoire était en grande partie composé de rivaux dans l'art de l'improvisation; cependant
TOMMASO SGRICCI. 339
îeur admiration parut extrême; d'un mouvement spontané, ils se précipitèrent autour du poète à la fin de son récit dramatique, et l'emportèrent en triomphe au milieu dès acclamations générales. Tommaso Sgricci est le fils d'un avocat d'Arezzo, élevé à l\iniversité de Florence et destiné à la profession de son père; mais il fut entraîné par son penchant pour la poésie , ou du moins pour l'improvisation. Ses amis assurent que sa conversation, pleine de feu, rappelle le tour d'esprit d'Alfieri ,• au reste il n'écrit point et cela est prudent; quelques sonnets que j'ai vus de lui n'avaient rien de remarquable; ils n'offraient que de la mythologie bien usée et des lieux communs sur la nature, que les Italiens observent peu. Quoique M. vSgricci fasse ressource de son talent, et que les billets d'admission se paient, cependant il ne veut point parler sur le théâtre et emprunte pour ses séances un appartement dans un palazzo.
Il y a ici une école de peinture , entretenue par le roi de Prusse, et les élèves, admirateurs enthousiastes de leur compatriote AlbertDurer, semblent croire que l'art a rétrogradé depuis cet artiste. Ils préfèrent le Perugin à son disciple Raphaël, et je les ai vus occupés à peindre sur un fond d'or, ce qui remonte encore plus haut qu'Albert Durer.
Quelques-uns d'eux poussent, dit-on, l'esprit de
'df^O LES PEINTRES ALLEMANDS.
restauration, jusqu'à dessiner les figures vues de face sur la pointe du pied, parce que dans le 12 "* siècle, l'art ne s'était pa^ encore corrompu au point de dessiner en raccourci.
Le ministre de Prusse a prêté à ces jeunes Allemands plusieurs chambres pour y exécuter des fresques ;mais peu fidèles à leurs propres principes, ils font, sans s'en douter, du Raphaël au lieu de faire du Perugin. Leur travail m'a paru montrer tout le goût qu'ils tâchent de ne pas avoir, et aussi peu de sécheresse et de dureté que le système qu'ils ont adopté pouvait le permettre. Un de ces sectaires, étendant la main, demandait d'un air triomphant si le contour n'en était pas parfaitement défini, et s'il avait rien de ce vague des prétendus bons coloristes. Leur harmonie tant vantée, ajoutait-il, n'est pas l'harmonie de la nature. « Vous dites cpie nous sommes durs, « je réponds que nous sommes vrais! » En vain leur fait-on observer que les couleurs ne pouvant donner au relief des objets toute la force de la nature , il faut bien affaiblir leurs contours , si l'on veut reproduire l'effet de ce que nous vovons. Les peintres ne peuvent nous donner qu'une traduction de la nature faite dans une langue fort inférieure à l'original; la vouloir littérale, serait en faire la caricature; l'art ne peut que réveiller l'idée de cet original et non en donner l'exacte copie.
LES Pl'lNTRES ALLEMANDS. 34 I
Ces prétendus imitateurs en peinture ressemblent à ces musiciens qui composent ce qu'ils appellent une bataille, et font entendre le fracas du canon sur la timbale retentissante, et le cliquetis des épées sur le violon, ou bien qui imitent le sifflement de la tempête, en faisant crier le bec de la clarinette; ils produisent bien la même nature de bruit, mais pas du tout la même impression. Il y a des attrapes en peinture , que l'on croit être des imitations exactes, à s'y méprendre , d'une déchirure dans la toile d'un tableau; d'un clou qui la perce, d'une mouche sur le nez du principal personnage, etc., etc. Mais si on y regarde de près, cette imitation, prétendue exacte, n'imite que l'effet. C'est la charge, bien plus que l'imitation de l'accident ou de l'objet représenté.
L'imagination a autant de part aux succès du peintre en ce genre , qu'elle en a à ceux du ventriloque, lorsqu'il fait croire qu'il jette sa voix à droite ou à gauche, sous terre ou dans les airs, tandis que l'oreille sans imagination ne l'entendrait venir que de sa bouche.
Les élèves de l'académie prussienne, non contents de suivre dans l'étude des beaux arts les lumières du moyen âge , cherchent à se donner à eux-mêmes des tournures de ce temps-là , portent l'habit court, serré d'une ceinture, le col nu et autant de barbe que leurs jeunes visages.