‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 110 sur 126 · FÊTES DE NOËL · texte numérisé non relu

FÊTES DE NOËL

ses dents, etc., etc. C'est ce qu'ils appellent les numeri deW impiccato.

La veille de Noël, au soir, des centaines de marchands crient dans la rue des images du bambino^ à très bon marché. Des centaines de chanteurs font entendre, à de nombreux auditeurs, des hymnes sur la nativité , en s'accompagnant de la mandoline. Le hamhino cVAraceli^ exposé à la vue des fidèles pendant la troisième messe , a été fait d'un morceau d'olivier pris sur le mont des Olives, par un moine franciscain, au commencement du siècle dernier. Aussitôt que le moine eut façonné sa bûche en hamhino , on vit les couleurs lui monter au visage, pour ne plus pâlir. Une foule de malades se font apporter; quelques-uns d'entre eux s'en vont guéris , et il y a certainement beaucoup de ces cures aussi bien constatées qu'aucun fait puisse l'être par des témoignages humains. La foi sans bornes a ses miracles.

On voit des enfants de huit à dix ans monter sur l'autel, et débiter ex tempore^ d'une petite voix grêle, des lieux communs sur le bamhino ^ que le peuple prend pour des paroles révélées, et qui font pleurer de joie pères et mères. Le six janvier, les trois rois de l'Orient attirent de nouveau la foule , composée en grande partie des gens de la campagne , qui passent la plus grande partie de la journée sur les marches du long escalier, assis

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au soleil, quoiqu'au milieu de l'hiver, se racontant les uns aux autres, en parfaite simplicité, des histoires de miracles, tout en mangeant leur provision de châtaignes. Ces paysans étaient plus mal vêtus, plus sales, et de plus mauvaise mine que les gens de la ville; la plupart avaient l'air malade ; on trouve cependant , çà et là , des femmes d'une beauté extraordinaire, parmi les pauvres comme parmi les riches, à la campagne comme à la ville, qui montrent ce que les Romains pourraient être; mais , comme il y a chez tous un manque total de culture d'esprit, la pauvreté du corps défigure les uns , celle de l'ame les autres ; si les Romains avaient à manger et à penser , ce serait encore un grand peuple.

Rome, YQ janvier. Un magistrat de haut rang, mais de peu de pouvoir , le sénateur de Rome , D. Giovanni Patrizi., vient de mourir. Il était fort estimé , et sa mort a rappelé le souvenir des persécutions qu'il avait endurées sous Bonaparte. Soupçonné, avec raison probablement, d'être du nombre des mécontents, on voulait le forcer à envoyer ses fils au collège delà Flèche, en France; il s'en défendit long-temps, et à la fin les éloigna secrètement; il fut alors arrêté, le 26 novembre 1 8 1 1 , arraché du sein de sa famille , et envoyé au château d'If, où il resta jusqu'à la chute de l'empereur. Le commissaire général, à Marseille, M. de Permont, qui avait ordre d'ouvrir ses lettres, a

tlit depuis à sa sœur, madame la duchesse d'Abrantès , actuellement à Rome , et de qui je tiens la chose, que le désespoir qu'elles peignaient aurait touché le cœur le plus dur. Lamort prématurée de ce magistrat, à l'âge de quarante-deux ans, est attribuée aux suites de son emprisonnement.

On voit, sur la place d'Espagne, ime longue rampe formée de i3'2 marches, qui conduit à Trinità del monte; elle est ordinairement occupée par des jeunes gens du peuple et des mendiants qui jouent aux cartes, jurent et se querellent du matin au soir ; il en est de même sur les degrés de presque toutes les églises et dans tous les autres endroits propices. Telle est l'éducation que reçoit le peuple à Rome; je dois répéter ce que j'ai observé ailleurs, c'est que la plupart des mendiants sont estropiés, ce qui ne peut être attribué aux manufactures puisqu'il n'y en a point , mais bien au peu de soins donnés aux enfants, et aux désordres de leur première jeunesse.

Le Tibre est débordé et les rues basses de Rome sont sous l'eau; ceci n'est rien cependant comparé aux inondations marquées sur deux piliers au port de Ripetta ; on y voit des marques de grandes eaux, dix-huit pieds au-dessus des lues adjacentes, et le courant étant très rapide, une bonne moitié de la ville a dû se trouver dans le plus grand danger d'être emportée.

Les représentations théâtrales ne sont qu^ to-

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lérées ici pendant quelques jours, avant et après le carnaval. Le.s théâtres eux-mêmes sont exprès cachés par des maisons qui en dérobent la vue. Un d'eux (le théâtre Vallé) est assez beau et surtout très propre , comme ils le sont généralement en Italie. Nous avons assisté à un opéra dans le milieu duquel un grand ballet, qui n'y avait aucun rapport, s'est trouvé intercalé, et cela s'accorde avec le goût du public qui ne fait aucune attention à l'ensemble. Des morceaux de différentes pièces de théâtres, opéras et autres, sont souvent entremêlés, une scène de l'un et une scène de l'autre, alternativement.

La danse ici consiste en tours de force sans grâce et quelquefois peu décents; il m'est venu dans l'esprit que si les puces etles sauterelles étaient un peu plus grosses, elles feraient fortune sur le théâtre italien par l'énergie de leurs mouvements. Il faut cependant convenir que les acteurs italiens ont un certain naturel trivial qui n'est pas sans mérite , et qu'ils sentent vivement. Le pathétique , quelque plat qu'il puisse être , est ordinairement applaudi par le public avec plus de bonhomie que de goût. Les femmes , sur le théâtre italien , sont toujours représentées comme méprisées des hommes qui néanmoins sont leurs esclaves. Il n'est pas permis à Rome de jouer les tragédies d'Alfiéri.

Le \% jawier. Toute la gent quadrupède, -a

35o BÉr,"ÉDICT10N DES QUADRUPÈDES.

Rome et dans ses environs, avait été ce matin rassemblée devant l'église de Santa Maria Maggiore^ pour y recevoir, an nom de Saint- Antoine, la bénédiction donnée par un prêtre en aube et en chasuble. On y voyait des bœufs et des vaches , de misérables chevaux, des ânes, des mulets couverts de plaies et d'une effrayante maigreur, mais ornés de nœuds de rubans et de fleurs artificielles. Le roi d'Espagne y avait aussi envoyé son magnifique attelage de six chevaux noirs à tous crins; mais ceux du pape n'y étaient pas, ayant tout ce qu'il leur faut sans sortir de chez eux. L'on dit que les chiens et les chats ne sont pas exclus du bienfait de cette bénédiction. Le prêtre aspergeait d'eau bénite chaque animal individuellement, et répétait constamment les paroles suivantes : Per intercessionem heati Aiitoiiii abhatis hœc animalia liherantur à malis , in nomine Patris et Filii et Spiritûs Sancii , amen !

L ancienne via Flaminii , qui divise Rome en deux parties égales, porte à présent le nom de Corso à cause des courses de chevaux qui y ont heu chaque année , le dernier jour du carnaval. Ce même Coiso^ qui a près d'un mille de longueur, est la promenade favorite où les belles dames et leurs cavaliers , par manière de plaisir et d'exercice salutaire, se font mener en voiture sur les trois heures, allant et revenant au pas, dans le fort de la chaleur, entre deux murs qui

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réfléchissent l'ardeur du soleil , mais c'est surtout pendant le carnaval qu'il y a foule. D'un bout à l'autre du Corso, on voit pendre, de toutes les fenêtres , des morceaux d'anciennes tapisseries de damas cramoisi, galonnées en or, et le public occupe, en payant, des sièges pratiqués le long des maisons. Pendant la semaine qui précède les courses, les chevaux sont, chaque jour, conduits le long du Corso, pour les y accoutumer, et on leur donne l'avoine à son extrémité où la course doit finir.

Le 2 1 janvier les boutiques, ouvertes de meilleure heure qu'à l'ordinaire , étalaient sur des mannequins une grande quantité de masques et d'habillements fantastiques; on y voyait aussi de grands paniers pleins de dragées, faites avec de la puzzolana (terre volcanique), blanchie avec de l'eau de chaux; on en expliquera l'usage. A deux heures, des détachements de soldats ont parcouru le Corso; et la cloche du Capitole , qui sonne seulement dans les grandes occasions , a donné le signal de la masclierata. Les voitures alors ont commencé à circuler lentement sur deux lignes , au milieu d'une immense foule de gens masqués, ou sans masques, qui remplissaient tout l'espace vacant, et se trouvaient en contact immédiat avec les chevaux et les roues des voitures. La plupart des masques paraissaient moulés sur les visages de statues an-

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tiques , siirlout celle de la Vénus du Capitule ; mais tous ces petits visages blancs, si graves et si tranquilles , avaient l'air fort insignifiant.

C'est l'usage ici de porter les morts à leur dernière demeure sur une litière et le visage découvert ; la cérémonie a lieu le soir, aux flambeaux, et des hommes, affublés d'un sac (penitenti) percé de trous, pour les yeux , le corps ceint d'un cordon , un livre et un cierge à la main , suivent le convoi en chantant. La vue de ces fantômes est imposante , et l'on ne saurait se défendre d'une profonde émotion lorsque , rangés autour du mort , qui repose à leurs pieds sur le pavé de l'église , leurs chants invoquent encore pour lui la miséricorde divine; lorsque, pour la dernière fois , ils éclairent son visage, lorsqu'après s'être agenouillés autour de lui, en prières, ils éteignent leurs flambeaux et le livrent à la nuit , à la solitude, au silence, au temps, qui n'aura plus de fin. Le drame est fort de choses et de situation ; il ne saurait être mal joué ; le principal acteur est toujours bien dans son rôle, et n'a pas besoin de souffleur. Quant aux autres, ils n'ont qu'à laisser faire leur sac , leur livre , leur flambeau qui brille , et leur flambeau qui s'éteint : l'imagination du spectateur fait le reste.

Un soir , après l'heure du Corso , et lorsque les masques dispersés se retiraient , nous vîmes, de nos fenêtres , un de ces convois funèbres tra-

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