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leurs pieds , des mèches allumées étincellent sur leurs flancs; mille cris de joie s'élèvent sur leur passage, et les Romains sont en extase, quoique la course ne vaille rien.
Autrefois les premières familles de Rome, les Bofghese,\es Colonna. les Barberiiii^ lesS*^ Croce^ les Cesarini envoyaient leurs chevaux à ces courses* maintenant ce sont tout simplement les maquignons; ils obtiennent cependant un noble protecteur pour chaque coursier, et tant pis pour le protecteur dont le cheval remporte le prix, car c'est lui qui paie. Le dernier jour du carnaval et aussitôt après la dernière course , la scène changea tout-à-coup et l'on n'entendit plus que le lamentable cri de è morto carnavale ! è morto carnaualel Les moccoli ou mocoletil (petites bougies allumées) brillaient dans chaque main, et , à mesure que la nuit s'avançait, cette illumination devenait plus forte et plus brillante. Les clameurs tragiques (innocentes toutefois) de sia ammazzalo chinon porta ilmoccola^ s'élevèrent alors contre ceux qui ne portaient pas de lumière ou dont les lumières s'étaient éteintes, et ceux-ci, sous prétexte de la rallumer, cherchaient à éteindre celles des autres. Pour déjouer de tels projets, on les portait souvent au bout d'un bâton. Auxpremiers cris se joignaient ceux de ammazzata la hella Laiira! ammazzato signor padre; ammazzata signora jjiadrel A tous les coins des rues \es friggiton
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fournissaient à dîner de leurs cuisines ambulantes, à des centaines et à des milliers de bouches qui, pour quelques sous, avaient leur réplétion de petits poissons frits et de légumes ou pâtes également frites ; tout cela , préparé dans de l'huile très claire et servi proprement, en sortant de la poêle, était fort bon. Le soir, il y eut un bal masqué au théâtre Aliherdy qui était bien éclairé et fort propre ; quoique la compagnie ne fût pas en général choisie et que les masques fussent admis, néanmoins tout s'est parfaitement bien passé; les danseurs, qui semblaient être des professeurs de l'art, montraient une agilité surprenante; ils exécutaient des danses grotesques, celles en particulier du Calzolajo (cordonnier), dans laquelle ils frappaient en cadence leurs petites escabelles les unes contre les autres. D'autres danseurs , assis sur le plancher , les jambes étendues, s'élançaient sur leurs pieds d'un seul effort et sans plier les jarrets , avec une élasticité admirable. Lucien Bonaparte et sa famille étaient dans leur loge; le prince (c'est ainsi qu'on l'appelle ici) ressemble beaucoup à son frère Napoléon, mais il a l'air beaucoup plus usé. Lucien voit peu les Italiens, et sa société est principalement composée d'étrangers, ultra libéraux, qui tiennent à lui, à cause du Prince de la révolution dont ils aiment jusqu'au despotisme. Précisément à onze heures
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du soir les lumières furent éteintes et la compagnie poussée dehors brusquement au pas de charge. Il est assez singulier que l'ancienne comme la nouvelle Rome, Rome païenne et Rome catholique, aient également repoussé les théâtres, c'està-dire les représentations dramatiques. Pompée, lorsqu'il construisit son magnifique théâtre, le premier qui eût été permanent, fut obligé de feindre que ce théâtre était destiné à recevoir le peuple assemblé pour le culte de Venus Victrix^ dans le temple qu'il lui élevait , à côté de ce théâtre, si ce n'est dans son enceinte ; car l'ancienne loi ne permettaitd'autres jeux publics que ceux du cirque , consacrés par Romulus lui-même comme cérémonie religieuse. Le censeur aurait bien pu lui faire démolir son théâtre. Jules-César voulait bâtir un théâtre plus magnifique encore que celui de son rival; mais la mort l'en empêcha, et Auguste mit son plan à exécution, en faisait élever le théâtre de Marcellus , du nom de son neveu favori. A l'occasion de la dédicace de ce théâtre , le carnage fut prodigieux ; c ar, bien que destiné à des représentations dramatiques , il fallait toujours commencer par là. Le sang les faisait tolérer. Le carnaval fini, Rome a soudainement repris son aspect de gravité ordinaire; les habitants se rendaient à l'église avec le même empressement que le jour d'auparavant ils allaient au Corso ,.
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leurs heures à la main , au lieu de mocœli. Même pendant la licence du carnaval, on ne voyait point de courtisanes dans les rues, et, à quelle heure que ce fut, on n'était abordé par aucune de ces infortunées. On dit que les honnêtes femmes gâtent le métier, et c'est ainsi que les extrêmes se touchent. Il n'y a pas vingt ans que] les rues de Rome, maintenant mal éclairées, ne l'étaient pas du tout ; leur obscurité servait de voile aux désordres de Sodome et de Gomorrhe; alors les gens qui portaient des lumières recevaient souvent l'ordre impératif de les éteindre, de la part d'hommes à qui ces ténèbres étaient nécessaires, et il y avait du danger à ne pas obéir.
Il y a cent cinquante ans que Louis XIV établit ici une académie française pour l'étude des beaux-arts, où vingt-quatre étudiants étaient et sont encore libéralement entretenus aux frais de l'Etat. Jusqu'à la révolution française , ils avaient occupé un hôtel dans le Corso ; mais l'esprit de la révolution , les gagnant un peu trop tôt pour les Romains, dont le temps n'était pas encore venu, ils furent maltraités et chassés. Sous Bonaparte, l'académie fut rétablie et placée dans la villa Medici. Quoique la situation en soit élevée, et qu'il y ait un grand jardin , néanmoins les élèves y sont exposés à des fièvres annuelles, qui ne les atteignaient pas dans le Corso. L'année dernière , sur vingt-deux élèves , il y en a eu dix-
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sept malades : l'air de cette villa Medici était sain avant que la villa Borghese^ qui en est assez près, eût des eaux , et le deviendrait encore probablement, si ces eaux n'y étaient plus amenées. Le jardin de la villa Medici, beaucoup plus grand que celui des Tuileries à Paris , est orné de statues et planté d'arbres toujours verts, tirés au cordeau et taillés au ciseau, dans le bon vieux goût classique. La belle église de Trinila del Monte, dont les vandales de 1798 et 1799 avaient fait une forge , a été restaurée par M. le comte de Blacas, ambassadeur de France. C'est M. Mazois, chef du département de l'architecture à l'académie , connu par son grand et bel ouvrage sur Pompeïa , qui fut chargé de ce soin , et il découvrit le tombeau de Claude Lorrain , enterré dans cette église. Parmi les tableaux d'un mérite distingué , faits par divers élèves de l'académie, je ne nommerai que celui du Christ^ guérissant le démoniaque, par M. Forestier, et l'intérieur d'un Couvent , par M. Granet.
La salle des séances de l'académie de XArcadia, comme celle de l'académie Tiherina , est gardée par des soldats à moustaches , la baïonnette au bout du fusil , ce qui ne veut pas dire que l'autorité soupçonne la fidélité des poètes qui s'y rassemblent , et qui m'ont paru tout-à-fait bien pensants ; c'est, au contraire , une politesse qu'on veut leur faire. Ces Arcadleiis célébraient hier, à
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qui mieux mieux , la fête de la Nativité, dans de nombreux sonnets de circonstance, qui ne présentaient assurément aucune nouveauté alarmante. Les auteurs les lisaient eux-mêmes de ce ton chantant, quoique sans chant, qui leur est habituel, et que l'on appelle , je crois , cantilene^ faisant sonner la lettre /• de la manière la plus dure et la moins harmonieuse possible : tout a été applaudi. Il est facile d'être reçu membre de ces académies ; plusieurs dames étrangères , soupçonnées de savoir tourner deux quatrains et deux tercets, ont dernièrement reçu leur diplôme.
Les appartements à Rome sont, en général, vastes et de plein pied; souvent l'on y aperçoit encore des traces de dorures et de sculptures anciennes, mais l'ameublement, en général, ne répond pas à cette première intention de luxe ; il n'y a point de cheminées, point de tapis, les portes et les fenêtres ferment toujours mal. Telle famille italienne, dont l'appartement vaudrait à Paris deux cents louis de loyer , s'assemble le soir autour d'une table de bois, grossièrement travaillée, sur laquelle brûle une lampe de métal, élégante et classique dans sa forme , mais à qui l'art moderne des quinquets n'a point appris à dévorer sa propre fumée, et dont la grosse mèche donne plus d'odeur que de liunière. N'ayant point de feu au cœur de l'hiver, on se fait passer les uns aux autres un petit pot de terre à anse, où il y a des
cendres chaudes, pour dégourdir les doigts; cela s'appelle un inarito (un mari), et il serait à souhaiter que les Italiennes fussent aussi attachées €t aussi fidèles à celui auquel de saints noeuds les unissent, qu'à ce mari de terre cuite.
Les gens du pays semblent être moins sensibles au froid que les étrangers, qui cependant viennent du nord et craignent moins la chaleur que les Italiens. En effet, on arrive dans un climat étranger, saturé en quelque sorte d'une température contraire à celle que l'on y trouve, et par là même plus disposé à en endurer l'excès. On ne brûle ici qu'un peu de charbon à la cuisine , et même , à l'heure du diner, l'on ne voit pas de fumée flotter dans l'air, sur la ville de Rome, pendant l'hiver.
J'ai cherché à savoir quel était l'état actuel des moeurs relativement aux caualieri sewenti, et des étrangers, long-temps domiciliés à Rome, m'ont assuré que la coutume n'a pas changé. Quelques Italiens en conviennent, et la plupart avouent qu'elle existe du plus au moins; voici le résultat de ce que je tiens d'eux. Avant la révolution, les jeunes personnes, de la bonne bourgeoisie et de la noblesse, étaient élevées au couvent , et à présent elles le sont de nouveau pour la plupart; celles qui reçoivent leur éducation dans la maison paternelle sont, en général, abandonnées aux soins des tlomestiques, pendant que la mère s'occupe de
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ses plaisirs. Lorsqu'une d'elles se marie, ce qui est toujours le résultat d'un arrangement de convenance, dans lequel Tmclination n'entre pour rien, il s'écoule rarement plus d'un an avant que les époux deviennent à peu près étrangers l'un à l'autre. Le mari, quelquefois, se mêle du choix de l'homme qui à l'avenir se chargera d'accompagner sa femme, lorsqu'elle fera des visites, lorsqu'elle prendra l'air au Corso , ou ira aux coiwersazioni avec elle, enfin qui sera son cavalière servente; mais, si ce choix ne convient pas à la jeune dame , elle en fait secrètement un autre ; soit qu'il ait lieu avec ou sans le consentement du mari, c'est un engagement auquel on est fidèle pour la vie, ou pendant bien des années, et lorsqu'il arrive de le rompre , c'est pour en former un autre semblable ; les liaisons passagères , les intrigues , les bonnes fortunes , sont inconnues ou très rares, et, pour cette raison, les femmes se regardent comme très supérieures, en fait de mœurs, à celles de bien d'autres pays.
Dès le matin, le cavalière servente se rend chez sa dame , et l'accompagne, pendant sa ronde journalière de visites , dans sa propre voiture, s'il en a une; on court aussi les boutiques ensemble et il n'est pas rare que le cavalière, paie , car les maris ne sont pas toujours généreux. Après le diner, le cavalière revient pour la promenade du Corso, à laquelle quelques visites succèdent en-
core, et l'on finit la journée par une soirée ou coTwersazione quelque part (dans les autres villes d'Italie ce serait Topera). Les conversazioni des gens comme il faut ont lieu de dix heures à minuit, et une ou deux heures plus tôt chez ceux qui ne le sont pas tout-à-fait. Le cavalière accompagne la dame chez elle, et, à ce que l'on assure, l'aide à se débarrasser de sa parure et à prendre un déshabillé; il ne la quitte enfin que lorsqu'elle s'est mise à table pour souper, et se retire alors dans son solitaire logis. Ceux qui trouveraient les plus précieuses faveurs trop chèrement achetées à ce prix , auront peine à comprendre que , sans • faveur aucune, un homme, dans son bon sens, puisse se soumettre à un tel esclavage, et cependant le nombre des patiti (patients), de ceux qui souffrent et même paient sans équivalent, est assez considérable. Cela s'explique par le caractère éminemment paresseux d'un grand nombre d'Italiens, par le vide d'esprit qui résulte d'une éducation tout-à-fait négligée et par le manque total d'occupation. Far niente semble être ici le bien suprême. J'ai demandé s'il n'était jamais venu à la pensée de quelques gens mariés de vivre ensemble, comme font ici ceux qui ne le sont pas , puisqu'au fond cela serait beaucoup plus commode. Cela paraîtrait bizarre et ridicule, m'a-t-on répondu, et l'on en aurait honte. Une jeune personne, mariée au sortir de l'enfance, sans éduca-
tion , sans principes arrêtés , sans expérience que celle du couvent, se trouve tout-à-coup jetée dans la société d'autres femmes mariées , qu'elle entend parler sans mystère de leurs engagements de cœur, et qui n'ont point d'autre conversation. On lui demande où elle en est elle-même, et il lui semble qu'être ainsi dépourvue de ce qui ne manque à aucune autre, sera attribué au défaut de mérite personnel ou de cbarmes. Tout la pousse donc à une manière d'être si généralement adoptée, et rien ne l'en défend. L'époux lui-même, peu accoutumé à respecter les liens du mariage, et déjà las de la gêne des siens, ferme les yeux sur les moyens de regagner sa liberté, et une sorte de tolérance mutuelle, tacitement établie, devient le seul rapport existant entre les deux époux. Ce ne sont cependant point là les mœurs du peuple , ni même celles que les premiers revers de la révolution amenèrent dans les rangs supérieurs de la société. Quoique, par patriotisme, quelques femmes de qualité gardassent fidélité à leurs cavalieri serventi^ les plaisanteries des Français intimidèrent le plus grand nombre d'entre elles, de manière à leur faire changer une mauvaise habitude contre une autre qui était pire ; celle des amours passagers. Mais enfin , il est vrai de dire que l'on vit , pendant une douzaine d'années , bien des jeunes femmes donner le bras à leur mari, et s'occuper de leurs enfants ;peut-être mêmequ elles
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trouvèrent leur bonheur dans ce nouveau genre de vie. Cependant les anciennes mœurs reviennent peu à peu reprend re leur empire. On racon te l'anecdote récente d'une dame dont le cavalière servente s'était cassé la jambe loin de la ville, et qui, pour surcroît de malheur, lui avait été infidèle pendant son absence. Afin de sauver sa réputation, il lui fallut obtenir de son mari, qui était le coupable, la permission d'aller passer quelques jours auprès du malade convalescent. Ses amies en gémissaient, et l'une d'elles disait à cette occasion : « Voilà ce que c'est qu'une éducation de Perugia ( pays de la dame coupable ) , où les mœurs ne valent pas mieux qu'à Paris. » On a peine à comprendre que des hommes mariés s'accoutument à voir leur nom et leur fortune transmis à des héritiers qui ne leur sont rien : cependant les faits attestent ce singulier travers. Un étranger qui, l'autre jour , rendait visite à un gentilhomme romain , s'avisa de demander si quelques enfants , qu'il voyait là, étaient les siens; sur quoi le Romain dit sèchement qu'ils étaient nés dans la famille. Il n'est pas étonnant que l'éducation de ces enfants soit négligée , et que les filles , en particulier , soient, sans miséricorde, envoyées dès leur enfance au couvent , où elles deviennent religieuses. On assure qu'en ces occasions le père putatif montre quelquefois plus de regrets que la véritable mère , celle-ci trouvant que la