‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 115 sur 126 · LES M ŒUF. S · texte numérisé non relu

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présence de ses grandes filles la générait. Les fils de famille , rarement envoyés au collège , sont élevés chez eux par un pédante^ petit abbé, qui leur apprend un peu de latin , et vit avec eux, dans la société des domestiques. Ceux-ci sont très nombreux, quelquefois cinquante ou soixante, magnifiquement habillés certains jours, et en guenilles le reste du temps.

Les fils de famille sont d'ailleurs soumis à une discipline aussi sévère que celle qui est imposée à leurs sœurs cloîtrées , jusqu'à l'âge où il leur est toutà-coup permis de jouir de la plus entière liberté. Les nobles ont des manières populaires, non pas par principes , mais par l'habitude d'une certaine familiarité avec leurs inférieurs et le sentiment d'une entière égalité d'ignorance.

Quelle que soit la corruption des moeurs actuelles, elles étaient pires encore autrefois; les papes au moins sont de nos jours irréprochables. Urbain VIII, ( 1623 à i644) ayant, par son testament , légué de grands biens à sa famille ( les Barberini)^ avait ordonné que s'il ne se trouvait pas d'héritiers mâles à sa mort, les terres passeraient au bâtard d'un des cardinaux de sa famille. Il n'y a pas de pape à présent qui ôsat s'exprimer avec cette franchise ; rien n'est plus décent que la cour papale.

Les soirées ici , co/zt'erja^io/»' , ressemblent beaucoup à ce qu'elles sont ailleurs, plus cependant

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à celles de Paris qu'à celles de Londres, en ce qu'il y a moins de foule , et que les femmes font cercle autour du salon, au lieu de se promener. Ayant leur jour pour recevoir, les femmes du grand monde font peu d'invitations spéciales, mais leurs com>ersazioni étant en général composées d'étrangers de toutes les parties de l'Europe et des personnages diplomatiques, ces rassemblements ne sont pas véritablement italiens et l'on y parle ordinairement français. Quant à la vie domestique des classes moyennes, on n'en peut pas dire grand chose , car un étranger n'en est pas le témoin. Ceux qui la connaissent , disent qu'elle est en général triste et mesquine. Les appartements, à peine meublés, manquent des choses les plus nécessaires; les mêmes ustensiles servent a toute sorte d'usages, et telle est la simplicité des habitudes que l'on couche sans chemise. Quoiqu'il en soit de cette simplicité-là , les Italiens en ont une autre qui a bien son prix, la simplicité morale. L'affectation leur est tout-à-fait étrangère; ils n'ont de prétentions pour rien, s'amusent de tout, et ont à la fois im bon naturel et de la bonne humeur. Ils aiment le plaisir, pour luimême, et sans aucun mélange de vanité; leur galanterie vise au solide et surtout ne s'affiche point. Un homme peut passer ici tout son temps auprès d'une femme, quoiqu'il n'ait que fort peu de choses à lui dire, et rien n'est moins animé que

le té te-à-tête d'une dame et de son cewaliere se rç>ente faisant leur promenade journalière du Corso. Tout le feu intellectuel d'un Italien semble exclusivement réservé pour l'art d'improviser en vers.

Je vais maintenant donner, surce même sujet des cai^alieri se/venûi, l'opinion d'une dame romaine fort connue, dont la réputation a toujours été sans tache et dont l'esprit est cultivé. Ses qualités et une longue expérience du monde, sont garants de la justesse de l'opinion qu'elle s'est formée sur les mœurs de son pays. En distinguant les classes , elle croit que celle des artisans et des boutiquiers ressemble à ce que l'on voit ailleurs. Exclusivement occupés de leurs affaires et des soins de la famille, ces gens-là, dit-elle, n'ont pas de temps à donner au vice, et il est plus difficile de séduire la femme d'un cordonnier que celle d'un prince. Mais, si nous descendons plus bas, ajoute-t-elle ; l'ouvrier qui travaille à la journée, ou qui souvent ne travaille point, dégradé par la pauvreté et vivant en grande partie d'aumônes, est tout-àfait corrompu.

Les artistes forment à Rome une classe nombreuse; elle est pauvre en général et connaît des besoins qui la rendent plus pauvre encore.

Les hommes de cette classe ont des mœurs

moins régulières que leurs femmes; bonnes et

industrieuses mères de famille , celles-ci ont plus

de sujets de plainte contre leurs maris, qu'elles ne

leur en donnent. On nomme ici Citadini ceux qui s'adonnent aux professions savantes, les jurisconsultes, médecins, professeurs des diverses sciences. Pendant que ces hommes sont dans leur cabinet ou occupés de leur état, les femmes assez riches pour avoir du loisir , et sans ressources intérieures , ne font pas le meilleur usage possible de leur loisir. C'est la classe qui remplit les théâtres et le petit nombre de lieux publics d'amusement à Home. Après avoir scrupuleusement passé en revue la noblesse, mon observatrice ne put trouver, dit-elle qu'un cinquième des femmes qui eussent des amants en titre et avoués; or , comme ici on avoue ces choses-là , elle en concluait que les autres n'en avaient pas, et qu'elles étaient tout aussi vertueuses que le sont ailleurs les personnes du même rang; sorte de défense récriminative fort en usage ici; et en effet, les étrangères qui voyagent fournissent aux Italiens des données dont ils profitent volontiers.

On a l3eau dire que ces étrangères voyagent précisément parce que leurs habitudes, étant l'objet du blâme public chez elles, ne leur permettent pas d'y rester , tandis qu'en Italie, s'il fallait voyager pour cette cause-là, ce serait la minorité qui ferait fuir la majorité. Ils répondent que ce ne sontlà que des raisonnements dans lesquels ils ne sont point obligés d'entrer et s'en tiennent aux faits qu'ils ont sous les yeux. Les étrangères

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en Italie, disent-ils, ne valent pas mieux que nos propres femmes ; qu'on nous en produise d'autres, si Ton en a. Les Italiens qui ont vécu en France, avant la révolution, se souviennent que les grands seigneurs d'alors avaient leur sérail obligé, lors même qu'ils n'en usaient pas , et que, jusqu'aux bourgeois, tous tenaient fille en chambre, quoiqu'ils se fussent quelquefois contentés de leurs femmes, si la mode ne l'avait pas voulu autrement. Ils affirment que cette fanfaronnade du vice, aussi blâmable au moins que le vice lui-même, est plus méprisable de beaucoup et infiniment plus ridicule. On a beau dire que tout cela a changé en France ; ils disent à leur tour que la mode en effet peut avoir changé, mais que le caractère qui reste la ramènera. Un ami de Mirabeau, qui était auprès de lui dans ses derniers moments, trouva qiiil dramatisait bien la inort\ mais chacun , sans être Mirabeau, dramatise dans son petit coin et cherche à s'en faire accroire sur quelque chose. Sous le régime militaire , pour paraître brave on voulait avoir des croix, et par toutes sortes de moyens on se les procurait; pour paraître éloquent sous le régime constitutionnel, on se fait composeï* des discours , et Rousseau disait : que, pour paraître avoir des oreilles, on battait à faux autrefois la mesure à l'Opéra. Ainsi , pour paraître aimer les femmes, on aura, quand la mode sera revenue, des maîtresses à gage qu'on ne verra pas.

En Italie, c'est en parfaite simplicité de cœur qu'on se livre à ses inclinations bonnes ou mauvaises, sans respect humain, sans penser à l'air qu'on aura et sans crainte du ridicule. Pour finir la classification de mon observatrice , elle ajouta : que , à la campagne , les jeunes filles et les jeunes garçons vivaient entr'eux sans retenue; mais qu'après mariage le stylet ferait justice d'une infidélité, et que d'ailleurs l'honneur du mari était assez gardé par cette laideur prématurée du sexe qu'amènent les travaux de la campagne. Au reste , ce n'est pas à la campagne que l'on trouve nulle part les meilleures mœurs. Il n'y a pas de ruelle obscure d'une grande ville, où l'on ne trouve plus de vertu que dans les champs , plus d'innocence et de modestie que parmi les bergers et les bergères. Voici une anecdote où le caractère ingénu des passions en Italie ne se peint pas moins bien que leur violence. Un jeune étranger sur son départ fut , il y a quelques jours , prendre congé de sa maîtresse, accompagné de M. B***, autre étranger , son ami. Après les plus tendres adieux et lorsqu'entin les deux amants se furent arrachés des bras l'un de l'autre, M. B*** soutint encore iong-temps dans les siens la belle au désespoir, tâchant de la consoler, sans s'apercevoir que sa main égarée lui déchn-ait pendant ce tempslà un grand morceau du dos de son habit. Revenu chez lui, il trouva dans l'antichambre son va-

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Itt désolé qui , étendu dans un fauteuil, se refusait à toutes espèces de consolation , même à celle de son maître et ne faisait aucune attention à lui; ce malheureux venait aussi de se séparer de l'objet de sa tendresse. M. B*** partait lui-même de Rome? ce jour-là, mais donnait auparavant à dîner à deux antiquaires et à un artiste. Après le repas, il amusait ses convives, en leur racontant les deux scènes amoureuses dont il avait été le témoin et où il avait joué un rôle, lorsque, la porte s'ouvrant , on vit entrer une jeune personne avec laquelle, pendant le séjour d'une année qu'il avait fait à Rome, il avait eu des liaisons très-intimes. Elle venait lui faire ses adieux et n'était pas seule. Tous ses parents l'accompagnaient , tous dans le secret, tous désolés , tous en pleurs ! M. B***, obligé de passer brusquement du ton plaisant qu'il avait pris à celui de la circonstance, ne savait trop quelle figure faire. Heureusement la chaise de poste parut dans ces entrefaites à la porte , comme pour mettre fin à son embarras; mais le cortège de la demoiselle n'éprouvait pas le niéme besoin de solitude que lui ; il s'en vit entouré jusque dans la rue, embrassé par tous les cousins et même par oncle et tante , sous les yeux de ses antiquaires romains, de qui je tiens l'anecdote, mais qui la racontaient sans rire; car ils n'y voyaient rien que de tout simple et de tout naturel.

Une grande partie du peuple de Rome sait lire

et écrire , mais cela est très rare parmi les paysans- Dans la haute société on sait lire aussi, mais on ne lit pas; au fait , cette connaissance est , par ellemême, sans résultat , à moins de circonstances qui en favorisent le bon usage ou un usage quelconque. L'on met des livres d'histoire et de religion entre les mains des jeunes personnes qui n'y prennent aucun plaisir, et se procurent en cachette des romans français; il est rare qu'elles apprennent même la musique et le dessin. Les jeunes gens qui lisent quelque chose, lisent Voltaire, et n'en lisent que ce qui devrait être écarté du recueil de ses œuvres.

Les fautes que les femmes commettent sont, encore plus ici qu'ailleurs , imputables aux hommes entre les mains desquels elles tombent, sans expérience , sans connaissance du monde , et dans l'âge de l'innocence; avec un peu de tendresse au fond du cœur et un peu de vanité dans la tête, empressées de plaire , d'être admirées, d'être aimées, leur moral est comme une table rase où l'on peut mettre ce que l'on veut, un sol vierge, propre à tous les genres de cultures; et lorsque, pourvus de plus d'expérience, de talents et.de force, les hommes néghgent l'occasion de s'assurer d'un trésor tel que l'affection d'une femme vertueuse qui se trouve ainsi, une fois dans leur vie , complètement à leur disposition , ils méritent de le perdre à jamais.

Une fois Tan , pendant la semaine sainte , il y a un sermon , adressé spécialement aux dames de hautparage, dans Véglise de la Piazza Sciarra , au Corso; il est prononcé à huis clos, c'est-à-dire sans hommes, sans domestiques, et pour elles seules. Le prédicateur , bien informé sans doute , fait un portrait , d'après nature , de toutes les transgressions, grandes et petites, dont le beau sexe romain s'est rendu coupable , et chacune de ses auditrices trouve, dans sa conscience, la part qui lui revient de ce discours, et des menaces effroyables de damnation éternelle prononcées contre celles qui ne rompront pas, ce jour même, les liaisons illicites que l'église ne reconnaît pas. La plupart de ces femmes sortent toutes en larmes; les vieilles pleurant de regret qu'il ne soit plus en leur pouvoir de faire le sacrifice; les jeunes de ce qu'il est exigé; toutes dans les meilleurs «entiments. Mais, lorsqu'arrivées chez elles, elles y trouvent un mari indifférent, et un cavalière seivente plein de zèle , qui prend part à leurs peines et les soulage en y versant le baume de la sympathie , il n'y a bonnes résolutions qui puissent y tenir, et l'on passe un nouveau bail pour un an. Les cochers et laquais , rangés sur la Piazza Sciarra s'amusent entr'eux de l'air contrit de leurs mai tresses sortant à la file de l'église , et en font des gorges chaudes, se promettant bien d'épier le résultat de la semonce qu'elles ont re ue. Les fem-

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mes, de rang inférieur, trouvent ce qu'il leur faut dans d'autres églises, pendant la semaine sainte.

Si l'on jugeait de l'éducation à Rome par le nombre des écoles et des collèges, elle ne paraîtrait pas négligée. L'on compte soixante écoles primaires où la lecture, l'écriture et l'arithmétique sont enseignées à environ trois mille jeunes garçons de sept à dix ans ; les filles , dans d'autres écoles, apprennent les mêmes choses, et de plus, à travailler à l'aiguille; le prix de l'enseignement n'est que d'environ quatre francs par an. Les heures sont le matin , de la quatorzième heure et demie à la dix-septième et demie; et le soir, de la vingtième à la vingt-troisième heure, comptant du coucher du soleil de la veille (i).

L'université compte, à présent, 6io étudiants, 4 1 professeurs et 8 substituts ; le collège romain , 900 étudiants et 2 5 professeurs ; et ks sept autres collèges ou écoles , ensemble 1 5oo étudiants qui entrent ensuite dans le collège romain , s'ils n'ont pas besoin de degrés, et à l'université, s'ils y aspirent. L'enseignement mutuel est inconnu.

J'ai vu , au collège romain , la représentation en bronze d'une charrue antique toute semblable à celle dont les paysans de la campagne de Rome se servent à présent et qui est très mauvaise.

(i) Ce jour, 21 janvier, ces lieui-es correspondent à celles-ci : de 7 heures et demie à 10 heiu'es et demie, le matin; et. l'après-midi, de i heure à 4 heures.

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