‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 13 sur 126 · LA SAINTE CÈNE · texte numérisé non relu

LA SAINTE CÈNE

que, bien conservé, quoique un peu plus ancien , puisqu'il porte la date de i495. Nous remarquâmes que les casques des guerriers étaient eu relief sur le mur, afin probablement de leur donner un air plus martial, expédient digne du tableau qui est sans mérite. Deux figures, sur le premier plan, ont été peintes à l'buile, et, comme le tableau de Léonard de Yinci , elles sont fort noires et s'écaillent.

On opère dans ce moment une sorte de lente résurrection du tableau de la sainte cène ; Rafaelli, célèbre artiste romain , et plusieurs autres, travaillent depuis buit ans à une copie en mosaïque , ou plutôt à la copie d'une copie à l'huile de ce tableau , par un artiste célèbre , Lavalière Bossi. L'émail coloré, dont ces artistes se servent, est disposé en petites verges carrées et assemblées par nuances, dont ils rompent des morceaux qu'ils incrustent dans le ciment commun qui les lie. La surface inégale est ensuite polie avec soin, et, en cas d'accident, peut l'être de nouveau et présenter ainsi toujours une surface neuve et des couleurs fraîches : c'est un ouvrage impérissable. Quoique l'art de la mosaïque soit antique , on peut dire que son application nouvelle en fait un tout autre art que celui des anciens. Par sou moyen , les chefs-d'œuvre du seizième siècle, que le temps efface peu à peu, ne seront pas entièrement perdus pour la postérité. La mosaïque

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du tableau de la sainte cène réunit la correction du dessin et la beauté d'expression que l'original possède encore, au coloris qu'il a perdu. C'est le dernier gouvernement qui l'a fait faire et l'a payée ; mais on dit que c'est à Vienne qu'elle doit aller.

Leonardo de Vinci n'était pas seulement grand peintre; il cultivait aussi la littérature et les sciences. C'est d'après ses plans et sous ses ordres que les premiers canaux de navigation furent consti'uits, et François T'^ l'en récompensa. Quoique le canal de Paderno, sur la rive droite de l'Adda, n'ait pas été exécuté pendant sa vie, au moins le fut-il d'après le plan qu'il en avait tracé. On trouve , dans la bibliothèque ambrosienne , des notes et manuscrits originaux de cet homme célèbre, la plupart sur des sujets scientifiques. L'écriture en est petite , régulière , un peu roide , quelquefois tracée de droite à gauche , afin , diton , que ses élèves ne pussent point facilement lire ce qu'il écrivait; précaution qui semblerait peu digne d'un homme tel que Léonard de Vinci, quoique assez digne de son siècle.

Cette bibliothèque ambrosienne fut mise à contribution en 1796, et ses plus précieux manuscrits ainsi que ses plus beaux tableaux furent envoyés à Paris. La lettre N, qui figure à présent sur la magnifique reliure des uns, et les cadres dorés des autres , attestera long-temps cet acte de violence et son dernier résultat. Nous

CATHÉDRALE DE MILAN. l5

fumes étonnés de voir un des bibliothécaires accepter plusieurs fois la prise de tabac que lui offrait trop familièrement notre guide (i). Ce n'est pas la seule fois que nous avons cru apercevoir dans les mœurs du pays une sorte de bonhomie et de simplicité peu communes. La cathédrale de Milan (il Duomo) était le premier édifice gothique , bâti en marbre , que j'eusse encore vu. Commencé dès l'année i385 , il n'est pas achevé, et ne semble pas devoir l'être encore de longtemps. L'ouvrage d'un si grand nombre d'architectes , qui se sont succédé pendant quatre ou cinq siècles, ne saurait avoir beaucoup d'ensemble et de régularité : en effet , l'on y trouve un peu de tout. Mais ce qui frappe le plus au premier abord , c'est l'éclatante blancheur du sommet de l'édifice , tandis que la partie inférieure est noire d'antiquité. Ce vaste édifice est comme hérissé de statues en marbre , dont la bizarre profusion ne laisse pas d'avoir sa magnificence. Elles ne sont pourtant ni assez bonnes ni assez mauvaises; car les figures en pierre des anciennes églises gothiques , rongées par le temps , sans nez, sans yeux, sans oreilles, et n'ayant plus ni pieds ni mains, reportent au moins l'imagination vers ce période extraordinaire pendant lequel l'antique civilisation grecque et romaine, oubliée

(i) On m'assure que je me suis trompé,, et que mon bibliothécaire ne pouvait être qu'un assistant en sous-ordre.

l6 CATHEDRALE DE MILAN.

du genre humain , n'avait pas encore été remplacée par celle des temps modernes. Le caractère barbare dont ces figures gothiques sont empreintes , donne à penser ; tandis que de mauvaises ou de médiocres statues de beau marbre blanc, imitations manquées des chefs-d'œuvre de l'antiquité , présentent l'idée des beaux-arts travestis , pires que barbares, elles sont ridicules et vulgaires. Le corps de saint Charles Borromée est ordinairement exposé à la vue des fidèles dans la châsse qu'ils viennent baiser ; mais on réparait la partie de l'église où il est placé, et leur dévotion, comme notre curiosité , ne furent point satisfaites.

Le dernier gouvernement avait donné deux millions pour faire achever cette église , qui maintenant n'avance guère, et notre guide disait en gémissant , non ce denarol (point d'argent). Mais d'où pensez-vous , lui observâmes-nous, que venait le denaro du temps de Bonaparte ? n'était-ce pas de la poche des gens du pays? « Non pas de la mienne, par exemple, réphqua-t-il aussitôt; i cavalieri (les messieurs) payaient, et l'argent dépensé sur les lieux allait au contraire dans la poche de ceux qui, ainsi que moi, en ont besoin et travaillent, tandis qu'à présent il va à Vienne, et sert à rembourser aux Anglais l'argent prêté aux Autrichiens pour nous foire la guerre : il y a moins d'impôts et nous les sentons

L OPERA. ly

davantage. » Je rapporte ces propos, parce qu'on en entend tous les jours de semblables, et qu'ils expriment l'opinion publique. Le gouvernement autrichien, essentiellement économe, ne dépense rien en objets de luxe et fort peu en objets d'utilité publique ; ses représentants vivent sans faste ; il n'y a point de cour où les femmes du pays puissent briller , point de places lucratives pour leurs maris; enfin, le Corso et l'Opéra ne sont plus ce qu'ils étaient. A toutes ces plaintes on répond que , pendant les dernières années de Bonaparte, sous l'administration d'Eugène, les Milanais étaient tout aussi mécontents qu'à présent, et que, dans le fait, ils le seront toujours sous un gouvernement étranger , quel qu'il puisse être et quoi qu'il fasse.

Les voyageurs ultramontains sont naturellement fort impatients d'entendre de la musique italienne en Italie , et lorsque nous fumes pour la première fois à l'Opéra de Milan {la Scala^ , notre curiosité était puissamment excitée. Le premier coup d'archet fut magnifique, mais on n'entendit que celui-là, à cause du bruit des portes de loges , des talons de bottes au parterre , et surtout du déchaînement des langues , tout le monde causant sans s'occuper du théâtre. Les chanteurs, la bouche béante, le cou enflé, le visage tout rouge de leurs efforts, ne pouvaient se faire entendre, et les cordes de cent violons vi-

j8 les acteurs.

braient en silence. La chose étant sans remède , il fallut bien en prendre notre parti , et , oubliant le théâtre, nous nous occupâmes des spectateurs. Les loges étaient comme autant de petits salons élégamment meublés et éclairés de bougies , où l'on recevait des visites, où l'on riait, jouait et prenait des rafraîchissements. Mais le ballet n'eut pas plutôt commencé, que le jeu et les conversations cessèrent d'un commun accord. Toutes les têtes se montraient à la fois ; mais toutes rentrèrent, et le bruit recommença de plus belle, dès qu'il fut fini. Le triomphe de la danse sur la musique me parut complet , quoique celle-ci fût la meilleure du monde , et que celle-là ne se fît remarquer que par des tours de force sans grâce. Il était près de minuit, et nous avions déjà passé plusieurs heures à voir de la musique en pantomime, lorsque nous nous retirâmes assez fatigués. Au théâtre i?e, le lendemain, nous avons assisté à la représentation d'un mélodrame ultra-pathétique, dans le genre de Ko tzebue, et, quoique les acteurs outrassent des rôles déjà outrés, l'attendrissement universel démentait la critique. Nous y fûmes pris comme les autres , du plus au moins, suivant nos différentes aptitudes sentimentales; et, comme le public milanais, il nous fallut tenir le mouchoir. Avec leur air commun et le manque de ce tact des bienséances théâtrales qui distingue les acteurs français, ceux d'Ita-

LE FORO BUOrrAPA.RTE. I9

iie, en s'abandonnant gauchement, mais franchement à l'esprit de leur rôle , ne laissent pas d'être fort touchans , et enlèvent leur public d'emblée. Le théâtre Re est fort joli, extrêmement propre et bien tenu ; n'étant éclairé que par les lampes de l'avant-scène, les spectateurs sont dans une sorte de clair-obscur, qui est fort bon pour voir, s'il ne l'est pas pour être vu. Sa forme est celle d'un fer à cheval , commune à toutes les salles de spectacle modernes; car on ne s'est encore avisé nulle part du demi-cercle, à la manière des anciens , et comme la chambre des députés à Paris. Cette forme placerait tous les spectateurs à égale distance et en face de la scène ; elle aurait aussi l'avantage d'en admettre en plus grand nombre que la forme ovale.

Le Foro Buonaparte est une vaste esplanade plantée d'arbres , conduisant à la route du Simplon , par un très-bel arc de triomphe , monument incomplet du règne impérial. Les huit basreliefs en marbre blanc, autour de la base, sont admirables, et je prends sur moi de signaler trois d'entre eux comme supérieurs à ceux du Parthénon , que lord Elgin apporta, il y a quelques années, en Angleterre. Je n'ignore pas à quoi un tel aveu m'expose de la part même de ceux qui n'ont jamais vu ces débris du Parthénon. Mais , au reste , comme le ciseau de Phidias n'aurait pu suffire à orner cet édifice, les bas-reliefs en ques-

aO LA. VILLA BUOiN APARTE.

tioii pourraient bien n'être pas de sa main , et ne sauraient être comparés aux admirables statues enlevées également au Parthénon. D'un côté du Foro Biionaparte on trouve l'imitation manquéed'un cirque antique. Les murs à la romaine menacent ruine déjà, et l'on est tout surpris de sentir trembler sons ses pas de grands blocs de granit qui probablement n'ont que quelques pouces d'épaisseur. Le palais cependant , qui occupe un des côtés de cette construction singulière, est réellement fort beau.

La villa Buonaparle est un autre beau palais bâti , il y a trente ans , par le maréchal comte Belgioioso , donné par la municipalité de Milan au général Bonaparte , et habité depuis par Eugène. I^e jardin anglais, à la parisienne ^ qui en dépend, lequel a son pont, son roc, sa cascade et ses trois temples, sur deux arpents de terrain, est de plus surchargé de plantations et entrecoupé de sentiers qui se croisent en tous sens. On ne sait guère, hors de l'Angleterre, ce que c'est qu'un jardin anglais : c'est la chose la plus simple , du gazon souvent fauché, et quelquefois roulé, des arbres qu'on laisse croître comme il leur plaît, et quelques massifs de fleurs et d'arbrisseaux. Jamais Aq fabriques ^ jamais de pont qui ne soit obligé , jamais de rochers factices, rarement des pièces d'eau artificielles , plus rarement encore des ruines qui ne soient réelles. Les jardins an-

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