PADOUE
pendaient partout aux fenêtres, et la mauvaisesanté, comme la mauvaise fortune, semblaient peintes sur tous les visages. Ce matin , ilimanche, les femmes , établies à leurs portes , s'entr aidaient amicalement l'une l'autre dans les soins les plus élémentaires de la toilette. Chacune tenait sur ses genoux la tète de sa voisine , et l'on voyait asseï, à certains mouvements rapides des doigts, et surtout des pouces, que leurs soins n'étaient pas infructueux.
De chaque côté des principales rues de cette ville, règne un portique ouvert, où l'on marche à l'abri des injures du temps, et il en est ainsi dans la plupart des villes lombardes. L'usage passa à Berne il y a cinq siècles, et commence à s'introduire à Londres et à Paris. Nous nous proposons de voir Padoue un peu plus à loisir en revenant.
La roule de Venise suit le cours de la Brenta, dont les eaux jaunes et troubles coulent entre deux chaussées plus élevées de beaucoup que les campagnes où l'on voit un assez grand nombre de palais vénitiens, la plupart abandonnés; et , comme si la fameuse bande noire étendait ses ramifications jusqu'ici , on en démolissait plusieurs. De grandes barques prenaient leur chargement de marbre, de plomb et de fer à l'endroit même où le noble propriétaire avait coutume de monter dans sa gondole. Sur la rive gauche, nous
36 LORD BYROjy.
remarquâmes le palais Pisani , qu'occupait le vice-roi Eugène , et qui maintenant est habité par le gouverneur autrichien. Situé dans un fond, comme les autres , sans vue , sans beautés naturelles et sans autre eau courante que celle de la Brenta , qui se trouve au niveau du toit , il donne cependant quelque idée de l'ancienne magnificence vénitienne. Quelques beaux arbres, bien rares ici , ombragent le jardin. Les postillons s'étant d'eux-mêmes arrêtés un moment en face du palais Pisani pour nous donner le temps de le voir, une troupe de ces épouvantables gueux qu'on ne rencontre qu'en Italie nous assaillit à l'instant, et il fallut fuir. C'est ce pays , le moins poétique du monde , que lord Byron a choisi pour sa demeure ; il habite un village poudreux , traversé par la grande route.
A mesure que nous approchions des lagunes , l'eau, sans écoulement, formait des mares stagnantes toutes vertes. Les maisons devenaient de plus en plus rares et plus pauvres, et leurs habitants plus pâles et plus languissants. A la fin , le monotone horison des terres basses devint celui de la mer, et à peine les distinguions -nous l'un de l'autre. Une longue ligne de tours, de clochers, de dômes et de maisons parut en sortir lentement : c'était Venise !
Laissant voiture et bagage à Fusina pour y attendre notre retour, nous nous embarquâmes
dans la gondole de poste , mais non sans entendre les criailleries accoutumées entre notre carrière et les postillons , maître d'auberge , portefaix , etc. , etc. En dépit des règlements les plus exacts , rien ne se fait en Italie sans débats à tue tète, accompagnés de gestes forcenés. Les gondoles vénitiennes ressemblent beaucoup aux canots des sauvages indigènes de l'Amérique septentrionale , et je ne doute pas que le type original de la gondole n'ait été un tronc d'arbre creusé. La nôtre , d'une construction gracieuse , solide et légère, avait vingt- six pieds de long sur quatre et demi de large au milieu ; ses bords relevés à l'avant et à l'arrière , le fond plat , et , par manière d'ornement, la proue armée d'un grand fer de hache et de six pointes d'acier. Une espèce de dunette, couverte de drap noir, et dans laquelle quatre ou cinq personnes pouvaient s'asseoir commodément , occupait le milieu de la gondole, qui était noire aussi. Les gondoliers, au nombre de six , portaient un uniforme jaune ; ils poussaient la rame en se tenant debout, et la dernière rame dirigeait le bateau, qui n'avait pas d'autre gouvernail. Pas un souffle de vent n'agitait cette mer tranquille, et les rides légères qui s'élevaient autour de la gondole marquaient son cours rapide et doux un quart de lieue à l'arrière. En moins d'une heure nous atteignîmes la cité célèbre épouse de l'Adriatique; mais nous ne la vîmes
pas d'abord par son beau côté, celui-ci ne présentant qu'un assemblage confus de vieilles bicoques sales et pauvres, dont les fenêtres étaient encombrées de matelas étalés à l'air pour sécher. Elles étaient cependant décorées d'ordres d'architecture, et de beaux marbres sculptés, reposant sur des pilotis , servaient de seuils aux portes de ces demeures de l'indigence , dont les murs chancelants s'inclinaient l'un vers l'autre des deux côtés d'un étroit canal. Cependant nous glissions toujours avec rapidité de canal en canal, tournant des coins à droite , à gauche , comme autant de rues étroites et sous l'eau ; sans communications à pied sec d'une maison à l'autre. De loin à loin d'autres gondoles nous croisaient, toujours en silence ; car leurs conducteurs ont oublié , depuis que la patrie n'est plus, ces chants nationaux, si long-temps célèbres. Aucun métier bruyant ne se faisait entendre; point de voitures ébranlant le pavé, nul être vivant ne se faisait voir; il régnait un silence universel , et , sans quelques figures qui de temps en temps paraissaient aux fenêtres, s'avançant pour nous voir passer, on aurait pu prendre Venise pour les catacombes de tous les poissons de l'Adriatique. Sortant à la fin de ce labyrinthe d'eau , nous nous sommes trouvés sur le canal par excellence qui a deux lieues de long, et qui traverse toute la ville en serpentant. Il m'a paru plus large que le grand canal d'Amsterdam ;
mais ce qui lui donne un caractère tout particulier, c'est qu'il est bordé de palais de marbre bâtis dans la mer même qui baigne leurs murs. On voyait autrefois de nombreuses gondoles, chacune montée d'un leste équipage de gondoliers, pourvus de flambeaux pendant la nuit, s'arrêter à la file devant la porte de ces palais , comme le font ailleurs les voitures. C'est ainsi que nous abordâmes à Xalbergo délia Gran-Bretagna , beau palais dont on a fait une auberge. Une immense salle basse, pavée de marbre, conduit à un double escalier intérieur , tout de marbre aussi , et orné de fresques , représentant divers sujets d'histoire. Au premier étage , on trouve deux autres immenses salles ou galeries, ayan t chacune 69 pieds de long, sur Sa pieds de large; le plafond peint, doré et orné de lustres de cristal. Les appartements sont distribués de chaque côté. Une légère esquisse fera mieux comprendre cette distribution, et, sans prétendre que tous les palais de Venise se ressemblent, celui-ci donnera quelque idée des autres. Il appartenait à la famille , maintenant éteinte , des Falseli.
Balcon sur le grand canal ^ et Ventrée au-dessous, 80 pieds.
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Prenant, bientôt après noti^ arrivée, un guide et une gondole , nous nous fîmes conduire , par d'assez longs détours, à San -Marco. Ce temple célèbre n'est pas tout-à-fait dans la mer, mais trois ou quatre pieds au-dessus de son niveau, et sur l'île de Venise proprement dite. Quoique isolé , il forme l'un des côtés d'une grande place longue de 800 pieds sur 35o de large, qui est pavée de grandes pierres plates ou dalles ; les trois autres côtés sont composés d'édifices réguliers, sur arcades, comme celles du Palais-Royal à Paris , et occupés par des cafés.
Cette église de San - Marco ne ressemble à rien au monde; sîi façade, longue et basse, présente d'abord cinq grandes arcades en ligne, comme celles d'un pont, et fermées de portes de bronze. Une tribune , ou balcon , règne au-dessus de ces portes , sur toute la largeur de l'édifice , et l'on y voit caracoler les quatre célèbres coursiers grecs , récemment de retour d'un voyage à Paris. Cinq portes plus petites s'ouvrent sur cette tribune , surmontées chacune d'un fronton triangulaire , et plus haut encore s'élèvent quatre dômes couverts de plomb (trois de front en avant, et le plus grand en arrière) ; tout le faîte de l'édifice est hérissé de mauvaises statues, de pyramides et d'aiitres ornements bizarres. Par une espèce de tour de force en architecture, répété dans plusieurs etidroits de l'édifice, on voit quatre co-
loiiiies groupées , qui reposent sur une seule. L'enlèvement du corps de San -Marco, apporté d'Alexandrie , est représenté en mosaïque sur la façade. En voici l'histoire : Comme les Turcs ont le porc en horreur, les Chrétiens imaginèrent d'intercaler leur saint entre deux pièces de lard, pensant bien que les douaniers musulmans n'y toucheraient pas, et cette fraude pieuse eut un plein succès. Notre guide nous fit remarquer l'air benêt des infidèles qui s'étaient laissé attraper, et la mine joyeuse des Chrétiens qui leur avaient joué ce tour. Le marbre, la brique etlapierresont entremêlés dans la construction de cet édifice, où tous les ordres et tous les genres d'architecture ont également été confondus. L'intérieur ressemble à une vaste caverne taillée dans le roc et toute dorée. De grandes figures en mosaïque en garnissent les parois, et l'ensemble est à la fois ridicule et sublime. Ce célèbre édifice , bâti tout exprès pour recevoir le corps du saint à son arrivée d'Egypte , iantérieurement à l'introduction du style gothique en Europe , date de l'époque la plus obscure du moyen âge , le neuvième siècle. Sur les pierres sépulchrales qui lui servent de pavé, on voit gravés les noms de quelques-uns des morts de la période glorieuse de Venise, les onzième , douzième , treizième, qitalorzième et quinzième siècles. Son grand autel est celui même de sainte Sophie, qui, avec ses co-
SA IJNT-MAUC. 4^
loimcs de marbre, lut apporté de Coiistantinople, Jois de la prise de cette ville. En voyant à la tribune et de près, les célèbres chevaux du quadrige grec, je n'ai point changé l'opinion que j'en avais déjà formée ; leur plus grand mérite est d'être venus de loin et d'uvoir duré long-temps. D'Athènes, leur pays natal, ils passèrent à Rome, sous Néron, accompagnèrent Constantin à Bysance , et, après la chute de cette ville, au treizième siècle , ils suivirent les vainqueurs à Venise. De notre temps , on sait qu'ils ont encore vu du pays , ce qui ne les empêche pas d'être toujours gros et gras ; ce serait d'excellents limoniers pour la poste. Le jour de leur arrivée à Venise , par le Pô et la mer, ayant été débarqués à deux cents pas de San -Marco , on les vit caracoler (c'est leur allure), tous quatre de front, jusque sous la tribune , où ils furent bientôt élevés aux acclamations du peuple, auquel l'empereur François fit lui discours qui fut fort applaudi. Ce même peuple, cependant, murmura beaucoup lorsque certaine statue colossale de Bonaparte fut renversée quelques jours après. En signe de domination universelle, le héros était représenté portant d'ime main le globe de la terre, tandis qu'il étendait l'autre sur la mer. Un gondolier s'écria, dans son langage : Folteghe le niaJi ( tournezlui les mains); l'une laissera tomber le globe, et l'autre demandera l'aumône.
De la tribune extérieure de San -Marco, du côté du Midi , la vue domine la piazzetta ou petite place , et la mer. Cette piazzetta a , d'un côté , le palais ducal, de l'autre le palais royal. Le premier est, dans son genre , tout aussi étrange que l'église de San -Marco. Les murs, extrêmement élevés, sont bizarrement ornés de compartiments en mosaïques de diverses couleurs. De gros piliers courts, en pieds de marmite, leur servent de base, et le sommet est bordé de figures grotesques. Quel que soit le mauvais goût de cet édifice , il imposa long-temps le respect et la crainte ; car c'est là que, pendant quatre cents ans, siégea l'inquisition d'état, et les tètes, que ce terrible tribunal faisait tomber, étaient ordinairement accrochées à la balustrade même de cette tribune extérieure de San -Marco, sur laquelle nous étions tranquillement accoudés. Il en reste même encore une que le temps a respectée , attendu .qu'elle est de pierre (de porphyre rouge); elle avait été substituée , on ne sait pourquoi, à celle d'une des victimes de la vengeance politique. On y a vu la tête d'un doge (Marino Faliero ). Ce premier magistrat de la république fut exécuté l'an i348 , justement au-dessous de la tribune , entre les deux piliers carrés , couverts d'inscriptions syriaques, qui furent apportées de Saint-Jean-d'Acre.
Quant au palais royal , régnant de l'autre côté
l'opéra. 45
de la piazzetta , et dont la belle apparence , toute moderne , semble insulter à la déchéance de son antique voisin , le palais ducal , tout impérial qu'il est ( c'est le palais de l'empereur d'Autriche), je ne pouvais ra'empécher de lui trouver l'air d'un parvenu. Au bord de la mer, qui forme le quatrième coté de la piazzetta^ s'élèvent deux magnifiques colonnes de granit, chacune d'un seul bloc , apportées de Coustantinople , mais qui semblent égyptiennes. Au sommet de l'une de ces colonnes, le lion de San -Marco, en bronze, que leurs seigneuries y avaient placé , a l'air d'un ramoneur colossal sortant de sa cheminée.
C'était jour de fête lorsque nous arrivâmes à Venise , et le peu de terre ferme qui s'y trouve fourmillait de promeneurs cheminant sans bruit sur les grandes dalles polies d'un pavé qu'aucune voiture n'ébranle , et qui n'a pas été refait depuis des siècles. Le bruit de Venise, au milieu du jour , ressemble au silence de la nuit dans d'autres grandes villes.
Nous allâmes le soir à l'Opéra, qui commence à neuf heures, et, autant que l'obscurité des loges permettait d'en juger, la salle nous parut pleine. On donnait il Rarbiere di Smgiia. Rosine , dans cet opéra, n'est pas la fine mouche de Beaumarchais , mais une dame de la halle qui , les poings sur les côtés, fait assaut d'injures avec son tuteur Bartholo.I/orchestre, pour qui aurait pu l'en-
/j6 SAINT-MARC.
tendre, était sans cloute excellent, mais il nVst pas plus question de musique à TOpéra de Yenise qu'à celui de Milan. En revenant de bonne heure j nous traversâmes encore la place de San -Marco éblouissante de lumière. Les cafés d'alentour , au nombre de 3'] 5 (i), étaient pleins de beau monde des deux sexes, fort posément assis autour de leurs petites tables et prenant des glaces; car bien que les Italiens, et surtout les Vénitiens, passent pour être très-vifs , cette vivacité , fort différente de la vivacité française , ne se manifeste pas à l'extérieur. Ces cafés, déjà remplis de monde, devaient , nous dit-on , l'être bien davantage après l'opéra; chacun s'y rendant pour achever de ne rien faire avant de s'aller coucher, ce qui, en été, a lieu à l'approche du jour. Les différentes classes ne se mêlent point; il y a les cafés des nobles , ceux des juifs , ceux des Turcs , ceux des courtiers de change , ceux des musiciens , ceux des ritirate , ou femmes sur le retour , qui ont quitté le monde; ceux àe?> fringantes ^ qui en jouissent encore. Le plus grand nombre occupe des chambres ou cabinets particuliers, appelés casini. On calcule qu'il n'y a guère moins de quarante mille personnes qui passent ainsi leur soirée sous les
(i) C'était sous les portiques de la place San -Marco, où ces cafés se trouvent, qu'autrefois les patriciens se rassemblaient poiu' parler enti'e eux politique et intrigues, J'où vient le nom du lieu ( il Broglio ).
portiques de la place San -Marc , sans compter celles qui fréquentent les cafés du reste de la ville , non moins nombreux que ceux-ci. La population tout entière vit hors de chez elle.
Le palais ducal était la demeure du doge, le lieu de réunion des conseils, et tous les bureaux de l'admiTiistration y trouvaient place ; les moins importants occupaient l'étage inférieur, les autres s'élevant par degrés dans l'ordre des dignités et du pouvoir jusqu'au grenier où siégeait le triumvirat des inquisiteurs d'état. Inaccessibles dans leur retraite à toutes autres personnes qu'aux exécuteurs de leurs décrets, ils ne voyaient pas même leurs plus proches parents durant les quatre mois que chacun d'eux était en fonction. La fameuse gueule de lion, à la porte de la chambre des inquisiteurs, n'existe plus; mais on distingue encore l'ouverture dans la muraille : dépouillée de ses terreurs, elle a tout simplement l'air d'une boite aux lettres pour la petite poste de Paris. Il y avait plusieurs autres dépôts semblables dans les différents quartiers de la ville, pour la plus grande commodité des délateurs. Les prisons de l'inquisition étaient séparées du palais ducal par un canal que le célèbre Ponte di Sospiri traversait, et par lequel les prisonniers étaient conduits au tribunal. Le mode de procédure , infiniment simple, était de mettre le prévenu à la torture pour lui faire avouer ce dont il était accusé, mais
sansleconfronteravecson accusa teiirniavecaiiciin témoin. Du premier jusqu'au dernier des citoyens de Venise, nul n'était un instant hors d'atteinte de l'inquisition d'état, pas même les inquisiteurs eux-mêmes , car deux d'entre eux réunis au doge pouvaient faire étrangler ou noyer leur collègue sans avoir à en rendre compte à personne. Ce tribunal pouvait réprimander le doge, le faire arrêter', le déposer. Pour bien comprendre ce singulier état de choses, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur les événements qui l'avaient amené.
Ce fut environ l'an 402, lorsqu'Alaric et ses Visigoths ayant passé les Alpes Juliennes répandaient la terreur en Italie, que les petites îles du golfe de Venise devinrent de quelqu'importance, comme lieux de refuge pour les habitants des côtes voisines. Rome elle-même ayant bientôt après été prise d'assaut et saccagée, ceux de ses malheureux habitants qui avaient pu échapper à la mort ou à l'esclavage , allèrent en grand nombre partager l'exil des lagunes avec les provinciaux du nord de l'Italie. Chaque invasion subséquente, celle d'Attila et de ses Huns d'un côté, puis celle de Genséric et de ses Vandales de l'autre, vint ajouter à leur nombre. La colonie naissante fut d'abord gouvernée par les magistrats que Padoue lui envoyait, mais Padoue à la fin })îU'tagca le sort du reste de l'Italie; alors chaque
Ue devenue indépendante élut ses propres magistrats appelés tribuns. En 697 les îles réunies se donnèrent un duc ou doge, dont plusieurs moururent successivement de mort violente , car nos insulaires n'étaient pas dociles. Aux doges succédèrent les maîtres de la milice, puis on revint aux doges. Pendant près de trois cents ans le gouvernement , quoique arbitraire et violent , comme il l'est toujours parmi les barbares, fut cependant très démocratique, car les magistrats étaient élus par le peuple à l'universalité des suffrages , et pour un temps limité. A mesure que la colonie prenait de l'accroissement, les anciens habitants devenaient de plus en plus jaloux de kurs droits politiques, qu'ils ne voulaient point partager avec de nouveaux venus , regardant ces droits comme leur propriété individuelle. Telle a toujours été la tendance des démocraties, et ces nouveaux venus n'ont aucun droit de s'en plaindre, mais il n'en est pas ainsi de leurs enfants; aussi les républiques qui veulent être justes, et en même temps tranquilles, ne doivent recevoir dans leur sein que ceux qu'il leur convient d'admettre dans la suite à la participation de tous les droits civils et politiques. Les demi-citoyens, et surtout leurs enfants, forment nécessairement ime population dangereuse. A Venise , cependant, on ne se borna pas à l'exclusion des nouveaux venus et de leurs descendants, car vers le com-
OO INQUISITEURS DÉTAT.
mencement du quatorzième siècle, une portion de l'aristocratie prononça arbitrairement la déchéance de l'autre portion qui formait pourtant la majorité, et qui comprenait même quelquesunes des familles les plus anciennes et les plus illustres; cette minorité de la noblesse se constitua ainsi, de sa propre autorité, souverain héréditaire. Plusieurs conspirations ayant éclaté contre les usurpateurs , ceux-ci nommèrent une commission permanente de dix membres d'abord, ensuite de dix-sept, appelée le Conseil des dix, spécialement chargée de surveiller les mécontents, de prévenir ou de punir sommairement et avec la plus grande rigueur, toute entreprise contre l'état, c'est-à-dire contre ceux qui s'étaient emparés du gouvernement de l'état. Dans la suite , afin d'assurer à ces mesures plus de promptitude et de secret, le conseil des dix délégua ses pouvoirs à trois de ses membres appelés inquisiteurs d'état ; mais cette commission d'une commission devint bientôt indépendante, et forma un tribunal permanent. La jalousie extrême, et la haine qui nécessairement subsistèrent entre l'aristocratie en pouvoir, composée d'environ six cents chefs de famille, et l'aristocratie sujette, beaucoup plus «ombreuse, fit naître à Venise le système perfide de gouvernement par espionnage et guet-à-pens. Les agents du gouvernement empoisonnaient, poignardaient , noyaient de nuit dans les canaux
INQUISITEURS d'^TAT. 5i
les gens suspects qui leur étaient désignés. L'assassinat faisait partie du code criminel de Venise ; il y était légalement organisé.
L'économie politique a fait du pouvoir une science, au lieu d'un dogme qu'il était autrefois. C'est un mécanisme où la division des pouvoirs , leur influence réciproque, le choc et l'action composée des intérêts divers et toutes les garanties constitutionnelles agissent à la manière des leviers, des poids et des ressorts. En politique, aujourd'hui, on n'en appelle plus guère, avec succès, de la raison à l'imagination et au sentiment; le merveilleux et le sacré ont perdu leur influence sur la foi politique des peuples; mais à Venise, ce pouvoir invisible et tout puissant à qui rien n'était caché, qui ne laissait aucune erreur politique impunie, et auquel il était impossible de se soustraire, parut long-temps plus qu'humain : on admirait et l'on obéissait sans murmure à ceux d'en haut!
Les hommes, en général, ont un penchant décidé à chercher des raisons pour ce qu'ils voient faire, lorsqu'on ne leur en donne point, et à soutenir ensuite ces raisons qu'ils ont trouvées, parce que ce sont les leurs. Tandis qu'au contraire si vous entrez en explication sur les motifs de vos mesures, elles sont immédiatement attaquées avec tout le zèle qu'autrement on aurait mis à les défendre. Dans ce sens on pourrait croire que
5'2 INQUISITEURS d'ÉTAT.
l'art de gouverner doit essentiellement consister dans le mystère, tandis qu'au contraire s'il fallait absolument généraliser, on pourrait dire qu'il est tout dans la publicité (i).
(i) L'auteur s'est expliqué, dans un ouvrage précédent < Foycige en Suisse, i" édition ^ i'"^ volume, pages 609 à 6i4)j sur les effets de la publicité, qui ne doit pas être la même dans tous pays, mais qui doit certainement être moindre dans un petit état que dans un grand. Il ajoutera , à ce sujet , les réflexions suivantes. La publicité a deux objets : faire connaître les faits, raisonner sur les faits. Le premier est toujours sans danger 3 il est constamment utile, et ne devrait jamais être restreint. Mais le raisonnement sur les faits est sujet à erreur ; il est souvent de mauvaise foi, et ses conséquences sont alors dangereuses. Sans doute il stimule la paresse et hâte la formation de l'opinion publique , que la seule connaissance des faits formerait plus sainement , mais quelquefois trop lentement. Dans un grand pays , la population disséminée a besoin d'être aidée, dans la formation de son opinion , par des plaidoyers de iovu'naux. Dans un petit pays. les habitants, presque tous citadins , en ont beaucoup moins besoin : la proximité des individus rend la discussion plus active 3 la conversation tient lieu de gazettes- les stimulants politiques n'y manquent pas. Si l'Angleterre, avec ses journaux , était toute dans ÂVestminster , son gouvernement ne survivrait pas à la violence de deux ou trois élections. Si elle était toute dans un des grands comtés agricoles , ce seraient les élections qui ne survivraient pas long-tempsrà l'apathie des électeurs , sans les journaux qui les stimulent j là on aurait bientôt une démocratie , ici une monarchie absolue; d'où il suit qu'il eût fallu, là des faits sans discvission, ici des faits et des discussions, et il est précisément du domaine de la législation de régler et de limiter la discussion. C'est méconnaître l'objet de la liberté des journaux que d'en faire une application uniforme , sans égard aux
INQCISITKURS d'^TAT. 53
En effet, point d'esprit public sans publicité; sans elle, point de crédit public , on le sait assez, et les frondeurs de l'opposition constitutionnelle que l'on voit donner en même temps et leurs critiques et leur confiance, démentent eux-mêmes, par ce qu'ils font, la sévérité de ce qu'ils disent. Quant à Venise, son gouvernement reposait sur des bases toutes particulières. C'était simplement une famille de grands seigneurs, très désunis entre eux, mais dont les nombreux serviteurs étaient traités avec la plus grande indulgence. Enrichie par le commerce du monde connu, par les colonies et par la guerre, la noblesse vénitienne ne demandait rien à ce peuple, et l'on sait qu'un peuple sans impôts fut toujours sans liberté.
Lorsque les Français, sous le général Baraguay d'Hilliers, prirent possession de Venise, on fut surpris, et peut-être même un peu fâché, de ne trouver dans le^ prisons de l'inquisition d'état ,
localités 5 je me permettrai d'iuvoquei' encore ici un passage de M. de Gérando . déjà cité dans une autre occasion : « Rien ne ressemble plus , dit-il , à l'ignorance d'un principe que son excessive ge'néralisation. « Je sens bien tout le parti que l'on peut tirer de la distinction que je viens d'établir, soit dans l'intérêt du pouvoir absolu, soit dans l'intérêt de l'anarchie populaire; mais de cpioi ne peut-on pas abuser ? Je suis également convaincu de toutes les difficultés que pi'ésente la législation sur les délits de la presse : c'est du danger dont il est ici question , non du remède.
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comme à la Bastille, que trois détenus ; il est vrai que l'un d'eux y avait été vingt-deux ans, ce qui dédommageait du petit nombre; ce malheureux, Dalmatien de naissance, parut effrayé lorsqu'on vint le tirer de son cachot, pour lequel la longue habitude lui avait donné une sorte d'attachement ; il résistait même à ses libérateurs et s'écriait : Qu est-ce? que voulez-vous ? laissez-inoi^ vous me faites mal] Le général, à qui on le conduisit, lui fit donner une tasse de chocolat , du vin et d'autres friandises dont il avait oublié le goût. On le promena par la ville, dans son costume de cachot , et portant une longue et vénérable barbe. Fêté, comblé de caresses, son triomphe dura quatre jours: quatre jours de joie inattendue, de bonne chère, d'air et de liberté, tranchèrent le fil d'une vie qui avait résisté à vingt-deux ans de désespoir. J'ai vu le cachot, et je l'ai mesuré ; il avait dix pieds de long, sept pieds de large, et la voûte sept pieds de haut, au milieu seulement. Les planches dont la muraille avait une fois été revêtue tombaient en morceaux ; une sorte d'estrade de bois, longue de six pieds, et large de trois , servait au prisonnier de couche , de siège et de table; c'était là tout l'ameublement. Par une petite ouverture, il recevait ses aliments une fois en vingt-quatre heures, éclairé seulement de la lumière d'une chandelle. Ce cachot n'était pas fort humide, mais il y en avait d'autres sous
terre où les détenus perdaient bientôt l'usage de leiu-s membres, et finalement la vie. D'autres enfin sous les plombs de la couverture du bâtiment, où au contraire ils expiraient de chaleur. Un des individus détenus dans les prisons souterraines se trouva doué d'assez de force de santé et de persévérance pour travailler pendant trois ans à se creuser un passage sous terre, et à travers d'épaisses murailles, au moyen duquel il parvint à s'échapper. Une chambre de cette prison est encore meublée de divers instruments de torture autrefois en usage.
Le réservoir d'eau douce destiné à l'usage de la ville était placé dans l'enceinte du Palais Ducal , et leurs seigneuries sérénissimes s'étaient ainsi ménagé la faculté de faire mourir de soif des sujets rebelles, tandis qu'un arsenal bien garni leur fournissait d'autres moyens de se faire obéir. Enfin rien ne manquait à l'organisation de leur despotisme.
De grands talents se développent toujours, ainsi que certaines vertus, au milieu des dissensions politiques; les arts mêmes et l'industrie souvent prospèrent; aussi voyons-nous les Vénitiens devenir riches et puissants de fort bonne heure. Dès l'année 558 ils eurent une marine considérable pour ce temps-là, et lorsque, dans l'année 8o4, ils furent attaqués par Pépin, nous les voyons équiper de grands vaisseaux de guerre. Dans le
dixième siècle ils en avaient à trois rangs de rames de douze cents et même de deux mille tonneaux ; et le code maritime qu'ils rédigèrent en i255 passe pour être le plus ancien de l'Europe, quoique celui de Richard 1", roi d'Angleterre (les lois d'Oleron), soit plus ancien encore de soixante-cinq ans. Au faîte de leur grandeur, lors de la découverte du passage aux Indes, par le cap de Bonne- Espérance, ils eurent trois cent trente vaisseaux de guerre, vingt-six mille matelots et seize mille ouvriers employés dans le plus bel arsenal de l'Europe. Vers le milieu du treizième siècle, le célèbre Marco Polo, marchand vénitien, voyageait à la Chine et en Tartarie , ainsi que son père et son oncle avaient fait avant lui. Bruce trouva les poids et mesures de Venise en Arabie, comme Vasco de Gama avait trouvé les ducats de la république en circulation à Calicut. Les belles glaces de Venise et ses étoffes de soie étaient connues et admirées en Europe dès le treizième siècle. Mais les beaux arts n'y étaient pas cultivés avec moins de zèle que les arts utiles. Dès l'an 829 il y avait un orgue à Venise. Palladio naquit sur son territoire, et c'est à lui qu'elle doit ses plus beaux édifices. Lorsque les peintres étrangers copiaient encore Cimabue et Giotto, les siens copiaient la nature, car l'école vénitienne, malgré les défauts qu'on lui reproche , est au moins originale. Enfin Venise dégénérée, et réduite à n'être