LES MAGISTRATS
iiise et à quelques parties de son ancien territoire, car la plupart des provinces, et surtout celles de l'autre côté de l'Adriatique, étaient durement traitées. C'était à leur égard, mais plus encore à l'égard de ses propres membres, que l'aristocratie exerçait un affreux despotisme. Des rivalités de famille, des bruits vagues, de faux rapports, quelquefois le seul désir de se débarrasser du fardeau de la reconnaissance, fournissaient les motifs secrets d'un arrêt de mort.
On est surpris du dévouement héroïque dont les victimes mêmes de cet ordre de choses monstrueux lui donnèrent si souvent des preuves. Le doge Foscari vit, sans se plaindre, son propre fils appliqué à la torture trois fois en sept ans, par les ordres du tribunal auquel il présidait. Pisani, tiré de la prison où l'ingratitude du gouvernement l'avait jeté pour prendre au jour du danger le commandement général des forces de la république, oubliant son injure, servit son pays et ne punit point les tyrans. Zeno, au faîte de la gloire, se soumit à un long emprisonnement, et l'on en pourrait citer bien d'autres. Au premier coup d'œil, ces hommes-là semblent avoir été dupes d'un sentiment erroné; mais, si ce mauvais gouvernement, auquel ils faisaient de tels sacrifices, avait après tout fait la gloire et la prospérité de leur patrie ; si , pendant les douze cents ans de sa durée, le peuple avait joui de beaucoup
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d'aisance et de bonheur; si une multitude de grands hommes fleurirent sous ses auspices; s'il avait mis Venise au premier rang de la civilisation , pourquoi nous étonnerions-nous de leur dévouement ? A Rome et à Lacédémone on se dévoua pour ce qui ne valait guère mieux. Incapables, comme nous le sommes souvent, de distinguer ce qui est vraiment digne d'inspirer l'enthousiasme et le dévouement, de ce qui ne l'est pas, c'est dans le sentiment même qui fait faire de grands sacrifices, quel qu'en soit l'objet, qu'il nous faut chercher le mérite. Point de vertus sans sacrifices, a-t-on dit, mais aussi point de sacrifices sans vertu. Le dévouement sincère est toujours juste. Les martyrs ont toujours raison ; et lors même qu'il y aurait quelques abus à craindre, c'est encore la règle morale la plus sûre que de reconnaître la vertu dans tout ce qui nous élève au-dessus des calculs personnels.
Le gouvernement de Venise , qui s'était montré si jaloux de son pouvoir, et l'avait gardé si long-temps, l'abandonna sans résistance à la première sommation; il fut renversé d'un souffle, et le peuple vénitien, autrefois si dévoué, n'essaya même pas de le défendre , lorsque rien n'eût été plus facile. Les ouvriers de l'arsenal, réputés braves et dévoués, auraient seuls suffi pour équiper une flotille très-supérieure à tout ce que les assaillants avaient d'embarcations. Mais il leur fal-
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lait un premier exemple de courage que leurs maîtres ne surent pas donner. C'est à eux-mêmes que les nobles vénitiens doivent tous leurs malheurs. Ils irritèrent l'ennemi par la haine et le mépris qu'ils lui montrèrent de loin , et l'encouragèrent par leurs soumissions dès qu'il les menaça de près. Accoutumés à une vie toute sensuelle, sans culture d'esprit, sans élévation, sans énergie, ils ne purent endurer l'idée de perdre les revenus de leurs terres du continent, qui eussent été séquestrées, tout au moins, à la première démonstration de résistance. Ils craignirent la fatigue et les dangers de cette résistance, longtemps soutenue contre un ennemi tel que Bonaparte se montrait déjà; ne voyant pas qu'ils ne pouvaient faire de paix avec lui, ou avec ceux qu'il servait, qui ne fût pire que la guerre (i).
(i) Parmi les pièces justificatives qui accompagnent V Histoire de Venise, par M. Daru, on trouve ( vol. n ^ page 36o) une lettre officielle de Bonaparte au nouveau gouvernement de Venise , du 26 mai i ygy , où il lui disait : « Dans loutes les circonstances je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, pour vous donner des preuves du désir que j'ai de voir se consolider votre liberté , et de voir la misérable Italie placée enfin avec gloire , libre et indépendante des, étrangers, sur la scène du monde, etc.» Et cependant Bonaparte, ce jour-là même, 26 mai 1797 , écrivait à son propre gouvernement : « Vous trouverez ci-joint , citoyens, direcjf urs , le traité préliminaire et les ratifications de l'empereur, etc. « Or, le premier article de ce traité disait : 1° Venise à Vcmyereur. Bonaparte s'expliquait sur le compte de ces Vénitiens, à qui il venait de donner de si
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Les Français, au nombre de cinq à six mille hommes, traversèrent sans opposition les lagunes en bateaux découverts, le i5 mai 1797, et prirent tranquillement possession de Venise où jamais auparavant aucun ennemi n'avait pu aborder, Baraguay d'Hilliers , qui les cdrnmandait , en montra beaucoup de surprise. Le dernier acte public de l'ancien gouvernement fut de proclamer l'installation de la municipalité démocratique qui devait donner le dernier degré de perfection à l'antique république. Il annonçait en même temps que le général français faisait cette visite amicale au peuple vénitien c< seulement pour son bien. »
Il faut toute une journée pour voir, même en courant, les curiosités du Palais Ducal. La première qui s'offre à vos yeux est l'escalier des géants, tout de marbre et décoré de statues colossales. On y remarque le panier de nèfles couvert de paille , ( en marbre ) symbole de la jeune noblesse longtemps gardée sous ce toit mystérieux dans des emplois subalternes pour la mûrir et la rendre propre
belles assui^ances de son désir de les voir libres et indépendants des étrangers ., et disait au Directoire : « C'est une population inepte , lâche , et nullement faite pour la liberté 5 il paraît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui nous donnons le continent. Nous prendrons les vaisseaux, nous dépouillerons l'arsenal , nous enlh'erons tous les canons , nous détruirons la banque , et nous garderons Corfou et Ancône , etc. »
bl MARCO -BAEBARO
au gouvernement. Cet escalier conduit aune suite de vastes appartements. La salle du grand conseil a i5o pieds de long sur 74 ^^ large. Les plafonds sont couverts de dorures, de sculptures, de peintures. Des tableaux d'histoire peints sur place et de dimensions colossales couvrent partout les murs ; on y lit les noms de Tintoretto, de Calliari , de Zuccari, de Bassano, de Paul Véronèse et de plusieurs autres grands maîtres de l'école vénitienne. Le tableau derrière le trône du doge représentant le jugement dernier et la gloire des élus par Tintoretto a environ 60 pieds de long sur une hauteur proportionnée. Les exploits des grands hommes de la république ont fourni presque tous les sujets de ces tableaux ; par exemple ceux de Sébastiano Ziani, d'Andréa Contarini, de Dominico Micheli,de Francesco Morozini, etc. La prise de Constantinople et la restauration de l'empereur Comnènes y sont représentées ainsi que la prise de Zara, la conquête de la Morée et une bataille navale contre le calife d'Egypte dans laquelle le vénitien Marco , ayant perdu son drapeau, coupa la tête d'un capitaine égyptien, et arborant le turban sur sa lance , traça avec cette tête sanglante un cercle rouge sur le nouvel étendard ; il en reçut le surnom de Barbara que ses descendants portent encore. Les principaux événements des guerres longues et sanglantes que se livrèrent les deux républiques rivales , Venise et Gênes , se
retrouvent ici, ainsi que la guerre avec Barberousse, la soumission de cet empereur au pape et la réception du roi de France Henri III, à son retour de Pologne en 1574. Ce prince, ayant accepté le titre de noble vénitien, son nom avait été inscrit dans le célèbre Livre d'or , lequel fut publiquement jeté au feu à l'entrée des Français avec la couronne du doge; mais le nom de Henri ne s'y trouvait déjà plus, car un descendant de ce prince l'avait biffé de sa main royale, l'année d'auparavant, indigné de se voir forcé par les craintes du gouvernement vénitien à chercher plus loin ■un autre asile. La majesté royale en fuite ne voulait pas que des Serenissimi signori eussent peur aussi. On découvre , dans la longue suite des portraits des doges, une place vide avec cette ins-. cription : Locus Marini Falieri decapitatil
L'opéra ayant ici comme ailleurs trompé notre attente, nous avons essayé d'un autre théâtre, où, à défaut de chant, nous puissions au moins entendre parler, et ce fut un drame sentimental à la Kotzebue que l'on nous donna. Un meunier et sa famille sauvent, sans le connaître, leur prince près de périr dans un orage. Ces bonnes gens se trouvent éti^e l'objet des persécutions d'un personnage puissant. Le prince , témoin de ce qui se passe, prend le plus grand intérêt à leur malheur; mais, sans vouloir d'abord en interrompre le cours, il se contente de repéter à chaque nouvel acte
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d'oppression : Va heuel va heiiel Benissimol mais ne cous inquiétez pas! On le croit fou, jusqu'à ce que , se découvrant à la fin , le tyran subalterne pris sur le fait est sévèrement puni. Ce cadre usé n'était rempli que de lieux communs assez plats, ce qui n'empêcha pourtant pas la pièce d'être applaudie avec transport par le public vénitien ; et j'en fus charmé ; car le bon goût en morale vaut mieux que l'autre bon goût, et je m'attendais peu à le trouver en ce pays aussi général et aussi vif. Le chantier et les arsenaux de la marine dont l'enceinte a près d'une lieue de tour, étaient autrefois ce qu'il y avait de mieux en Europe; il ne s'y fait plus rien maintenant; un morne silence règne dans son intérieur qui paraît vide; en effet, les Français à leur première visite firent disparaître tout ce qui pouvait être converti en argent, et comme en Suisse on avait envoyé de Paris le citoyen Rapinat pour organiser le pillage, ici on envoya le citoyen Forfait. Mais lorsqu'ensuite le Directoire crut pouvoir faire de Venise une conquête permanente, il n'épargna rien pour remettre l'ordre et remplacer ce qui avait été dilapidé. Il fit équiper les vaisseaux déjà construits, il en lïiit d'autres sur le chantier, et Venise, entre les mains de ceux qui venaient de la mettre au pillage et de lui ôter son indépendance politique, semblait renaître! « Les Français, me disait un «Vénitien, nous prirent 45 millions de francs,