‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 22 sur 126 · AUTRICHIENS · texte numérisé non relu

AUTRICHIENS

)) mais ils nous rendirent 3o millions sous la foniie «de salaire aux ouvriers; ce qu'ils prirent aux » riches fut en grande partie distribué parmi les » pauvres. Nos maîtres actuels , les Autrichiens , «nous demandent peu, mais ils gardent tout, et « le peuple, qui détestait les Français, commence » à les regretter. »

Non contents des biens meubles, les vainqueurs démolissaient les églises et les couvents, pour en vendre les matériaux. Il est vrai qu'avec le déblai ils comblaient des endroits bas et malsains, où ils plantaient des arbres et semaient du gazon. Venise eut ainsi un peu de verdure et d'ombrage pour reposer les yeux fatigués de la vaste monotonie des lagunes. Des monuments du génie de Palladio, tels que l'église àe San- Giorgio Maggiore et celle d'// Redemplore auraient été renversés comme les autres et leurs marbres mis à l'enchère , si la nouvelle municipalité n'eût trouvé moyen de les racheter à l'aide d'un emprunt que les Juifs fournirent, et pour le remboursement duquel les vaisseaux paient maintenant certains droits. De tous les couvents on ne respecta que celui des Arméniens, qui fut même doté de toute La boue , tirée des canaux qu'on nettoyait. Cette boue versée à l'entour de leur demeure amphibie construite sur pilotis dans la mer, lui assura un petit territoire. Nous avons rendu visite à ces pères, qui ne vSOJit que six et ressemblent à des capucins. I. 5

Outre l'arménien ils parlent fort bien l'italien, un peu le français et le latin; l'un d'eux entend même l'anglais, et c'était, nous dit -il, lord Byron qui le lui avait appris en échange de sa propre langue, dont il avait donné des leçons au poète. Le couvent, d'une propreté scrupuleuse, sert d'école ou de collège à déjeunes Arméniens envoyés par leurs parents. Ces moines ont quelques instruments de physique et d'astronomie et une bibliothèque; ils impriment eux-mêmes en arménien leurs propres traductions d'ouvrages européens. Nous les trouvâmes occupés d'une édition de l'histoire de RoUin très -bien exécutée. On compte, à ce qu'ils nous dirent, cinquante mille mots dans leur langue (i), d'autant plus concise qu'elle est plus riche. L'ouvrage du bon Rollin, à la vérité un peu verbeux, se trouvait beaucoup plus court dans leur traduction. Apprenant que l'un de nous était arrière-neveu du docteur Franklin, ils le complimentèrent sur les découvertes en physique de son parent , qu'ils paraissaient bien connaître.

Le nombre des palais qu'il faut absolument voir quand on est à Venise est fort grand; mais, dans la relation d'un voyage , le lecteur n'est pas d'ordinaire exigeant à cet égard , et je ne dirai que quelques mots sur deux ou trois d'entr'eux. I^e

(i) Le dictionnaire de l'Académie française contient 2€),^ 12 mots, et le dictionnaire anglais de Johnson 56,^84.

vaste et somptueux palais Grimani est celui qui m'a paru donner la plus grande idée de l'ancienne magnificence de Venise, non-seulement par son ensemble, mais parla richesse des détails et le luxe bizarre qui y domine. Plusieurs meubles sont revêtus de lapis lazuli , d'améthistes et d'autres pierres précieuses. Dans quelques-unes des salles, des proues de galères dorées sortent en relief de la muraille. On montre dans le palais Barbarigo la chambre qu'habitait le Titien et où il mourut; elle est encore ornée de ses ouvrages. La fameuse Hébé de Canova que l'on voit dans le palais ^bbresci n est qu'une jolie petite fille; c'est la nature même, mais le beau idéal de l'antique ne s'y retrouve pas. La draperie paraît avoir été imitée de celle de Niobé, qui ne me semble pas un bon modèle à suivre.

Voici comment tous ceux qui ne travaillent pas pour vivre passent le temps à Venise, de leur propre aveu. Ils se lèvent à onze heures ou midi, font quelques visites ou se promènent par la ville jusqu'à trois heures, ils dînent, dorment quand il fait chaud une heure, s'habillent et vont au café ou Casino jusqu'à neuf heures , puis à l'Opéra qui est un autre casino, puis encore au café une heure ou deux, et ne se retirent en été qu'au point du jour. Personne ne lit. Les nobles vivent obscurément et pauvrement dans un coin de leur palais; beaucoup d'entre eux dînent chez le restaurateur

à deux francs par tète, et les plus économes à seize sous monnaie de France. Je me suis fait donner la carte de leur repas, que voici : pain deux sols, vin quatre sols, soupe six, bouilli quatre (i). Tel est aussi l'ordinaire de leurs maîtres , les officiers autrichiens , dont l'économie est fort critiquée par les Vénitiens, bien qu'eux-mêmes soient au même régime et qu'ils ne donnent jamais à dîner. Il y a une bibliothèque publique très-peu fréquentée, et plusieurs cabinets de lecture où l'on trouve de mauvais romans. La musique est le seul talent tant soit peu cultivé par les femmes, le seul plaisir un peu intellectuel dont elles soient susceptibles (2),

Depuis la révolution les aristocrates ou anfi- GalUcans , ou cagots ^ comme je les ai entendu

(i) Voici le prix courant des principaux comestibles , qu'il n est pas inutile de comparer avec ceux d'autres pays et d'autres temps, ainsi que le salaire duti-avail. La livre est de 12 onces , et la monnaie celle de France. Pain 4 sous la livre ( ordinaii-ement 5 sous)j bœuf 12 s. la livre; mouton 9 s.; veau 16 s. 3 riz 4 s. ', jardinage 5 s. 3 macaroni ly à 8 s. 3 vin 6 à 7 s. la bouteille 3 un dinde 6 francs ; un poulet I à 1 fr. Un journalier gagne 5o à 4o sols 3 un charpentier ou maçon 5 fr. ; gondolier 2 fr. 3 domestique à l'année 2 fr. par jour, et se nouri-it 3 un valet de place 5 fr. par jour. Une gondole bien équipée coûte d'achat 5o à 55 louis.

(2) Il y a quatre conservatoires ou écoles de musique , pour les femmes, qui sont sur le meilleur pied. C'est dans un de ces établissements que le talent extraordinaire de madame Catalani reçut son premier développement.

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