‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 31 sur 126 · TOURS DE BOLOGNE · texte numérisé non relu

TOURS DE BOLOGNE

traies qui , sans qu'ils s'en doutent , les dirige toujours. Ceux qui nous précèdent dans la tombe ont un certain droit à nos respects ; c'est un sentiment naturel qui se retrouve chez tous les peuples et dans tous les siècles; mais l'ostentation n'est pas du respect, encore moins l'odieux mauvais goût , qui fait servir les tristes dépouilles de l'humanité à de puériles décorations pour l'amusement du vulgaire. C'est profaner ce sentiment naturel , que de violer les tombeaux et de montrer indécemment à tous les yeux ce qu'ils eussent dû protéger et couvrir à jamais de leur ombre.

Tout le monde a entendu parler de la tour de Pise , qui penche ou surplombe de quinze pieds ; il n'en est pas ainsi des deux tours de Bologne, pour le moins aussi extraordinaires. Quoique placées à côté l'une de l'autre , elles diffèrent entre elles par la forme, la hauteur et le degré d'inclinaison; mais toutes les deux surplombent d'une manière effrayante au-dessus des maisons de la partie la plus peuplée de la ville. Celle du moindre diamètre s'élève à la hauteur prodigieuse de 35o pieds. Construite en l'an iiio, elle avait originairement 47^ pieds de hauteur ; mais , à la suite d'un tremblement de terre ( en 1 4 1 6 ) , qu'elle avait pourtant fort bien supporté, on lui ôta , par précaution , un quart de sa hauteur. L'autre tour , encore plus penchée ( elle surplombe de huit pieds), n'a heureusement que

1 3o pieds de hauteur et une base plus large que sa voisine.

Nous revenons du théâtre, où l'on donnait une comédie. Le principal personnage , qui bégaie horriblement, est îaniico délia casa^ ou plutôt l'amico de la maîtresse de la maison, son Cicisheo , qu'elle traite pourtant fort mal ; mais ses querelles avec une fille du premier lit de son mari sont bien autrement sérieuses. La jeune personne , qui est sur le point de se marier , rappelle à tous propos à sa belle-mère , en présence des deux messieurs , son âge mûr , ce qui la blesse à l'endroit le plus sensible, et, dans sa fureur , cette dernière , trouvant le malheureux cicisbeo sur son chemin , lui applique un grand soufflet. Le mari essaie en vain de réconcilier ces aimables dames , promettant une bague de prix à la première qui fera les avances ; tentées toutes deux par ce bijou, et chacune voulant en priver son adversaire, on les voit avancer et reculer alternativement, suivant que l'avarice , l'orgueil, l'envie prédominent tour-à-tour, jusqu'à ce que, de nouvelles insultes leur faisant oublier la bague, elles se séparent plus brouillées que jamais-

Les hommes se querellent de leur côté et se menacent, mais sans aller plus loin, et montrent aussi peu de courage que d'esprit. L'esprit pourtant ne manque pas dans la pièce, qui abonde en

go LES MOEURS.

scènes comiques ; mais si le tableau qu'elle présente des mœurs domestiques du pays a beaucoup de ressemblance, ces mœurs ne sont ni aimables, ni estimables. A Bologne, comme à Venise, les spectacles semblent absorber la population entière; toutes les familles qui ne sont pas pauvres ont leur loge au théâtre, où elles reçoivent et rendent leurs visites. L'entrée en est à si bas prix , que cet usage , qui dispense de recevoir ses amis chez soi, ainsi que de tous les devoirs d'une société libérale, devient une grande économie.

Avant l'année 1796, les Bolonais auraient presque pu se croire en possession d'une constitution libérale, car ils avaient alors leur sénat et un agent diplomatique à la cour de Rome; mais à la restauration, le pape, au lieu de sénat, ne leur rendit qu'un sénateur dont le costume est magnifique , mais le pouvoir à peu près nul ; le cardinal légat de sa sainteté, espèce de gouverneur de province , étant en effet le seul maître. Tel est le discrédit attaché à cette dignité nominale de sénateur, que les nobles, de familles ancienneiTient consulaires, dédaignent d'en être revêtus.

Quelques-uns des nobles se distinguent par leur active humanité; on en voit consacrer leur vie et leur fortune au soulagement des pauvres et des malades; c'est une passion vertueuse qui ne remplace pourtant pas aussi avantageusement qu'on pourrait le croire celles qui résultent de l'am-

bition personnelle; car il faut une certaine culture d'esprit, un certain développement intellectuel à l'ambitieux, pour lui et les siens; il veut que les enfants destinés à perpétuer son nom , soient au moins bien élevés , tandis que pour faire l'aumône comme on la fait en Italie, il n'est besoin que d'un peu de cœur sans beaucoup de tête , et avec cela on peut faire assez de mal tout en voulant faire le bien.

La plupart de ces nobles paresseux , conservateurs timides de l'ignorance , parce qu'elle existe depuis long-temps, n'ont pas même assez d'énergie pour s'occuper de leurs affaires domestiques, dont ils abandonnent l'administration à un intendant; voici leur vie : ils se lèvent tard, vont à la messe, montent à clieval, se font mener en voiture au corso pour passer le temps et gagner de l'appétit; dînent, dorment un peu, s'habillent, vont au théâtre, soupent, se couchent et le lendemain recommencent; une grande maison mal tenue et un bel équipage sont les objets de luxe favoris. Les cadets de famille, trop pauvres pour prendre femme, recherchent celles d'autrui; et les femmes, élevées au couvent dans la crainte de l'enfer pour tout principe (quelques messes vous en tirent toujours), sont trop incapables de se créer d'autres plaisirs que celui d'avoir un amant, pour se refuser celui-ci, qui est le seul à leur portée. Les filles de condition, qui en très petit

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