‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 33 sur 126 · LA POLITIQUE DE LE NS E I GNE MEN T · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE DE LE NS E I GNE MEN T

le zèle; ce fléau était devenu en quelque sorte un bienfait ; car le simple soldat, pour devenir capitaine, devait savoir au moins lire et écrire, et, comme toute la génération nouvelle ne voyait en perspective que le métier des armes, chacun voulait acquérir ce qu'il fallait pour s'avancer. Les sœurs et même les mères qui n'étaient pas indifférentes aux succès de leurs frères et de leurs fils, apprenaient d'eux quelque chose.

Il s'en faut bien que tout le monde soit d'accord sur le bon effet de l'instruction aussi répandue , et voici comme l'on raisonne : les peuples que l'on prend la peine d'instruire de leurs droits ainsi que des devoirs des gouvernements à leur égard, se montrent bientôt, dit- on, disposés à exagérer et à méconnaître les uns et les autres; de là les révolutions. L'objection est spécieuse , et si elle était fondée , il faudrait sans doute écarter les moyens d'instruction au lieu de les faciliter. Mais , quoi qu'on fasse , il y aura toujours quelques individus qui, à force de talents naturels, ou à la faveur de circonstances particulières, acquerront des connaissances et de l'habileté; ainsi placés entre la classe supérieure qui les repousse et la classe inférieure dans laquelle ils sont nés, mais qu'ils dédaignent à leur tour, ces individus, nécessairement mécontents ^e l'ordre de choses dans lequel ils vivent, devront naturellement être disposés à le renverser. Les hommes

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du peuple instruits parmi la foule ignorante, portent avec eux le brevet de meneurs dans les révolutions ; ils en sont les chefs naturels , et cette foule ignorante leur fournit les manœuvres dont ils ont besoin pour faire le gros ouvrage. Plus l'instruction sera circonscrite, plus il y aura de ces manœuvres et plus les chefs en petit nombre auront d'influence et de pouvoir; l'inconvénient est inévitable. Que si au contraire l'instruction devient générale parmi le peuple, il n'y aura plus d-^ meneurs en titre, plus de dupes qui veuillent les suivre; tous ceux qui n'auront pas assez d'esprit pour être chefs révolutionnaires, en auront pourtant trop pour consentir à être manœuvres, et voyant bien qu'il n'y a rien à gagner pour eux dans le désordre, ils se soumettront volontiers à des conditions raisonnables. L'instruction de tous est donc le meilleur et même le seul moyen de déjouer les mauvais desseins du petit nombre. D'ailleurs l'homme instruit, réussissant mieux dans tout ce qu'il entreprend, étant meilleur manufacturier, meilleur négociant, meilleur agriculteur, ayant enfin beaucoup à perdre au désordre, n'aime pas les révolutions ; l'homme instruit a plus de dignité, de probité, d'humanité que l'ignorant, il a tout au moins plus de prudence et voit que son intérêt est dans la sûreté générale des personnes et des propriétés. L'expérience de tous les pays et de tous les peuples nous apprend que

q6 la politique de l'enseignement.

les révolutions sont d'autant plus atroces et plus extravagantes qu'il y a plus d'ignorance dans le grand nombre. Il est vrai qu'un peuple instruit ne goûtera pas l'arbitraire et repoussera l'oppression ; mais aussi il n'aspirera pas à une égalité chimérique et ne se livrera pas à d'aveugles fureurs; enfin il saura ce qu'il veut, et l'on pourra le contenter. En Italie , la restauration a mis fin au système d'instruction parmi le peuple , précisément au moment où toute l'instruction dangereuse était acquise; le poison avait été donné, on a retiré l'antidote.

Pendant la courte durée du royaume d'Italie, la liberté delà presse, qui était loin d'être entière, se trouvait cependant moins gênée qu'auparavant, car il y avait un certain ordre de principes moraux et politiques, que le nouveau gouvernement ne pouvait décemment s'empêcher de reconnaître comme base de son existence , quoiqu'il ne les aimât point du tout; comme, par exemple , la division des pouvoirs temporel et spirituel, l'indépendance et la publicité judiciaires, la liberté de conscience, l'égalité devant la loi. Ces principes se répandaient ; on commençait à sentir l'avantage de leur application , bien qu'ils eussent été reçus avec assez d'indifférence. Sans doute des innovations philanthropiques , faites les armes à la main , par un jeune conquérant , césar et charlatan à la fois , qui subjuguait le pays et le dé-

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