‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 36 sur 126 · ANECDOTE. IO · texte numérisé non relu

ANECDOTE. IO

seule chambre de la maison qui eut une cheminée , nous écoutions, non sans quelque plaisir, Forage qui battait en vain les fenêtres, lorsque l'on nous amena de jeunes voyageurs atteints comme nous par l'orage ; nous leur fîmes place auprès du feu , et nous reconnûmes ensuite que c'était la fille et le fils de sir James H. d'Edimbourg, cette première, veuve de sir Thomas D., tué à Waterloo ( i ). De nouveaux arrangements furent bientôt pris pour nous loger, et nous nous réveillâmes le matin sans avoir été assassinés, quoique la femme de chambre de lady D. nous eût rapporté de terribles choses sur la mauvaise mine des gens de la maison. Les étoiles brillaient encore lorsque nous partîmes pour Florence, où nous n'arrivâmes pourtant que le soir, retardés sur la route par un ordre du grand-duc qui, dinant à la campagne, avait fait retenir tous les chevaux. Apprenant , par un exemple donné de si haut, à préférer nos convenances à celles des voyageurs qui nous suivaient,

(i) Marié depuis quelques semaines seulement, Sir Tho mas D. quitta sa jeune épouse, la veille de la bataille, pour se rendre à Bruxelles , à son poste. Le lendemain au soir, la nouvelle de sa mort fit prendre à lady D. la résolution désespérée d'aller chercher son mari parmi les morts. Au point du jour, apiès avoir coui-u Lien des dangers^ elle arriva enfin au 'milieu des restes encore fumants du carnage de la veille , et eut le triste bonheiu- de trouver celui qu'elle cherchait encore vivant , et de ne s'en plus séparer pendant six jours que dura son agonie.

IIO FLORENCE.

nous obtînmes des postillons de nous conduii'e, trois relais de suite, avec les mêmes chevaux.

La première vue de Florence, du revers méri- <Jional de l'Apennin, nous parut admirable; ses murs crénelés, ses antiques tours, ses palais, ses églises, relevaient la triste imiformité des toits et des cheminées, que la lumière déjà affaiblie du crépuscule contribuait à effacer, en même temps qu'elle jetait sur l'ensemble du paysage un certain vague poétique. Le premier plan de ce tableau était composé de vergers, d'oliviers et de maisons de campagne à parterres en compartiments, à terrasses et à statues ; puis venait la célèbre vallée de l'Arno et les montagnes opposées.

Florence, le 8 novembre. Il y a déjà onze jours que nous habitons la patrie des Médicis et le théâtre de leur ancienne grandeur; il en faut rendre compte. Le lendemain de notre arrivée se passa fort agréablement à ne rien voir et à ne rien faire parce qu'il pleuvait, et que la pluie, bien qu'elle n'empêchât pas de sortir si l'on en avait envie , est une excuse valable pour rester chez soi; on se sent dans son droit, et la conscience de voyageur est en paix. Le surlendemain nous envoyâmes nos lettres : mais les personnes à qui elles étaient adressées se trouvaient la plupart absentes; autre malheur, auquel il fallut se résigner. Au reste, M. le chevalier de Fontenay, chargé d'affaires de France , se trouvait à Florence, et les bontés qu'il

LA GÀ.LERIE. J I 1

a eues pour nous ne nous ont rien laissé à re-

gretter:

La célèbre galerie , qui doit son origine à la munificence des Médicis , occupe le premier étage d'un immense édifice quadrangulaire. Ce n'est pas proprement une galerie, mais une suite d'appartements où les tableaux sont entassés plutôt qu'arrangés. On voit d'abord, dans le corridor de dégagement, le triage de la collection et quelques tableaux curieux par leur antiquité, indiquée par leurs fonds d'or et d'azur et leurs draperies parsemées d'étoiles d'argent. C'était le goût des neuvième et dixième siècles, cinq ou six cents ans avant l'invention de la peinture à l'huile. L'on se perd au milieu des bustes , des statues et des tableaux. Sortant bientôt de cette foule de chefsd'œuvre ordinaires, je cherchai la tribune où les chefs-d'œuvre par excellence ont été réunis. Ce sanctum sanctorum est un petit salon octogone , éclairé par en haut, où je m'arrêtai long-temps, et où je suis souvent revenu depuis. On y trouve quatre statues : la Vénus de Médicis , le Rémouleur, le Faune, et les Lvitteurs. Au sujet de la Vénus, je remarquerai seulement que, depuis Praxitèle jusqu'à Canova, les artistes, par imitation de l'antique , se sont accordés à lui donner le sentiment de son sexe pour toute expression. Apollon est tout nu, comme elle; mais il n'en sait rien ou n'y pense pas. Elle est femme, soit;

112 PTTDF.UR DE TIIKATRE.

mais elle est déesse ; c'est un être idéal , à qui l'on suppose d'autres sentiments que ceux d'une femme ordinaire. De deux choses l'une; ou la déesse a le sentiment de sa nudité, ou bien elle ne l'a pas. Si sa modestie en souffre, qu'elle mette un jupon ; si elle n'en souffre pas, alors point de mains, car c'est pire que de ne rien cacher. Il est absurde à elle, autant que malhonnête , de se promener ainsi nue , sous les yeux de tout l'Olympe, dans un état de souffrance qu'il lui serait si facile de s'épargner. Milton avait d'autres idées d'une immortelle :

no vcil

Shc nceded, virtue proof, no thovight infirm

Altered lier chcek(i).

Dans l'attitude de la Vénus, il n'y a que de la pudeur de théâtre ; c'est ainsi que ce sentiment serait joué à l'Opéra et représenté par les figurantes dans un ballet. Canova, dans sa trop belle Vénus du palais Pitti, à Florence, renchérit encore sut" l'expression de l'antique ; aussi trouvet-elle encore plus d'amateurs d'un certain genre.

Les anciens sentaient toute la dignité de l'homme; mais sa compagne n'était pour eux que le complément nécessaire de l'espèce , tout simplement la femelle de l'homme; et la grossièreté, ainsi que l'injustice de cette conception, suffirait

(i) Médiocrement traduit par Delille, ainsi qu'il suit :

Aimalile (rinnoccncc et belle de candeur, Son cor|is est revêtu de sa seule pudeur.

RAPHAËL. \ l3

à mes yeux pour marquer les progrès immenses de l'esprit et du cœur humain, ainsi que la supériorité morale que les modernes ont acquise. A côté des quatre statues on voit, dans cette tribune , six tableaux de Raphaël , qui caractérisent sa première, sa seconde et sa troisième manières : 1° le portrait d'une dame florentine, sec et dur , comme le Perugin , ou Albert Durer luimême, et pourtant admirable par sa simplicité , et , si je puis le dire , par la vérité du manque d'expression. Telle est l'exactitude des détails, qu'on y distingue la moindre inégalité de la peau, la plus petite ride , un cheveu même : cette scrupuleuse imitation de la nature semble avoir été , dans l'enfance de l'art, le genre de mérite dont on faisait le plus de cas. Le beau idéal et la grandeur arrivèrent ensuite , la grâce enfin, jusqu'à ce que l'imitation vint dépraver l'art qu'elle ne pouvait porter plus loin. « Mieux voudrait-on, dit Mengs, que l'obscurité la plus profonde vînt envelopper les beaux arts, que de les voir livrés à ce raffinement vicieux; car alors on pourrait espérer de voir le feu du génie se rallumer de nouveau. »

2° La Madone, l'enfant Jésus et Saint-Jean; celui-ci tient entre ses deux mains un oiseau dont l'enfant Jésus parait s'occuper. Quoique l'on aperçoive encore ici les leçons du Perugin et que l'enfant Jésus ne soit pas bien dessiné ( je ne crains point de le dire , caries fautes de dessin comme les I. 8

fautes d'orthogtaphe ne sont pas affaire de goût), cependant , Raphaël s'élève ici au-dessus de la nature vulgaire sans rien perdre de sa simplicité. Les figures ne sont point des modèles qui posent ; elles agissent, elles parlent, sans paraître s'occuper de ceux qui les regardent.

3°. Une autre Madone et les mêmes enfants. Le dessin en est parfait, il y a encore moins de dureté , plus d'expression, mais un peu moins de simplicité ; les morceaux de paysage dans ces tableaux sont inexcusablement mauvais. Deux autres tableaux sont donnés comme modèles de la troisième manière ; en effet, on n'y aperçoit plus aucune trace du Perugin, et Ton ne devinerait pas qu'ils sortent de la même main que ceux qu'on vient de décrire. Les connaisseurs distinguent le faire des ' grands artistes et leur coup de pinceau, de même qu'un caissier de la banque distingue les diverses signatures; mais, comme lui, ils s'y trompent quelquefois. Saint-Jean dans le désert et la Fornarina sont de la dernière manière. Le genre de beauté de la célèbre maîtresse de Raphaël est ici plutôt matériel qu'idéal ; mais le coloi-is l'emporte même sur celui de Saint-Jean, et ne laisse rien à désirer. Le dernier tableau et le premier en rang, est le portrait du pape Jules IL

Plein de ces impressions , et fier de me trouver enfin sensible aux beautés du premier des peintres, que j'avais autrefois méconnues, parce que

RAPHAËL. 1 l5

je n'avais alors vu que les tableaux de sa première et de sa seconde manières, j'en parlai avec enthousiasme à un connaisseur en titre , artiste de grand mérite lui-même , et fort connu à Florence, M. Fabre , que j'avais eu l'honneur de rencontrer chez madame la comtesse d'Albany. Quelle fut ma surprise d'entendre ce qui suit de la bouche de ce connaisseur: La Fornarina de la tribune est un tableau connu depuis environ quatrevingts ans seulement, et que, sur sa bonne mine, on a tiré de l'obscurité où il était injustement resté plongé pendant deux siècles; ses titres à la place qu'il occupe ont cependant été reconnus un peu arbitrairement. La Madone , avec l'enfant qui grimpe sur ses genoux, est un ouvrage d'un genre précieux, qui aura été exécuté par quelque élève de Raphaël , mais non par lui-même. Quant à Jules II, il y a trois prétendus originaux de ce tableau, l'un desquels est en Angleterre; mais l'on ne sait pas au juste quel est l'original et quelles sont les copies. Enfin , il n'y a guère que la moitié de ces Raphaël dont l'origine soit bien établie, ce qui, ajouta-t-il, est beaucoup. En effet, si Raphaël, mort à trente-six ans, n'a commencé à être grand peintre qu'après l'âge de vingt ans, comme semble le prouver son portrait, très-médiocrement peint par lui-même à Florence, lorsqu'il y vint étudier les cartons de Michel- Ange ; si des seize années de son talent il en a

Il6 LES TRA.VAUX d'hERCULE.

employé la moitié au moins à peindre à fresque ; si durant les huit autres années il n'a guères pu exécuter, même en se faisant aider, au-delà de douze tableaux par an , ce qui ferait la centaine à peu près pendant sa vie, et si cependant il existe douze cents Raphaël sur lesHstesdes connaisseurs, que faut -il penser des onze douzièmes de ces chefs-d'œuvre? Il semble que le nom de Raphaël comme celui d'Hercule doit s'entendre collectivement et qu'il exprime une certaine classe d'artistes, comme l'autre une certaine classe de héros contemporains , de sorte que les tableaux de Raphaël seraient comme les travaux d'Hercule; cela posé on pourrait s'entendre sur leur nombre.

Léonard de Vinci, Raphaël, et les autres grands maîtres des quinzième et seizième siècles, eurent nécessairement beaucoup de disciples, et un assez orand nombre de ceux-ci ont dû laisser après eux des tableaux faits pour passer à la postérité; ces disciples en ont eu d'autres, et le nombre des artistes est allé en croissant jusqu'à ce cju'au commencement du siècle dernier l'émulation se fut portée vers les sciences, avec une ardeur qui ralentit celle dont les beaux arts étaient l'objet. Cependant, le nombre des élèves des grands maîtres, dont le nom est parvenu jusqu'à nous, se trouve être comparativement très petit, de sorte que tous ces tableaux , noircis par le temps , qui portent

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