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LA COMTESSE DALBANY. II

leur âge sur leur physionomie , portent aussi le nom de Tun des Hercules de la peinture.

Parmi la belle collection de portraits des grands maîtres peints par eux-mêmes , ceux de Michel- Ange et de Léonard de Vinci sont ti'ès remarquables; celui-ci est un vieillard vénérable à longue barbe , l'autre est de moyen âge et à barbe touffue. L'excellent portrait de sir Joshua Reynolds est dans le goût de Vandyck; Angelica Rauffmann s'est représentée fort jolie; mais elle montre trop ses dents. Quant à Raphaël qui n'a pas l'air d'avoir plus de 1 8 ans , c'est un des plus mauvais portraits de la collection.

Les étrangers sont très curieux de voir la comtesse d'Albany ( Aloïsa de Stolberg ), veuve de Charles Edouard , dernier des princes anglais déchus du trône, que l'on suppose être aussi veuve en secondes noces du Shakespear de l'Italie, Alfieri. Elle conserve encore, malgré son âge, de la fraîcheur et de la beauté ( i ) ; sa taille est majestueuse , ses manières ouvertes et franches ; l'allemand est sa langue maternelle, mais elle parle très bien le français et l'italien , et entend l'anglais. Veuve d'un Stuart, elle n'est pourtant point ultrà-roya-

(ï) Dans sa jeunesse , il y a quarante ans , elle se faisait traiter de reine; mais les Anglais l'appelaient la reine des cœurs. C'est à M. de Bonstetten, qui l'a connue dans ce temps-là, que je dois cette anecdote, conservée dans des Icttres ( encore ine'dites) à l'historien Mviller.

Il8 LUCCHESINI, BORGHÈSE, FABBRONI.

liste, et quoique femme, ses opinions politiques sont modérées; elle a visité l'Angleterre et a demeuré en France , où elle se trouva au commencement de la révolution. La société que l'on rencontre chez cette dame est très variée, et en grande partie composée d'étrangers. J'y ai connu le marquis Lucchesini , favori du grand Frédéric, qui fut ministre de Prusse à la cour de Bonaparte, où il défendait son pays avec courage; et pourtant il est ici en honorable exil. Ce doit être un malheur en diplomatie d'avoir reçu de la nature le regard extrêmement fin du marquis de Lucchesini. On voyait encore, chez madame d'Albany , le prince Borghèse, connu dans le monde pour avoir fait semblant de brûler publiquement ses titres de noblesse, que néanmoins il sut garder, et plus connu encore par son mariage aveclasœur de Bonaparte , dont il est séparé. C'est un des plus riches princes romains. Le signor rabbroni,qui venait chez la comtesse, est un personnage extraordinaire aujourd'hui; directeur de la monnaie en Toscane, et savant en titre, il fut autrefois danseur à l'Opéra. Le célèbre Fontana partage avec lui la gloire d'avoir fondé , ou du moins porté à son état de perfection actuelle, le cabinet d'anatomie de Florence. L'avancement du signor Fabbroni est sans doute dû à la révolution autant qu'à son mérite; mais loin de chercher à se venger sur la société de l'espèce de disgrâce attachée à son origine , comme

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Collot d'Herbois et tant d'autres, il n'a jamais fait que du bien.

On nous avait fait reraarquerune Italienne, aux traits rée^uliers, aux beaux yeux et aux belles dents, qui, disait-on , avait autrefois cliargé l'ennemi à la tète d'une compagnie de dragons, et fait ensuite son entrée triomphale à Florence l'épée à la main, « Cette héroïne , me dit en riant le signor Fabbroni, était au temps dont vous parlez la très intime amie d'un étranger bien connu. Je ne sais quels combats elle peut avoir livrés; mais je l'ai vu faire l'entrée triomphale dont vous parlez sur le pont de Florence, jambe de ci, jambe; de là, sur un grand cheval de bataille; son amant d'un côté, un capucin de l'autre, le crucifix à la main. Si vous voulez, je vous présenterai à la signora M » Il eut en effet cette bonté, et je trouvai à cette dame toute la franchise d'une héroïne. Forcée, dit-elle, par les Français , de fuir de son pays , elle avait long-temps voyagé en Allemagne. — Mais cependant, madame, vous revintes parmi eux? — (3ui, au fond je les ai trouvés huoni hruti (bonnes créatures). Il y avait à côté de la signora M une jeune personne en conversation animée avec elle. Je demandai au signor Fabbroni qui elle était. — La femme de mon fils , marié la semaine dernière. Il aperçut ma surprise , et ajouta : « Elles ne se connaissaient pas auparavant, comme vous pouvez croire; la connaissance

date de son mariage. » Ceci amena la conversation sur les mœurs italiennes, et je lui répétai ce que j'en avais entendu dire afin d'avoir son opinion. Aussitôt, lui dis-je, qu'un mari italien a un héritier ou deux, il devient impatient de recouvrer sa liberté accoutumée, et il la donne tacitement à sa jeune épouse, l'abandonnant loin de ses yeux à toutes les séductions auxquelles il sait bien qu'elle sera exposée dans un monde qu'il connaît mieux qu'elle. Dans la suite , le mari et la femme s'arrangent entr'eux de manière à suivre, chacun de leur côté, leurs inclinations, sans gène et sans déguisement. Lorsqu'il s'élève des querelles, entre la dame et son cavalière sen^ente\, il n'est pas rare que le mari s'en mêle pour les raccommoder; interposant même son autorité maritale en faveur de celui-ci, lorsqu'il le croit maltraité, pour le bien de la paix domestique et de la justice. Dans un tel état de choses , les enfants , après le premier, ne peuvent être bien chers à celui qui en est réputé le père, et sont fort négligés. Les filles, élevées au couvent, y demeurent et prennent le voile par ennui de n'être rien, si leurs parents ne réussissent pas à leur trouver un mari , ce qui est le résultat de négociations, dont l'intérêt fait toujours la base. Les fils cadets vivent de leur légitime, et se font prêtres ou cavalière servente sans jamais se marier, et il est rare qu'ils aient assez d'énergie pour aller chercher fortune ailleurs. Le

mariage n'est jamais le résultat de l'inclination réciproque. Les âges et les goûts sont mal assortis, et l'amour, clans le mariage, est chose inconnue. Les femmes, tout-à-fait sans culture d'esprit, ne s'occupent que de commérage; leur conversation ne roule que sur les liaisons de cœur de leurs connaissances, mais sans malice et même sans plaisanterie; c'est une affaire dont on s'occupe sérieusement, et où l'on ne voit pas le mot pour rire. Elles se font des visites de condoléances pour la perte d'un cavalière seivente.

Le signorFabbroni convenait bien de quelquesuns de ces chefs d'accusation; mais il prétendait que les cavalière serveiite n'étaient ordinairement autre chose que Vamico délia casa, comme en France ou en Angleterre, un habitué de la famille est loin d'être toujours l'amant de la maîtresse de la maison. On est en Italie plus désœuvré qu'ailleurs, disait-il, l'on y a peu d'amusements et peu d'affaires, et même dans les classes inférieures, on travaille moins qu'on ne le fait ailleurs. On a par conséquent plus de temps à donner aux soins qu'exigent les femmes, et ces soins ont leur douceur sans licence. Le signorFabbroni, qui a longtemps vécu à Paris, ne pouvait pas croire que la révolution y eut réformé les mœurs. Quant à l'Angleterre, où il avait été trop peu de tempspour juger de ses habitants, il se bornait à citer la conduite peu édifiante d'ini grand nombre

d'Anglaises hors de leur pays; ce qui lui faisait croire que les femmes n'y étaient pas plus scrupuleuses qu'ailleurs. Les faits qu'il citait étaient notoires, et j'étais loin de les contester; mais je niai la conséquence qu'il en voulait tirer, et je l'assurai que la plupart de ces voyageuses tarées avaien t quitté leur pays précisément parce qu'elles l'étaient , tandis qu'ailleurs on ne croit pas nécessaire de changer d'air pour ce mal-là.

Est-ce là votre modestie anglaise, me dit un soir au bal le signor Fabbroni, en me montrant une jeune et belle personne qui tourbillonnait avec grâce dans le cercle des valseurs , et livrait froidement aux regards avides des amateurs un pied mignon , un sein d'albâtre. A peine daignaitelle jeter les yeux sur le partner, beau et bien fait, qui dansait avec elle , impatiente qu'elle était de s'en assurer un autre, plus noble et plus riche, qu'elle avait vu entrer dans le salon. La danse finie, suivant des yeux cette beauté calculatrice, je la vis prendre le bras d'une autre dame et se promener nonchalamment dans l'appartement, sans paraître apercevoir celui qu'elle désirait le plus attirer vers elle. On me les nomma l'une et l'autre. — Voyez-vous, dis-je à mon tour au signor Fabbroni , en lui montrant la fille de M. H.... , cidevant ministre de Russie à Florence, cette autre jeune personne , non moins belle que l'objet de vos sarcasmes, mais qui n'a pas l'air de le savoir:

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