‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 39 sur 126 · LES MENDIANTS. I · texte numérisé non relu

LES MENDIANTS. I

d'ulcères et de vermine, demandant l'aumône à grands cris, quoiqu'un peu par habitude. A ces signes on reconnaît ici une maison charitable , et cela fait honneur au maître dans l'opinion. Personne en Italie ne songe à prévenir ce dernier degré de misère, en dirigeant et en encourageant l'industrie; on ne s'en occupe que lorsqu'elle est à son comble, mais alors elle a son pain assuré; les misérables ont leur curée comme les chiens à la porte des riches , et plus ils sont abjects, meilleure elle est. Avec un métier sûr comme celui-là, qui est-ce qui voudrait prendre la peine de travailler? C'est sans doute aux institutions politiques qu'il fout attribuer cet état de choses. En effet, lorsque les personnes et les propriétés sont à la merci de l'arbitraire et de la corruption, lorsque les privilèges , les prohibitions , les exemptions, les restrictions entravent et découragent toutes les entreprises utiles; lorsque les douanes, en embuscade sur les frontières de chacun des petits états qui découpent l'Italie et à l'entrée de toutes les villes de chaque état, obstruent la circulation des produits de l'industrie , cette industrie cesse d'être productive, et tout ce qui n'est pas prince devient mendiant. Si tel est l'état de la Toscane , sorte d'oasis politique en Italie , que sera le reste du pays ?

L'on dépêche les curiosités de Pise en deux matinées, ou même en une seule, lorsqu'on est

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pressé; premièrement la célèbre tour penchée, dont l'architecture rappelle celle de la tour de Babel, telle qu'on la voit représentée dans les anciennes Bibles ; et si l'on n'aperçoit pas ici la longue file d'ânes et de chameaux, charriant les briques et le mortier, au moins y trouve-t-on la confusion des langues, provenant des étrangers de toutes nations qui visitent cette merveille. Huit ordres, ou étages de belles colonnes de marbre blanc, supportent le même nombre de galeries extérieures, que l'inclinaison de la tour fait paraître en spirale , quoiqu'elles ne le soient point. Ce qu'il y a d'étrange est que cette inclinaison n'est pas uniforme, mais qu'elle est plus grande à la base , et décroît à mesure que l'édifice s'élève par une courbe, le sommet se trouvant comparativement de niveau. Il n'est pas improbable que les fondations s'étant affaissées plus d'un coté que de l'autre pendant la construction de la tour, et l'architecte cherchant toujours à regagner la perpendiculaire, l'édifice a dû prendre cette courbure que l'on aperçoit; et ce qui le confirmerait , c'est que les trous de l'échafaudage laissés dans le mur sont à l'angle droit avec lui, de manière que les ouvriers se seraient trouvés sur un plan incliné, et en danger de tomber , si le mur avait eu dès le commencement l'inclinaison qu'on lui voit aujourd'hui. Cette circirconstance me paraît concluante. La toiu^ qui

TOUR PENCITÉl-:. l4l

est cylindrique en contient une autre de même forme, et l'escalier est pratiqué dans l'intervalle d'environ trois pieds. Le vide intérieur est de vingt-deux pieds, les murs ont deux pieds d'épaisseur et la galerie extérieure sept pieds de saillie, de sorte que le diamètre de l'édifice est de cinquante pieds; il a cent quatre-vingts-dix pieds de hauteur , et surplombe de quinze pieds. Lorsqu'on regarde de haut en bas, il n'y a tète si forte qui ne tourne, et la sensation que l'on éprouve est insupportable. Au reste , comme le centre de gravité se trouve être de dix pieds en dedans de la base, on s'explique comment la tour, qui a l'air de tomber, reste debout ; mais cela dépend de l'agrégation toujours précaire des parties qui surplombent, et sont de plus ébranlées par les cloches suspendues au sommet. Ce qui doit tranquilliser sur le sort de cet édifice , c'est qu'il a résisté à des tremblements de terre, par lesquels un grand nombre d'édifices perpendiculaires ont été renversés.

Le Diiomo , comme toutes les autres cathédrales italiennes du douzième siècle, est une espèce de montagne de marbre, dont l'architecture n'est ni grecque ni gothique, mais qui pourtant a des beautés. Nous y remarquâmes un très-beau tableau d'Andréa del Sarto.

On voit suspendu à la voûte un vieux lustre , ou plutôt chandelier de métal , lequel fut poiu-

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Galilée, ce que la pomme tombant d'un arbre fut pour Newton. Galilée , se trouvant clans cette église et observant le mouvement alternatif qui avait été accidentellement imprimé à ce chandelier, par le choc d'une échelle que des ouvriers transportaient, conçut, dit-on, pour la première fois , l'idée du pendule et de son usage. J'ai vu depuis, chez M. le professeur Foggi, la première horloge à pendule construite par Galilée, sous l'inspiration du chandelier.

Les administrateurs du pillage, en 1796, prirent, comme de coutume, toute l'argenterie du DiLomo de Pise, et même rançonnèrent Andréa del Sarto. M. F..., qui nous conduisait, dit, en montrant de belles colonnes de porphyre, apportées de Constantinople , « et nous aussi , autrefois , nous prîmes ce qui ne nous appartenait pas; mais c'était dans le douzième siècle , non dans le dixhuitième. »

Le Campo sanlo est une vaste cour rectangulaire , environnée d'une sorte de piazza gothique dont les murs sont ornés de fresques, où le génie et la barbarie se montrent également. Cet enclos fut construit, dans le treizième siècle, tout exprès pour recevoir une énorme masse de terre sainte, apportée de Jérusalem au retour des vaisseaux pisans de la troisième croisade. Le tas a, dit-on, neuf pieds de hauteur, et environ dix mille pieds carrés de base; il aurait fallu cinquante vaisseaux

CA.MPO SANTO. 143

(le trois cents tonneaux, et peut-être trois fois ce nombre de petits bâtiments, tels que ceux en usage alors, pour transporter cette^ terre. Elle a la propriété de conserver les corps qui y sont enterrés, ou de les consumer très rapidement; je ne sais pas bien laquelle. Parmi les noms célèbres gravés sur les tombeaux, j'ai remarqué celui d'Algarotti, l'ami du grand Frédéric. La tour , le Duomo et le Cainpo saiito^ à quoi il faut ajouter un autre bel édifice, le baptistère, sont situés près les uns des autres sur une verte pelouse qui contribue à l'effet général qu'ils produisent. L'université de Pise, comme édifice, a aussi quelques prétentions architecturales , du moins celles qui résultent d'un revêtement de marbre. Cette université a trente-cinq professeurs, dont cinq résident au collège de Florence; leur traitement annuel est de cinq à sept cents écus ou dollars, ils ne reçoivent rien des étudiants qui sont au nombre d'environ cinq cents seulement, tous destinés à des professions qui les obligent à prendre leurs degrés; car les jeunes gens de la classe noble ou riche ne sont pas envoyés à l'université, mais reçoivent leur éducation sous le toit paternel ; elle est littéralement domestique , car elle se fait parmi les valets de la famille.

D'après ce que j'ai vu , les professeurs ne manquent ni de zèle, ni de connaissances, et les étudiants semblent répondre à leurs soins. Le pro-

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fesseiir de droit canon , M. F.... , traduisait Gibbon en italien, entrejDrise hardie dans son pays et dans sa situation. Le fils aîné de ce professeur, par égard pour la personne qui nous recevait et à cause de notre qualité d'étrangers, avait la bonté de nous consacrer la plus grande partie de son temps avec un zèle qui excitait toute notre reconnaissance. Cet excellent jeune homme parlait bien le français, lisait l'anglais, uiéme la poésie, avec facilité, ainsi que les langues mortes , et avait rempli, par intérim^ la place de professeur de mathématiques. Pendant ces derniers temps de disette et de maladie, il s'était dévoué aux établissements de bienfaisance. Deux autres fils et deux filles paraissaient avoir les mêmes dispositions , mais celles-ci , qui possédaientà fond plusieurs langues, ne voulaient, par modestie, faire usage que de la leur. Quoique tout ce savoir se trouvât renfermé dans un cercle de société assez étroit, il était sans pédanterie. On n'apercevait aucune envie de briller, encore moins de parvenir à rien; nulle affectation, mais au contraire une grande simplicité de caractère. Notre jeune ami, qui nous accompagnait partout , ne manquait jamais de prendre de l'eau bénite en entrant dans une église , et de faire le signe de la croix devant toutes les madones que nous rencontrions , sans s'embarrasser des regards de ceux à qui ces pratiques étaient étrangères et pouvaient paraître ridicules.

LES MOEURS. l4^

Tout cela fait voir que la moralité et les vertus domestiques ne sont point bannies des mœurs italiennes, au moins dans la classe instruite, et que l'on y peut être sincère dans les pratiques extérieures de la religion. Ce n'est pas la première fois que j'ai eu l'occasion de faire la même observation. Nous connaissons un prêtre dont le frère laissa en mourant une famille nombreuse et des dettes; il entreprit de le remplacer, se défit de sa voiture, retrancha toute dépense de luxe , paya les dettes, et se voua tout entier à l'éducation des enfants; il y a bien des années que cela dure, et avant sa mort, ce bon parent aura établi toute sa famille adoptive; ses intimes amis savent seuls l'étendue et la constance d'un sacrifice fait sans ostentation.

La plupart des femmes que l'on rencontre en société, sont accompagnées de leur caualiere servente ( cicisbeo signifie proprement un fat, un impertinent; le mot est injurieux, et l'on ne s'en sert pas dans ce sens); quelques-unes passent pour en avoir trois, il hello^ il hrutto ^ ilhuono\ le premier est aimé , le second fait les commissions , le troisième paie; mais, en général, un seul réunit en sa personne ces différentes attributions. Lors de notre arrivée à Pise, l'on ne parlait que d'une dame infortunée qui avait récemmentperduson perfide cavalière serpente. La pitié, l'indignation , remplissaient tous les cœurs. Quoique la dame ne fût

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