LES MACHINES
Todeur et la vue des chameaux , et les rosses qui nous avaient amenés furent sur le point de prendre le mors aux dents. Tout un régiment de dragons fut une fois jeté dans le plus grand désordre, par l'apparition inattendue de quelquesuns de ces paisibles animaux. Il serait facile de les naturaliser dans la partie méridionale des Etats-Unis d'Amérique, où le sol est trop sablonneux pour les voitures , et où les chevaux souffrent beaucoup de la chaleur. Les chameaux consomment moins, se contentent du plus mauvais fourrage, et font trente à quarante milles par jour, sans boire ni manger, avec une charge triple de celle d'un fort mulet.
A notre retour, nous rencontrâmes une longue file de bétes de somme d'ime autre espèce : c'était de pauvres gens, dont la nudité était à peine déguisée par les haillons , qui leur pendaient et par devant et par derrière. Ces malheureux apportaient des fagots au marché, et leur charge, proportion gardée, excédait de beaucoup celle des quadrupèdes leurs collègues. Il semble que la civilisation italienne ne se soit pas encore élevée ici jusqu'aux charrettes , ou même jusqu'aux brouettes tramées par des hommes, et que l'usage des civières et des crochets de portefaix n'y soit pas encore connu, car ces gens-là portent leur charge sans ce secours. Peut-être quelque ennemi des machines aura-t-il obtenu du gouvernement pa-
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ternel de ce pays la prohibition de celles-là , et pour le bien des bûcherons, condamné leurs épaules à porter ce qu'ils auraient pu traîner avec bien moins de peine. Le travail facile d'un seul se trouve être ainsi la dure tâche de quatre individus, qui gagnent entre eux tout justement ce que l'homme seul, aidé de deux roues, aurait gagné.
Le domaine rural, que nous venions de voir, est bien boisé; il y croît des chênes verds ( quereus ilex ) , de dimensions peu communes ; j'en mesurai plusieurs, dont le tronc n'avait pas moins de douze pieds de circonférence, et dont l'ombrage couvrait un espace de vingt -cinq grands pas de largeur. Le feuillage de ces arbres touffus est d'un vert noir et triste. En approchant, je fus assailli par d'innombrables fourmis rouges, qui pénètrent dans les vêtements, et dont il est difficile de se débarrasser. Las de voir toujours des champs labourés, des vignes, des peupliers mutilés , et de pâles et maigres oliviers , l'aspect des bois, des pâturages, des animaux en liberté, nous paraissait la nature hors de prison; le manque de mouvement du terrain était corrigé par l'aspect lointain des belles montagnes de Lucques.
Nous assistâmes hier à une messa caiitata , dans la cathédrale, où l'archevêque officiait en personne. Immobile sur son siège épiscopal , le prélat a été
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décoiffé dix fois , sa mitre enlevée et replacée sur sa tête, sans motif apparent, pendant que les prêtres marchaient processionnellement autour du chœur, en chantant l'office d'un ton nasal, qui faisait rire sous cape les enfants de choeur qui l'imitaient; à la fin le prélat a été déshabillé et rhabillé de pied en cap ; on lui a ôté ses robes €n les lui passant par-dessus la tète, et on lui en a remis d'autres de la même manière. La maigre musique de quelques violons, qui ne couvrait pas les battements de pied d'un maladroit maître de chapelle, s'est fait entendre pendant toutes ces cérémonies. Il n'y a pas eu un seul instant de tranquille recueillement, rien qui ressemblât à la prière, et qui inspirât ces sentiments religieux que les temples sont destinés à faire naître et à entretenir; c'était d'un bout à l'autre une pantomime musicale mal jouée, qui n'exprimait rien. Sincèrement disposés à nous joindre de cœur au culte rendu à l'Etre suprême, dans quelque communion que ce fût, ce n'était pas notre faute si ce culte, dégénérant en vaines cérémonies, substituait, aux impressions spirituelles, celles qui ne vont pas plus loin que les yeux. Aujourd'hui nous avons assisté à la leçon d'un professeur de belles-lettres à l'université , lue d'un ton très déclamatoire avec une fort belle voix. Traitant du mérite comparatif de Virgile et du Tasse, le critique donnait à celui-ci l'avantage de
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la moralité, avantage qui ne t(înte guère les poètes. Milton fut l'objet des plus grands éloges. Ce professeur nous a paru éminemment doué de cette qualité , pour laquelle je me souviens qu'un juge était fort loué à Paris, savoir, d'un beau pJiysique.
Il y avait ici autrefois des chevaliers de Saint- Étienne, créés par le grand duc Corne I, en commémoration d'une victoire remportée le jour de la fête du saint. Comme les chevaliers de Malte, ceux- ci se vouaient à la guerre contre les infidèles, et dans la première ferveur et pureté de leur zèle, comme eux, ils signalèrent leur courase en maintes occasions. Les murs de leur chapelle, ainsi que ceux de leurs maisons, formant la place de Saint-Etienne, sont encore chargés de trophées de leurs victoires, ainsi que de tableaux historiques qui y ont rapport. Trop riches pour que la révolution les épargnât, ils furent dépouillés de leurs propriétés et dispersés. C'était une injustice; mais la restauration de l'ordre, à laquelle on songe, ne réparerait pas cette injustice, et même ne restaurerait rien, puisque les propriétés sont aliénées, et que les chevaliers eux-mêmes sont morts. On ne ferait par- là que créer un ordre de chevalerie nouveau, et comme les circonstances, qui, dans le douzième siècle, motivèrent leur établissement, n'existent plus, ce serait une institution sans objet; à moins qu'au
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lieu de faire la guerre contre les Turcs, on ne chargeât les nouveaux chevaliers de la faire pour eux.
Les propriétaires de terres, ici comme j^artout en Italie, n'afferment pas à rente fixe, mais amodient à moitié produit, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. Le cultivateur à moitié produit, ne jouissant pas de tout l'avantage des améliorations qui sont entièrement à ses frais, n'a pas le même motif d'en faire; mais, d'un autre côté , il ne court que la moitié des risques de mauvaise récolte. En dernière analyse, c'est un système qui ne stimule pas l'industrie au même degré que la rente fixe, et sous lequel la terre est moins productive (i); mais il en résulte l'avantage inestimable d'établir une communauté d'intérêts entre le propriétaire et le cultivateur, des relations ordinairement bienveillantes, une sorte de surveillance paternelle, infiniment précieuse sous le point de vue moral et politique, et formant des liens sociaux entre la haute et la basse classe. Le dévouement extraordinaire des métayers vendéens à leurs chefs propriétaires , n'aurait pas eu lieu de la part de fermiers à rente fixe ; et nous ne voyons pas que les paysans ita-
(i) Les meilleures teiTes, aux environs de Pise, qui produisent deux ou trois récoltes dans l'année, valent cinq à sept louis les 6600 pieds carrés , ou environ 36 louis l'arpent de 40,000 pieds carrés.
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liens aient répondu au signal qui leur était donné par la France et imité les excès de la révolution. Ils y étaient tellement peu disposés, que leur esprit, naturellement vif et bouffon, s'exhalait en bons mots de circonstance. Les galériens pour la vie portent un bonnet jaune , tandis que celui des condamnés pour un temps limité est rouge : un paysan qui arrivait de la campagne , apercevant le bonnet rouge sur l'arbre de la liberté , planté dans le milieu du marché , s'écria : fortuiia che non e giallol ( heureusement qu'il n'est pas jaune) et la plaisanterie eut un tel succès, qu'il fallut mettre à bas arbre et bonnet. L'huile est un article de première nécessité en Italie; sous le règne impérial, il était une année devenu rare et cher : perche l'olio e cosi caro ? demandait un paysan, perc/iè, lui répondit un autre, hanno unto tanti re ed hanno fritto tante repuhhliche{\)\
Les souvenirs de ce temps-là ont laissé ici peu de ressentiments dans les cœurs. L'on rend justice aux soldats français, qui ne commirent pas de grands excès envers les habitants, mais au contraire se montrèrent souvent plus humains et plus justes que leurs officiers, dont les exactions étaient le sujet de leurs sarcasmes militaires.
On ne connaît pas ici l'enseignement mutuel;
(i) Pourquoi l'huile est-elle si chère? — Parce que l'on a oint tant de rois et fricassé tant de re'publiques.
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mais les enfants admis dans les nombreuses case di carità (maisons de charité), apprennent à lire et à écrire, et sont mis en apprentissage. On dit que tous les enfants présentés y sont reçus, ce qui, dans un pays déjà surchargé d'habitants, comme la multitude de mendiants le prouve , sert à en augmenter le nombre. Les curés de campagne enseignent la lecture et l'écriture à un petit nombre d'enfants, et reçoivent de leurs parents des présents d'œufs et de volailles. Les gens du peuple , dans les villes au moins , savent par cœur et récitent avec enthousiasme les passages favoris de leurs poètes, tels que la fuite d'Herminie dans la Gerusalemme du Tasse; la mort de Clorinda^ l'épisode d'Olindo et de Sofronîa; la célèbre description de la sécheresse et de la pluie, la mort à'Argante , de VOrlando furioso ; ils répètent la fuite à'^ngelica et quelques batailles. Mais Metastasio est leur poète favori; ils le chantent en chœur, et mettent le récitatif en dialogue. Le talent de l'improvisation n'est pas réservé à quelques personnes d'un esprit cultivé, mais se rencontre partout. Dans leurs moments d'hilarité et le verre à la main , les gens du peuple sont souvent inspirés; ils parlent alors en langage me^ sure et harmonieux pendant des heures entières sur des sujets accidentellement introduits; s'arrêtent-ils , d'autres reprennent le fil de leurs idées dans le même rhythme poétique. Ces récits fugitifs
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ne soutiendraient pas l'examen critique à la lecture, et ceux mêmes des improvisateurs qui se distinguent le plus , eurent rarement du succès lorsqu'ils écrivirent. On assure que Métastase regrettait de s'être jamais livré à l'improvisation, qui lui avait donné une certaine nés^lifirence de com-
position difficile à surmonter. Madame F
étrangère , mariée à un Italien , nous parlait de sa surprise, lorsqu'une fois, son mari, qu'elle n'avait jamais soupçonné d'être du nombre des inspirés, se mit tout-à-coup à improviser avec succès. On trouve cependant que cette faculté devient moins commune; de même que les autres traits caractéristiques, qui distinguaient les divers peuples de l'Europe, s'effacent tous les jours.
Les étrangers se plaignent amèrement du manque de probité qui les rend dupes de tous les marchés qu'ils font. Les marchands surfont indignement, et même, après marché fait, rabattent encore. L'on rabat cinquante pour cent sur un compte d'apothicaire, c'est une chose reçue ; mais les Anglais prennent tous les comptes pour des comptes d'apothicaires, vont trop loin et se font appeler ladri^ par ceux mêmes qui sont fort aises d'avoir leur pratique. La noblesse ellemême fait des choses qui ne sont pas nobles : par exemple, le théâtre appartient à une compagnie de nobles Pisans qui en sont les directeurs; et quelques-uns d'entre eux, à ce que l'on assure, jouent