CHAPEAUX DE PAILLE
à l'orchestre. Il arrive souvent qu'à la porte on demande à un étranger le double du prix ordinaire, et (îe ce qu'un homme du pays aurait payé. Je ne pouvais d'abord le croire, mais je m'en suis assuré; ils disent que comme le théâtre est leur propriété, ils ont droit de se faire payer le plus qu'ils peuvent. Ces nobles ont des relations familières avec la classe moyenne, mais ne la reçoivent pas chez eux, c'est-à-dire dans leur casino.
A notre retour de Pise à Florence, nous eûmes occasion de voir les manufacturières de chapeaux de paille à l'ouvrage. Presque toutes les femmes étaient ainsi employées, La paille dont elles se servaient n'était pas entière, mais coupée en morceaux de sept à huit pouces réunis, je ne sais comment, en masses arrondies, d'où les femmes tirent les brins qu'elles tressent en marchant, avec une dextérité et une rapidité admirables. Cette paille est le produit d'une culture spéciale, provenant du blé, semé serré dans un mauvais terrain, et coupé avant sa maturité. La plante étiolée devient ainsi longue et menue comme il la faut. Les hommes tressent aussi, non de la paille , mais des joncs dont ils font des nattes.
L'imperfection remarquable de la charrue et des autres instruments aratoires du Val d'Arno , montre au moins l'excellence du sol qui n'en exige pas de meilleurs.
Nous avons couché à Ancisa^ six lieues plus
l58 ANCISA.
loin qne Florence, sur la route de Rome. Cette route suit le Val d'Arno supérieur, plus fertile et moins pittoresque encore que le Val d'Arno inférieur, sans autre verdure que celle de l'olivier; sans ombrage, excepté celui du cyprès autour de quelques maisons de campagne. On connaît les beautés de la Vallombrosa^ peu éloignée du Val d'Arno, son amphithéâtre de forets, ses cascades; mais ce sont les ouvrages de l'homme que j'accuse ici, et non ceux de la nature, qui sans doute serait partout belle en Italie, si on ne la contrariait pas.
En dépit de nos résolutions, de ne pas voyager après le coucher du soleil, il était minuit le second jour, lorsque nous arrivâmes à une maison appellée Casa del piano, où il entrait dans les plans de notre carrière de nous faire coucher: nous frappâmes long-temps avant que les gens de la maison voulussent se lever , et ils n'ouvrirent qu'après nous avoir bien examinés d'une fenêtre. La lune, depuis quelques heures, éclairait un paysage alpestre, composé de rochers et de beaux châtaigniers dans l'état où Salvator Rosa aimait à les peindre, creusés jusqu'au cœur par les années et déchirés par la tempête. Loin au-dessous de nous à droite, brillait la tranquille surface des eaux d'un grand lac (Trasimène). Pendant que la servante de Casa del piano faisait des lits, on lui adressa quelques mots sur les beautés du pays;
MARAIS DU VAL DE LA CHIANA. 1 Sq
mais secouant la tète d'un air tristement expressif, elle se borna à dire que la semaine dernière on avait dévalisé des voyageurs précisément à l'endroit que nous admirions tant. Cette maison est située sur le champ de bataille où Annibal fit un si grand carnage des Romains. Le ruisseau qui coule auprès s'appelle Sanguine tto ^ et en labourant on trouve encore des ossements , des bagues, des médailles, des fragments de fer et de cuivre. Un hameau des environs porte le nom à'Ossaia. Dans le milieu du jour nous avions passé par Arezzo , ville saccagée par Bonaparte , et nous suivîmes dans sa longueur la célèbre vallée de la Chianu^ qui fut autrefois un marais pestilentiel. En iSaS, un des Médicis, qui devint ensuite pape, sous le nom de Clément VII, entreprit de le dessécher. Les travaux, suspendus pendant les troubles de ce temps-là, furent repris en i55i, et continués avec peu d'interruption pendant les dernières oJôÇ) années. Ce fut le savant Torricelli qui , le premier , imagina de dessécher les marais en les inondant, c'est-à-dire d'élever peu à peu leur niveau en retenant les eaux pour leur faire déposer leur limon. Dans certaines saisons, les torrents qui descendent de l'Apennin charrient de trois à neuf parties de terre sur cent parties d'eau, et le dépôt est obtenu en moins de 48 heures. Le niveau général a été ainsi élevé de quatre braccie (7a huit pieds ) dans le cours de
j6o lac trasimène.
trois siècles, et l'on estime la quantité de terre, et d'excellente terre , ainsi obtenue, à 867,000 mètres cubes. Il est difficile de concevoir comment la mince couche de terre qui recouvre cette partie de l'Apennin a pu y suffire. Le pavé d'une route romaine , que l'on aperçoit le long de cette vallée, impraticable en iSaj, montre qu'elle ne l'avait pas toujours été ; mais l'on sait pourtant, que du temps des Romains, l'air en était moins salubre qu'à présent. Cette méthode ingénieuse, d'obtenir de la terre en parquant l'eau, a depuis été mise en pratique dans le Bolonais de l'autre côté de l'Apennin.
Dès la pointe du jour, nous poursuivîmes notre route le long du lac Trasimène. Il est bordé d'aloës, de figuiers et d'arbres forestiers couverts de lierre et de vignes sauvages , qui croissent parmi les rochers ; mais les vapeurs de la nuit, que le soleil ^'avait pas encore dissipées, cachaient la rive opposée. Laissant le lac à notre droite, nous arrivâmes bientôt à un misérable village de pêcheurs i^roricelld) ^ sur la frontière des Etats de l'Église; l'air y était infect, et les habitants de fort mauvaise mine. Les hommes avaient l'air de bandits, et leurs compagnes étaient plus repoussantes encore, quoique les très-jeunes filles fussent en général jolies, La beauté, en Italie, est un apanage naturel que les habitudes de la vie et le soleil détruisent fort vite.
PERUGIA. l6l
Après Torricella^ la route s'enfonçant dans les montagnes, on découvrait sur leurs sommets les plus escarpés , des villes fortifiées à l'antique, Pulciano^Corciano^etc. : c'étaient des groupes de couvents, d'églises, de châteaux et de chaumières, dans une enceinte de murs crénelés et flanqués de tours, dont le profil pittoresque se dessinait hardiment sur l'azur d'un ciel sans nuage. La plupartdes tours étaient percées, au sommet, d'une ouverture longitudinale, comme la tête d'une aiguille. Sur ce plateau élevé, des chênes avaient succédé aux oliviers; mais on y trouvait pourtant, comme partout en Italie, des raisins excellents ainsi que du mauvais vin. De ces hauteurs, la route, après nous avoir fait descendre dans la plaine , est soudainement remontée à Perugia pour redescendre encore brusquement, La vue dont on jouit de Perugia , quoique chèrement achetée, vaut presque la peine d'y monter. Elle s'étend sur un vaste pays, dont la surface variée se perd dans le vague bleuâtre de Thorison. Cette ville antique contient vingt mille habitants; elle possède une université, force couvents et maintes académies, qui sont des lieux, où de prétendus poètes se réunissent pour se lire réciproquement leurs vers et se louer outre mesure. En 1798, l'armée de Bonaparte débusqua les moines, et enleva les tableaux (la plupart du Pérugin, né dans ce lieu) , ainsi que les chandeliers d'argent. I. j i
102 SAINT-FRANÇOIS d'aSSISE.
Les tableaux sont revenus, de même que les moines , mais non le métal. La magnifique perspective , déjà décrite , est tout ce que nous avons vu de Perugia, pendant l'heure qu'on nous y a fait passer à attendre le visa de nos passeports; formalité qui coûte beaucoup de temps et d'argent aux voyageurs sans remplir son but ostensible , puisque tous les voyageurs trouvent moyen de se procurer un passeport , et que ceux des suspects sont les mieux en règle. Cette ville, l'une des plus considérables de l'Etrurie, et dont l'antiquité est beaucoup plus reculée que celle de Rome, lui résista long-temps. Elle défia Annibal, et soutint un siège de sept ans pendant les guerres des Gotlis. Un de ses capitaines , appelle Forte- Braccio , marcha sur Rome en 1417 et la prit.
Le Tibre, que nous traversâmes sur un pont de pierre, de six à sept arches, bientôt après Perugia, nous parut plus large, plus rapide et moins trouble que nous ne nous y attendions. Trois lieues plus loin , sur le penchant d'une montagne escarpée, une longue ligne d'aqueducs, de colonnes, de temples, de murs crénelés , nous annonça Assisi^ le lieu de la naissance de Saint- François d'Assise. Au pied de la montagne s'élève une belle et vaste église, qui renferme sous son dôme une vieille petite chapelle , dédiée à la Madona degll angeli où , de son vivant, Saint-François venait prier. La belle église est l'enveloppe ,
Assisr. i63
ou si l'on veut , la maison de cette masure. Nous trouvâmes les moines marchant en procession autour de la petite chapelle. Leurs pas solennels, leurs génuflexions, leurs chants, l'encens qui fumait, je ne sais quoi dans ces vaines cérémonies, nous causait une émotion involontaire; en se trouvant ainsi la dupe d'une sorte de sensibilité erronée , on éprouve un peu de honte mêlée de quelque plaisir. Une foule incroyable de mendiants infestait ce lieu saint, et l'on aurait cru que tous les borgnes, tous les boiteux, tous les visages faméliques, tous les spectres ambulants de l'Italie, s'y étaient donné rendez-vous. 11 y eut ici, en 1802, à l'occasion d'une grande fête, dix personnes écrasées dans la foule, et il nous vint dans l'esprit que tous ces misérables éclopés pouvaient bien être ceux qui, aux dépens de quelques membres, avaient survécu à ce jour fatal. Tout le reste de la route jusqu'à Foligno longe la base de l'Apennin, ombragée de beaux arbres, parmi lesquels on aperçoit des maisons de bonne apparence. Des charrues de Lois , comme dans le Fal d'Arno , divisaient sans peine le sol meuble de la vallée, qui ne semblait pas demander un meilleur instrument, et les bestiaux étaient des plus belles espèces; mais, malgré ces signes de prospérité, la mendicité et la difformité , sous leurs aspects les plus dégouttants, semblaient nous poursuivre. Plusieurs des postillons qui
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nous ont menés, dans le cours de la journée, avaient les genoux cagneux, conformation fâcheuse pour un cavalier; et nous avons aussi compté deux bossus et un borgne.
Terni^ 28 novembre. Aussitôt que l'épais brouillard du matin eut commencé à céder à l'influence tardive des rayons du soleil dans cette saison avancée, nous découvrîmes , sur une montagne , la ville de Spolette , dans toute la dignité de ses antiques tours et murailles, de ses châteaux, de ses couvents, de ses églises; un pont hardiment jeté sur un précipice lui servait d'entrée, et les maisons, sans doute très-resserrées, paraissaient toutes surmontées d'un belvédère pour jouir d'un peu d'air et de vue. Non loin de là, l'antique Clitumnus jaillissait tout entier de la terre ; comme du temps de Virgile , les Romains trouveraient encore sur ses bords des génisses blanches pour les sacrifices; leur race, encore sans mélange, a pu traverser les siècles, au milieu des invasions de barbares, des guerres civiles, de la famine, sans périr ou s'éloigner des mêmes lieux, sans se mêler à d'autres races, sans changer de couleur, tandis qu'aucune race humaine ne s'est conservée pure. Avec tous ces beaux troupeaux le lait manque dans le pays , ainsi que lès légumes ; notre hôte à Terni l'attribuait à la proximité des montagnes, et n'a pas voulu croire que ce fût à cause de la paresse des habitants. Il
CASCADE DE TERNI. l65
était de si bonne heure , lorsque nous arrivâmes à Terni ^ que nous pûmes, dès le soir même, aller voir la célèbre cascade qui porte son nom. On monte long-temps, pour arriver au lieu de la chute, par un beau chemin dont les voyageurs sont redevables au pape Lambertini , qui le fit construire à grands frais , il y a soixante-et-dix ans. Cette route passe à travers un village , entouré de murs, qu'habitent des mendiants, et rien que des mendiants, si ce n'est des voleurs. Nous les vîmes sortir en essaims de leurs étroites et sombres ruelles ; les femmes et les enfants couverts de haillons, et criant de concert tanto Jame , tandis que les hommes faisaient l'arrière-garde , enveloppés de leurs grands manteaux bruns, le chapeau pointu, orné d'une plume rouge, enfoncé sur les yeux, et ne laissant voir de leur visage qu'une barbe de quinze jours. Étant à pied, il n'y avait pas moyen d'échapper; et, ainsi escortés, nous traversâmes au-delà du village une verte pelouse, qui nous conduisit au bord du Velino, torrent large et rapide, creusé de mains d'hommes, mais que le ciseau de vingt siècles a rendu à la nature; l'on ne se douterait pas que son lit rocailleux fût artificiel. Cicéron nous apprend qu'un simple particulier fit creuser ce canal, qui a plus de cinq cents toises de longueur, à travers les rochers, pour dessécher le sol de sa maison de campagne. Avant l'invention de la poudre à ca-
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non, c'était un immense travail. Toujours serrés de plus près par notre régiment de gueux, dont le nombre et les cris devenaient inquiétants, nous entrâmes en pourparler, et il fut convenu, que s'ils voulaient retourner au village, et y attendre notre retour, ils recevraient ce que nous avions à donner, qu'autrement ils n'auraient rien; dès-lors ils se bornèrent à nous observer de loin. Rien de plus grand et de meilleur goût que la chute du Velino, appelée cascade de Terni, et par les Italiens , cascata délie marmore; le volume d'eau et sa hauteur, la couleur des rochers et leur forme , tout y est pittoresque. Ces rochers sont parfaitement noirs, et la bizarrerie de leur configuration est encore rehaussée par d'abondantes incrustations calcaires ; le beau vert de la mousse, perpétuellement humectée, le rouge vif des feuilles, que l'hiver n'avait pas encore fait tomber, la hauteur des montagnes derrière la chute, et la profondeur devant elle , le bleu vague du lointain , les cimes neigeuses de l'Apennin, composaient un tableau parfait ; et l'idée qu'un simple particulier de Rome antique en avait créé tout le premier plan, à coups de marteaux, y ajoutait un certain prestige.
Il n'y avait pas long-temps que nous avions pris congé de nos formidables gueux, lorsqu'à mi-côte nous nous trouvâmes assaillis de nouveau par un détachement qui se prétendait étranger