‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 48 sur 126 · SAINT-PIERRE DE ROME · texte numérisé non relu

SAINT-PIERRE DE ROME

Pierre : c'est celle d'un palais plutôt que d'une église; mais comme palais, la façade du Louvre à Paris lui est très supérieure; comme temple, je préfère celle de l'église de Saint-Paul à Londres. L'immensité même de l'intérieur , trop éclairé et de trop de côtés, est tellement déguisée et son effet affaibli par la bigarrure des couleurs , par l'éclat de la dorure et la multiplicité des détails, que j'aime mieux l'effet du panthéon des jacobins à Paris (Sainte Geneviève) parce qu'il est simple et sombre, et que l'œil n'embrasse que des formes sans couleurs. Je supplie mes lecteurs de ne pas se hâter de crier au sacrilège; car Michel-Ange dont le nom se rattache , on ne sait trop pourquoi, à ce célèbre édifice, n'a eu aucune part au dessin de la façade, et en a eu fort peu au plan général. Il fut commencé en i45o par un architecte appelé Rosellini, qui ne fit guère qu'en poser les fondations; cinquante ans après, Bramante dessina le dôme qui devait s'élever au point d'intersection de la croix latine. Après sa mort, d'autres architectes changèrent la croix latine en croix grecque, puis revinrent à la croix latine, et ce ne fut qu'un demi-siècle après, sous le pape Paul III, que Michel -Ange adopta le dôme de Bramante, mais avec la croix grecque au lieu de la latine. On rapporte que IMichel-Ange s'était vanté qu'il placerait le Panthéon sur le sommet de Saint- Pierre; mais le dôme de Saint-Pierre ressemble

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aussi peu au Panthéon, que deux choses de même nature peuvent se ressembler; et d'ailleurs, c'est Bramante et non Michel-Ange, qui le premier avait imaginé de placer ce dôme où il est. Au reste il est vrai que, pour l'exécution de ce plan, on suivit les instructions que celui-ci avait laissées par écrit. L'architecte , reconnu pour très-médiocre , qui mit la dernière main à ce grand ouvrage, fut Carlo Maderno. Douze architectes principaux v ont travaillé successivement, sous le pontificat de dix-neuf papes. Je voudrais rendre à Saint-Pierre tous les honneurs qui peuvent lui être dus ; mais, comme on voit , le nom de ]VIichel-Ange ne saurait y contribuer beaucoup. Dans les intervalles des piliers qvii séparent la nef des bas-côtés, on trouve , de chaque côté , vingt-quatre statues colossales, représentant les pères de l'Église, dont la pose est uniformément affectée , et dont les draperies, chiffonnées dans tous les sens, manquent absolument de cette simplicité qui caractérise l'antique. On rapporte à ce sujet un dialogue épigrammatique entre l'un des nombreux architectes de Saint-Pierre et l'un de ses nombreux sculpteurs : « Qu'est-ce qui agite ainsi les draperies de tes figures ? demandait l'un. — Le vent qui passe à travers les fentes de tes murs, répondait l'autre. » Mais les draperies continuent à s'agiter quoiqu'on n'aperçoive plus de fentes, excepté celle qu'un tremblement de terre ( le même qui ébranla le

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Colisée ) a faite au dôme il y a six ans. L'énorme cercle de fer qui entourait le dôme a été trouvé rompu à la suite de cet accident, circonstance alarmante pour les curieux qui se promènent audessous.

Le groupe magnifique de figures colossales en bronze doré , qui représente les pères de l'Église , soutenant du bout des doigts ce que l'on appelle la chaire ou tribune de Saint-Pierre , à l'extrémité du chœur, présente le même caractère d'affectation dont on vient de parler; et les robes de bronze, dont ces figures sont revêtues, voltigent comme de la mousseline. Il en est encore ainsi de la chemise de marbre de Sainte-Véronique située sous le dôme : c'était le goût du temps consacré par Bernini. Au-dessus de la chaire de Saint-Pierre et derrière une multitude d'anges et de séraphins, en attitude d'adoration, il y a ce qu'on appelle une gloire ; c'est un vitrage de couleur aurore , et voilà comme je voudrais que toute l'église fût éclairée. Le tombeau du pape Urbain VIII est orné d'une figure colossale, représentant la charité , qu'un enfant affamé tire par sa rpbe pour se faire donner l'aumône ; vrai simulacre de la charité en Italie, laquelle soulage la misère criarde et importune, mais ne fait rien pour la prévenir.

La basilique de Saint-Pierre et le palais du Vatican, qui se touchent, couvrent entr'eux un espace immense ; et ce dernier édifice contient plu-

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sieurs chapelles, qui sont elles-mêmes des églises assez vastes. Bientôt après notre première visite à Saint-Pierre, nous avons vu le pape officier clans une de ces chapelles , la. Sistina. On y arrive par un magnifique escalier qui commence sous le portique même de Saint-Pierre. Les places réservées aux femmes dans cette chapelle sont, par précaution , séparées de celles des hommes , et une barrière en dérobe presque la vue. Après la messe le pape s'est rendu processionnellementdans une autre chapelle, (la Paolina) tenant desesdeuxmains le saint-ciboire, tandis que, de chaque coté, des prêtres soutenaient sa marche chancelante, et que d'autres portaient la longue queue de sa robe pontificale, ou le couvraient d'un dais. Dans sa vieillesse il a encore une belle figure, dont l'expression honnête et franche est peut-être un peu bourrue. Cette chapelle Paolina, où brûlaient d'innombrables cierges, était éblouissante de lumière (i) : le pape s'y prosterna sur une pile de coussins et, pendant une heure entière, parut se livrer à de profondes méditations ou être en prière; mais les nombreux spectateurs debout autour de sa sainteté, et beaucoup moins à leur aise qu'elle, semblaient trouver le temps un peu long. Pour ma part, j'avais peine à comprendre cette

(i) Il y a telle grande fête où il se brûle à Saint-PieiTe pour plus de quatorze mille écus romains (Go,ooo francs) de bougies, dans un seul jour.

iSa LE PANTHÉON.

oraison mentale, si prolongée dans la situation qui y était la moins propice, entouré d'étrangers la plupart d'une autre communion, et probablement très peu disposés à croire à l'efficacité ou à la sincérité des pratiques dontils étaient témoins. Cependant le caractère personnel du souverain pontife n'est point l'hypocrisie, et je soupçonnerais plutôt qu'il a voulu punir un peu de leur curiosité des gens, qui n'avaient que faire là où leur croyance n'était pas.

Saint-Pierre est à Rome l'édifice moderne le plus parfait, comme le Panthéon le plus beau reste de l'antiquité. Les siècles ont glissé sur le Panthéon sans l'ébranler. Des barbares l'ont dépouillé de quelques accessoires, mais on le retrouve d'ailleurs intact; et avec un tel modèle devant leurs yeux il semble que les architectes de Saint-Pierre auraient pu ne rien laisser à désirer. Le Panthéon est un vaste dôme plus grand même que celui de Saint-Pierre , mais qui repose sur la terre au lieu d'être placé dans les airs , où nous nous sommes accoutumés à voir ce genre de construction. Il a T 32 pieds de diamètre, ainsi que de hauteur, et son magnifique portique est composé de seize énormes colonnes d'une seule pièce. Le toit de ce portique fut autrefois tout de bronze ; mais des empereurs et des papes l'en dépouillèrent, et la vieille charpente jetée d'une colonne à l'autre, ne soutient plus que des tuiles. Le dix-

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septième siècle a encore vu les restes de cet antique bronze, servir à faire des canons pour armer le château de Saint-Ange , et des colonnes pour le baldaquin de Saint-Pierre. Douze siècles auparavant, la plus grande partie de ce métal avait été envoyée à SyraCuse par Constance II (i), et delà transportée à Alexandrie, en Egypte, par les Sarrasins. Agrippa qui bâtit le Panthéon, et Auguste en l'honneur de qui il fut construit, avaient leurs statues dans les niches , à présent vides , de chaque côté de la porte; et si elles étaient de bronze, elles auront sans doute disparu avec le reste. Mais, dépouillé de ces ornements, cet édifice n'en paraît que plus remarquable par sa beauté et sa majesté. L'ombre du portique , sur l'entrée du Panthéon, fait ressortir la belle et douce lumière de l'intérieur, provenant d'une ouverture ronde au sommet de la voûte , laquelle a vingt-six pieds de diamètre. Cette lumière céleste tombe sur une multitude de bustes anciens et modernes par Michel-Ange, Canova, Ceracchi (2) et beaucoup d'autres grands artistes. Elle éclaire le front d'Annibal Caracci, celui de Raphaël (3), de Palladio,

(1) On ti'ouve, dans Vasi, que les clous de cuivre pesaient 9,574 livres, et les plaques de bronze quarantecinq millions de livres.

(2) Le même qui conspira contre Bonaparte , et fut exécuté à Paris.

(5) Raphaël est enterré sous le pavé.

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de Mengs, de Nicolas Poussin, de Winckelmann, laissant leurs yeux dans l'ombre, ce qui leur donne une expression que le marbre rend difficilement sans cette circonstance. La beauté de l'intérieur du Panthéon est due, en grande partie, à la manière dont le jour y est ménagé; car les détails de son architecture ont fort peu de mérite. On est surpris d'apprendre que l'eau du Tibre, dans ses grandes inondations , atteint quelquefois - le pavé du Panthéon ; et comme le milieu se trouve un peu plus élevé que la circonférence, des légions de grillons, perce-oreilles et cloportes, de rats et de souris, fuyant le déluge qui les gagne sous terre, s'y portent, s'y entassent les uns sur les autres, jusqu'à ce qu'enfin tous périssent à la fois. On croirait que le lit du Tibre rempli de débris s'est élevé de manière à reverser ses eaux sur la ville plus fréquemment qu'autrefois , mais c'est tout le contraire. Le sol de la ville s'est élevé partout, et dans quelques endroits de vingt-cinq à trente pieds , tandis que le niveau du Tibre est resté à peu près le même , comme nous le verrons ailleurs. Pendant que nous faisions le tour du Panthéon, une femme assez bien mise, et en apparence occupée des mêmes objets que nous, s'approcha insensiblement de manière à attirer notre attention et alors , tendant la main à la dérobée, demanda iinci piccola nioiieta per ïamor di Dio ! quoique ses bonnes grosses joues n'annon-

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