‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 67 sur 126 · THERMES DE CARACALLA · texte numérisé non relu

THERMES DE CARACALLA

meure , descendait du Cœlius vers TEsquilin. Quoique ce fût le quartier du beau monde, on y voyait 69 boutiques. L'arsenal était aussi sur le Cœlius, ainsi qu'une grande place pour exercer la cavalerie. La vue du Cœlius embrasse une vaste étendue de ruines confusément entassées , et présentant les formes les plus singulières. Au nord, on voit encore les restes du Vivarium^ où Ton enfermait les animaux à l'usage de l'amphithéâtre. Ces bâtiments étaient très-vastes, voûtés et pourvus de communications souterraines avec l'amphithéâtre. Au midi du Cœlius, était le ISymphœum de Néron , magnifique maison de plaisance, où il y avait des grottes , des eaux jaillissantes , un pavé de marbre , des bains, etc. ; car l'idéal des jouissances de l'antiquité semblait se rapporter au climat de la zone torride plutôt qu'à celui de Rome , où j'ai vu cet hiver des languettes de glace de deux pieds de long pendre au bord des toits exposés au nord.

Les ruines des bains de Caracalla, ou Tliermœ Antoninianœ^ par corruption Antonianœ, sont peut-être , après le Colysée , le monument le plus extraordinaire de l'antiquité. Chaque chambre paraît un vaste temple. Quelques portions des voûtes qui couvraient ces chambres existent encore, et les niches pratiquées dans les murailles indiquent un nombre prodigieux de statues. En effet, la Flore, le Torse, l'Hercule Far-

23o THERMES DE CARACALLA.

iièse, et le groupe célèbre qui porte le nom de Taureau Farnèse, ont été trouvés ici. Une de ces chambres, la Cella solearis^ longue de i88 pieds , large de 1 34, était couverte d'une voûte presque plate, composée de lames de bronze entrelacées comme des courroies de sandales romaines, ainsi que le nom l'indique. Les nombreuses chevilles ou crampons de fer et de bronze , qui se voient encore dans les murs de briques , servaient à retenir le marbre dont ceux-ci étaient revêtus. Point de fenêtres nulle part, et il fallait que les appartements fussent éclairés d'en haut , comme le Panthéon. Le pavé de marbre a disparu, et de grands arbres croissent dans l'intérieur de l'édifice, sans pouvoir atteindre la hauteur des murs. Ceux-ci sont chargés de lierre qui retombe en masses pittoresques ; et, de leurs fentes, sortent des touffes de violier jaune en fleur, entremêlées de jasmin, de lentiscus, d'acanthe. En faisant le tour de ces t-uines, qui forment un carré, je leur ai trouvé j 200 pieds de chaque côté, c'est-àdire à peu près l'étendue du jardin des Tuileries. Un prisonnier qui y serait renfermé ne manquerait pas de recoins habitables ; il 'y trouverait de belles pelouses ombragées d'arbres magnifiques; des fleurs, qui viennent toutes seules, et qui parfumeraient l'air; il aurait des champs pour se nourrir, des pâturages en abondance ; il ne lui manquerait absolument que la santé; car s'il lui

THERMES EN GÉNÉRAL. 23l

arrivait de survivre aux fièvres du premier été , il n'en passerait probablement pas un second. On ne peut supposer qu'il en fût ainsi lors de la construction de ces édifices; car c'était alors le quartier le plus habité de Rome ; mais la santé est maintenant passée, avec la population , à l'antique champ de Mars, où Rome moderne est située. On en verra ailleurs la raison.

Malgré le nom de Tliermœ , il n'y a rien dans ces établissements qui annonce des bains ; mais peut-être qu'occupant l'étage le plus bas , ils sont restés enfouis. Au reste, on ne saurait douter qu'il n'y eût des bains : nombre d'auteurs contemporains en ont parlé ; il paraît .même que, dans un temps, hommes et femmes s'y baignaient ensemble, puisque cela fut défendu par Adrien etpar plusieurs autres empereurs. Le local, à présent visible, paraît avoir rempli l'objet de nos cafés modernes, de nos jeux de paume, de nos salles d'armes (i), de nos bibliothèques publiques, de nos clubs, enfin de tous les endroits où les modernes savent perdre leur temps , tout comme les anciens. Une femme, qui nous ouvrit la porte des Thermœ Antonianœ^ç^X, qui avait l'air bien malade, nous dit qu'elle était la mieux poi^ tante de la famille ; sa fille, occupée à laver du

(i) La lutte, chez les anciens, remplaçait l'escrime, et l'on s'exerçait nu.

aSa PRINCE DE LA PAIX.

linge dans un bassin de marbre antique, jeune enfant belle encore, quoique de la plus grande pâleur, leva les yeux pendant que nous parlions d'elle, et son sourire était triste à fendre le cœur. « Pourquoi restez-vous ici , dîmes - nous à ces pauvres gens. — Où aller ? répondirent-ils. » On voyait sur la hauteur des bâtiments déserts : c'était un couvent brûlé pendant la révolution , mais qui aurait encore offert quelques parties habitables pendant la saison fiévreuse.

Cette ressource cependant ne leur en semblait pas une, tant les hommes font peu d'efforts pour conserver le premier des biens, la santé ! Ces Thermes étaient encore en grande partie entiers lorsque, dans le seizième siècle, les dilapidations des papes et des princes romains, principalement des Farnèse , causèrent leur chute. On dit que lorsque la voûte de la grande salle tomba , le bruit fut entendu de Rome m.oderne.

La maison de campagne d'Emmanuel Godoy, prince de la Paix, est située très près des Thermœ Antonianœ , mais sur le mont Cœlius et justement au-dessus du niveau de la fièvre, qui ne s'élève pas à plus de i3o ou i5o pieds. La maison neuve, nue au milieu de plantations toutes jeunes et sans effet, n'a rien de remarquable, et je n'en parle qu'à cause du nom du propriétaire , et à cause d'un morceau d'antiquité

PRINCt: DE LA PAIX, 233

très-précieux , trouvé dans ses jardins parmi des fragments de marbre, d'albâtre oriental , de mosaïque et d'ossements humains à demi brûlés. C'est un Hermès à double face en bronze, de grandeur naturelle et d'une grande beauté , qui porte, d'un côté, la ressemblance du père de la philosophie morale, et de l'autre, le visage d'un homme d'environ soixante ans, à double menton, flasque et sans barbe, mais qui a l'air noble , grave et modeste, SENECA est le nom gravé sur l'un, et SOCRATES sur l'autre.

Tous les jours, à midi, le favori accompagne le roi et la reine d'Espagne à la promenade , dans leur carrosse à six chevaux. Les deux énormes profils du prince et de l'ami du prince sont là face à face, tout nez l'un et l'autre, sans front , sans menton, sans derrière de tête, et probablement sans cervelle. Je ne sais ce que Lavater aurait dit de ces physionomies-là ; mais jamais rien d'humain n'approcha plus du coq d'Inde. A côté d'eux, on découvre une petite vieille (i) dessé-

(i) Bonaparte enleva , il y a vingt ans, toute la famille royale d'Espagne, le vieux roi et la vieille reine , le pre'sent roi d'Espagne ^ et Godoy, surnommé Prince de la Paix , ancien garde du corps et ancien favori de leurs vieilles majestés , mais surtout de la reine. Cette note pourra paraître superflue aux gens du dernier siècle 3 mais les jeunes gens ne savent rien des événements qui se sont passés'au commencement de ce siècle , qui ne sont pas encore du domaine de l'histoire.

Page 1