‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 68 sur 126 · MONTAGNE UE POTS CASSÉS · texte numérisé non relu

MONTAGNE UE POTS CASSÉS

chée, noire, jaune et renfrognée ; c'est la reine d'Espagne. Le peuple semble prendre un certain intérêt à ce trio ; sa vue du moins le metengaîté. Leurs majestés habitent le palais Barberini, dont le propriétaire est réduit, comme tant d'autres nobles Romains , à louer des appartements garnis dans son palais, et à occuper le grenier.

Les deux tiers à peu près de l'immense espace contenu dans les murs de Rome (dix à douze milles carrés), c'est-à-dire à peu près tout l'espace qu'occupait Rome antique, est maintenant un désert en proie au mal aria et à la fièvre; les couvents même sont abandonnés. A notre retour par la Fia triomphalis , nous ne rencontrâmes pas une seule personne. Le célèbre tas de pots cassés i^Monte Testaccio^ (^\\ situé dans ce désert, fait aussi bonne figure qu'aucune des autres montagnes de Rome, étant même plus haut de quelques pieds que le mont Capitolin (i65 pieds); sa forme est assez pittoresque; de son sommet on jouit d'une très belle vue, et le peu de terre qui s'est amassée dans quelques endroits s'y couvre de verdure. Mais en général on ne voit partout que

(i) L'archevêque de Tarente dit qu'il y a dans son diocèse une colline ai-tificielle , comme celle-ci, composée tout entière de ce coquillage [^niiirex ) , dont les Romains tiraient leur couleur pourpre. Sans doute qu'il y avait là un gi-and établissement de teinture , comme auprès dvi mont Testaccio un établissement de potei'ies.

des fragments de ces grands vases de terre cuite (amphores), dont les anciens se servaient au lieu de tonneaux, et qui contenaientvingt-cinq à trente de nos bouteilles.

Il y a, à travers cette masse énorme, des courants d'air assez forts pour qu'on les sente, à la main, sortir d'entre les tessons; et les nombreuses caves qu'on y a creusées sont très fraîches. Au printemps, le peuple romain va s'y enivrer; mais, depuis le mois de juillet jusqu'au mois d'octobre, la place n'est pas tenable à cause dn/nalaria^le sommet en est cependant exempt.

On comprend que Rome doit avoir plus d'églises que tout autre endroit du monde, et l'on en compte 3oo ainsi que 3oo palais; mais ceuxci doivent - être encore plus nombreux , car , dans les beaux jours de la papauté , chaque neveu d'un pape , sans compter ses descendants , en avait un ; tandis que tous les papes ne bâtissaient pas des églises. Il y a, dit-on, 65 palais qui valent la peine d'être vus , mais , de ceux-là, il en est bien peu dont la description puisse intéresser. On les trouve rarement isolés , mais ordinairement contigus à d'autres maisons et sur la même ligne, distingués seulement par une large façade et un grand nombre de fenêtres garnies de barreaux de fei . Le caractère de leur architecture est la solidité plutôt que l'élégance; il y en a peu de rectangulaires, et une obliquité disgracieuse

l'5G LE GRANDIOSE U E LA SALETÉ.

gâte souvent les plus beaux appartements, La cour est ordinairement clans le palais, et je n'en connais qu'un seul qui soit au contraire clans la . cour et isolé. L'on descend de voiture dans l'intérieur et à couvert; mais la porte d'entrée étant toujours ouverte, devient le réceptacle des plus odieuses saletés. Je me souviens d'avoir lu sur le mur de l'escalier d'un de ces palais (je crois le palais Doria) , une défense écrite de faire ce que personne au monde ne fit jamais sur l'escalier d'un palais clans aucun autre pays; che voleté! non è questo an palazzo ? fut l'exclamation ingénue que fit l'autre jour un Romain surpris en flagrant délit, et réprimandé par le locataire étranger d'un de ces palais ; ne concevant pas qu'il eût rien fait de blâmable. Il y a à Rome tel palais où l'on trouverait pour trois ou c{uatre millions de francs de tableaux et de statues, mais à peine une fenêtre sans vitres cassées, ni un escalier sans immondices. Voici le singulier point de vue sous lequel l'état d'abandon et de malpropreté des palais de Rome m'a été présenté par manière d'explication. Le noble possesseur d'un palais romain occupe un recoin de sa vaste étendue; il y vit simplement, familièrement, avec sa famiglia, c'est-à-dire ses afficlés, protégés et serviteurs. Les grands appartements ne sont point habités; il n'y reçoit pas ses amis, mais il les laisse voir à tout le monde ; c'est le seul usage qu'il en

PALAIS FARNÈSE. l'^'^

fasse. Son palais est un lieu public; l'admiration qu'il excite rejaillit sur lui ; voilà sa jouissance ; mais comme le public qui admire n'est pas un public accoutumé à la propreté, et qui s'effarouche de quelques ordures sur un escalier, pourquoi le noble propriétaire s'en occuperait-il davantage? Son escalier à lui est un escalier dérobé; la grande porte, le grand escalier, tout cela , c'est la rue. Il porte ses regards plus haut, et pour le dire en un mot, il y a un coin de grandioso caché sous l'ordure d'iui palais romain. . Le palais Farnèse, je crois, est le seul qui soit isolé des maisons voisines ; quoique le plus beau de Rome et le plus régulier, son architecture est pesante; la cour intérieure, à trois ordres ou rangs de colonnes l'un sur l'autre , vaut beaucoup mieux que l'extérieur. Par permission spéciale, ce palais fut construit il y a 3oo ans avec les matériaux tombés du Colysée, et que peut-être l'on aida à tomber. Il en fut de même à l'égard du palazzo Barheriniy bâti par le neveu du pape de ce nom, et quelques plaisans tracèrent sur la muraille le calembourg smy^nt: quod non fecerunt barbari ^ fecerunt Barberini. Le bel escalier du palais Farnèse, qui est le plus propre que nous ayons vu, conduit à de vastes appartements et à des galeries autrefois ornées des chefs-d'œuvre de la sculpture. On y voyait entr'autres l'Hercule Farnèse. Ces statues ont passé à Naples par droit

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d'héritage (i). Les planchers sont de marbre, les plafonds peints par les plus grands maîtres, et les murs couverts de beaux tableaux ; cependant nous avons été plus frappés de la magnificence du palais Colonna^ lequel est vénitien plutôt que romain. La grande galerie a deux cent neuf pieds de long sur trente-cinq pieds de large; le stuc, l'or, la peinture, rien n'y est épargné. Le prince avait commencé une galerie splendide ; mais il fiit arrêté par les troubles politiques , et la noblesse de Rome n'est pas encore suffisamment revenue de sa peur et de ses pertes pour s'occuper d'embellissements.

Nous admirâmes beaucoup quelques-uns des tableaux, deux surtout du Guerchin. Je ne dirai qu'un mot d'un portrait de la Cenci. Cette malheureuse fille avait tué son propre père qui voulait lui faire violence. Elle avait seize ans, elle était belle, elle allait mourir sur l'échafaud (2), et

(i) Les conquérants de 1798 pillèrent sans miséricorde le cardinal Albani , parce qu'il descendait des rois d'Angleterre , et le palais Farnèse . pai'ce qu'il appartenait au roi d'Espagne.

(2) La tragique histoire des Cenci . père , mère , fils et fille , est consignée dans un ancien manuscrit de la bibliothèque de Saint-Augustin à Pvome : Cenci Lucrezia madré Jigliajîgli giustiziatinel i5qg, et marqué extérieurement ainsi : C. G. 21. Il semble bien écrit, et impartialement ', mais les cai-actères gothiques le rendent difficile à lire. Il existe aussi des documents authentiques , sur cette affreuse cause, dans les ai-chives de la noble famille Publicola

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